Quel lieu au monde serait-il mieux indiqué que la mère patrie pour prouver que l’on n’emporte pas celle-ci à la semelle de ses souliers ? De fait, l’émissaire américain Tom Barrack a amplement et brillamment fait état de son attachement à ses origines libanaises. À vouloir trop bien faire cependant, peut-être aura-t-il fait appel aussi à cette ressource bien de chez nous, consistant à dire la chose et son contraire. Ou mieux encore à tout et ne rien dire, procédé servi par ce mot vertigineusement, merveilleusement imprécis de yaani…
L’ambassadeur Barrack se dit ainsi incroyablement satisfait de la teneur de la réponse officielle libanaise aux souhaits de Washington de voir désarmer le Hezbollah, ajoutant aussitôt qu’il attend encore d’en parcourir les détails. Il se félicite de la célérité avec laquelle cette réponse a été élaborée, sachant très bien pourtant qu’une première mouture du texte, fuitée à la veille de sa venue à Beyrouth, avait dû être retravaillée en toute hâte car elle était clairement en deçà des attentes US.
De la moisson de déclarations qu’il a multipliées au gré des entretiens qu’il a eus avec les dirigeants libanais, que faut-il surtout retenir ? Réponse : deux surprises de taille, indissolublement liées et qui pourraient à leur tour en engendrer d’autres. Bonnes ou mauvaises, celles-ci ? Cela va dépendre en très grande partie de nous-mêmes, libanais, même si au fil des décennies et des crises nous avons perdu l’habitude de compter sur nous-mêmes, préférant nous en remettre invariablement aux bons soins de l’étranger.
La première de ces surprises est l’affirmation que le désarmement de la milice est une question strictement libanaise et qu’elle ne peut être réglée que par le dialogue interne : méthode d’ailleurs clairement privilégiée par le régime du président Joseph Aoun. On veut bien admettre qu’il peut arriver, même à une présidence américaine aussi irrespectueuse des lois internationales que celle de Donald Trump, de rechigner à intervenir de flagrante manière dans les affaires d’un autre pays. Mais mieux que quiconque les Américains, qui ont récemment été jusqu’à bombarder l’Iran, savent l’influence nullement entamée que continue d’exercer ce pays sur sa propre créature. C’est dire à quel point la négociation interne, envisagée sous d’idylliques volutes de concorde domestique, promet sérieusement de manquer d’intimité…
Il n’en reste pas moins (et là réside la seconde de ces surprises) que Tom Barrack a spectaculairement innové en s’adressant au Hezbollah lui-même, parti politique libanais doté d’une aile paramilitaire, pour l’inviter à constater qu’il existe un avenir de paix et de prospérité pour lui, qu’il n’est pas uniquement pris pour cible.
Mais n’est-ce pas pécher par excès d’angélisme que d’imaginer une milice sincèrement disposée à renoncer à cet arsenal qui est sa raison d’être, comme le clame le fusil stylisé sur fond jaune ornant son étendard ? N’est-ce pas cet arsenal qui lui a longtemps permis d’affirmer sa mainmise sur la communauté chiite et sa suprématie à l’intérieur des frontières libanaises en même temps que ses prétentions régionales ? Sa déroute face à l’ennemi israélien ne lui commande-t-elle pas de préserver plus obstinément que jamais son unique outil de pression au plan interne ? N’est-ce pas encore et toujours ce même arsenal qui continue de lui garantir une totale impunité, qu’il s’agisse de ses désastreuses aventures militaires ou des attentats qui lui sont imputés ? La choquante parade armée de vendredi dernier dans les rues et les rivages de Beyrouth n’illustre-t-elle pas à outrance, jusqu’à la caricature, ce lien organique, viscéral avec la doctrine de l’intimidation armée ?
Non, en aucun cas le dossier des armes ne peut être réduit à une dimension exclusivement interne. Tom Barrack est sans doute sincère quand il adjure les Libanais de ne pas rater le train à grande vitesse à bord duquel a embarqué la région tout entière, la Syrie en tête. Mais, en attendant clarifications, il ne laisse apparemment d’autre choix à l’État qu’un interminable dialogue de sourds assorti d’une perpétuation de l’occupation et des agressions israéliennes, ou alors une confrontation interlibanaise.
Il est certain que dans son écrasante majorité, le Liban aspire à la tranquillité, qu’il a dépassé l’âge de voyager non accompagné, d’attraper au vol le fameux TGV. Mais encore faut-il qu’on lui ait délivré un ticket valide.


