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Nos lecteurs ont la parole

Limites de la démocratie

Chacun voit midi à sa porte. C’est ce qu’on appelle l’idéologie : la généralisation abusive d’un point de vue particulier. La démocratie n’y échappe pas, et l’idéologie même qu’elle sécrète la menace. Essayons de réfléchir.

Le suffrage universel vaut mieux que la dictature ou la violence, du moins pour les démocrates que nous sommes. Seul le peuple, dans une République, est souverain. Mais c’est assurément se tromper de croire que tout, dans une société, pourrait lui être soumis. Il n’y a pas de démocratie totale, ou elle serait totalitaire. Ni de souveraineté absolue, ou elle serait dictatoriale. Le suffrage universel, s’il prétendait régner sur tout, ne serait qu’une tyrannie de l’opinion, qui vouerait la démocratie à sa perte.

C’est vrai, d’abord, d’un point de vue logique. Si tout se vote, on ne peut plus voter. Le suffrage universel, par exemple, n’est possible que grâce à l’arithmétique, qui n’en dépend pas. Car enfin il faudra compter les bulletins. Et qui voudrait voter, avant de le faire, pour savoir combien font 1 + 1 ? Ce serait d’ailleurs sans issue, puisque ce vote lui-même devrait faire l’objet d’un décompte qui n’est possible qu’à la condition que l’arithmétique n’ait pas besoin, pour être vraie, de quelque vote que ce soit. On peut se tromper dans les calculs ? Certes. C’est pourquoi il est d’usage, lors de nos dépouillements, de compter deux fois les bulletins, et à plusieurs. Mais nul ne peut voter pour savoir si un décompte est juste. On ne peut voter, le cas échéant, que pour décider si l’on comptera à nouveau. Les suffrages sont soumis à l’arithmétique, non l’arithmétique aux suffrages.

L’arithmétique n’est qu’un exemple. Ce qu’elle illustre ? Un point essentiel à toute démocratie, qui lui fait comme une limite théorique : on ne vote pas sur le vrai et le faux. La démocratie, si elle l’oublie, n’est plus qu’une sophistique vaine et dangereuse. Va-t-on voter pour savoir si la Terre tourne autour du Soleil, ou s’il y a eu des chambres à gaz à Auschwitz ? La vérité n’obéit à personne, fût-ce au peuple souverain. Elle ne relève pas de la démocratie. Mais aucune démocratie, sans elle, ne serait possible. Si rien n’est vrai, comment savoir qui a gagné les élections ?

On ne vote pas non plus sur le bien et le mal. Seconde limite, pour la démocratie, cette fois d’ordre pratique ou moral. Qui voudrait mettre sa conscience aux voix ? Autant la vendre au plus offrant... Au demeurant, s’il fallait voter sur les valeurs qui sont les nôtres, au nom de quoi voterait-on ? Si tout se vote, à quoi bon voter ? Ce ne serait plus démocratie, mais nihilisme. C’est au contraire parce qu’il y a des principes qui ne dépendent pas de la démocratie ni de quelque régime que ce soit qu’il y a un sens à dire que la démocratie vaut mieux, malgré ses imperfections, que les autres régimes. Par exemple, parce qu’elle est plus favorable aux droits de l’homme, à la liberté des individus, à la justice... Quand bien même le peuple, un jour, renoncerait à ces valeurs-là, elles n’en continueraient pas moins, pour tous les démocrates, de valoir. C’est dire qu’elles ne dépendent pas du suffrage universel, mais le suffrage universel, sans elles, ne vaudrait rien.

La démocratie n’est possible qu’à la condition d’accepter ses propres limites, sa propre finitude, sa propre incomplétude, comme diraient les logiciens. Sans quoi, ce n’est plus démocratie mais sophistique et nihilisme.

Une démocratie totale ? Elle écraserait les individus. Sans limites ? Elle serait impossible ou ne serait plus démocratique. Ce ne serait que le règne du « gros animal », comme dit Platon, que le gouvernement des sophistes et des démagogues.

La démocratie n’est pas une religion. Le peuple, pas un dieu. Le suffrage universel, pas un sacre. La république, pour un homme libre, ne tient lieu ni de raison ni de conscience. Elle ne vaut, et même elle n’est possible, qu’à la condition de le reconnaître. C’est ce qu’on appelle la laïcité, qui interdit au souverain – fût-il le peuple lui-même – de gouverner les esprits.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes. 

Chacun voit midi à sa porte. C’est ce qu’on appelle l’idéologie : la généralisation abusive d’un point de vue particulier. La démocratie n’y échappe pas, et l’idéologie même qu’elle sécrète la menace. Essayons de réfléchir. Le suffrage universel vaut mieux que la dictature ou la violence, du moins pour les démocrates que nous sommes. Seul le peuple, dans une République, est souverain. Mais c’est assurément se tromper de croire que tout, dans une société, pourrait lui être soumis. Il n’y a pas de démocratie totale, ou elle serait totalitaire. Ni de souveraineté absolue, ou elle serait dictatoriale. Le suffrage universel, s’il prétendait régner sur tout, ne serait qu’une tyrannie de l’opinion, qui vouerait la démocratie à sa perte. C’est vrai, d’abord, d’un point de vue logique. Si...
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