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Culture - Entretien

Georgia Makhlouf : Ce livre m’a fait devenir une écrivaine féministe

Parmi les livres de la rentrée littéraire parisienne de janvier, « Pays amer » (Presses de la cité) de la romancière libano-française entrelace avec finesse les vies, à un siècle d'écart, de deux femmes photographes au Liban. Conversation avec une auteure qui porte à travers ses mots les voix des filles d’Orient éprises d’émancipation et de liberté.

Georgia Makhlouf : Ce livre m’a fait devenir une écrivaine féministe

Georgia Makhlouf, une auteure habitée d'une délicate mélancolie. Photo Matthias Cheval

Dans Pays amer (Presses de la cité ; 304 pages)*, fiction librement inspirée de la vie de Marie el-Khazen (1899-1983), Georgia Makhlouf balade ses lecteurs (trices) de Beyrouth en pleine post-explosion au port en 2020 où tente de survivre Mona, une jeune photographe marginale, à un village du nord du Liban au début du XXe siècle où Marie, issue de la bourgeoisie, s’adonne à l’art naissant de la photographie. A travers les récits de vies de ces deux photographes libanaises, qu’un siècle et des contextes différents séparent, mais qui sont confrontées au même poids de la tradition et des préjugés sociaux, la romancière tisse - d’une écriture précise, habitée d’une délicate mélancolie - le portrait de deux femmes éprises de liberté. Et peut-être, en filigrane, celui d’un pays meurtri, lui aussi, en quête d’affranchissement...

Sur le bandeau de couverture de "Pays amer" une photo de la magnifique demeure de Marie el-Khazen malgré son actuel état d'abandon. Photo DR
Sur le bandeau de couverture de "Pays amer" une photo de la magnifique demeure de Marie el-Khazen malgré son actuel état d'abandon. Photo DR


 « Pays amer », votre troisième roman, entrecroise les destins de deux femmes, nées au Liban à un siècle d’écart et qui entretiennent un rapport complexe avec leur pays. Avec un titre aussi fort, on ne peut s’empêcher de se demander à quel point ce livre est inspiré de votre propre relation au pays du Cèdre ?

Il l’est très certainement. Car ses deux personnages incarnent mon propre balancement entre l’attachement viscéral que j’éprouve envers ce pays et mon désir de me raccrocher à tout ce qui y est beau, tout ce qu’on y aime, et l’inquiétude fondamentale que je ressens – que l’on ressent tous je pense – face à tout ce qui s’y délite depuis quelques années. Une dégringolade que, par impossibilité de faire autrement ou par lâcheté, nous tentons d’ignorer nous libanais en faisant la politique de l’autruche. Alors que cela fait des années que nous avons des signaux d’alerte. La crise des ordures en 2015, pour n’en citer qu’un, a été pour moi l’un des premiers.

Vous écrivez dans le préambule que la découverte du travail de Marie el-Khazen, aujourd’hui considérée comme la pionnière de la photographie au Moyen-Orient, a donné à votre roman en cours un tournant décisif. Quel était le thème initial de l’ouvrage que vous aviez entamé ?

Le thème initial était Beyrouth, cette ville qui changeait trop vite à mes yeux, « plus vite, hélas, que le cœur d'un mortel », pour reprendre une phrase de Baudelaire que j’ai glissée dans mon livre.

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En fait, cela fait plus de vingt ans que ma vie est construite sur des allers-retours très fréquents entre la France et le Liban. Ces séjours en alternance m’ont amenée à constater à quel point Beyrouth est en train de changer. J’éprouvais le sentiment que cette ville nous glissait entre les doigts. Avec la disparition de ses bâtiments patrimoniaux remplacés par des tours, de ses petits commerces de proximité que nous fréquentions, de certaines de ses ruelles qu’on empruntait et qui n’existent plus… Quelque part, tous ces changements racontaient tellement de choses de notre histoire qui devenait vraiment douloureuse. J’ai eu envie d’en garder trace. De là est née l’idée de faire le lien entre la photographie et Beyrouth. La photo me passionne depuis des années. Et cette pratique qui, pour moi, garde la mémoire tout en signalant, paradoxalement, souvent la mort, était en l’occurrence pertinente pour dire le changement de cette ville et son double mouvement de vie et de mort. Je suis donc partie dans l’écriture de ce roman avec le personnage d’une jeune photographe, Mona, avec l’objectif de raconter sa vie et la ville à travers son regard de jeune femme d’aujourd’hui. Et ce n’est que par la suite que je suis tombée, au cours d’une exposition beyrouthine, sur Marie el-Khazen…

Qu’est-ce qui vous a particulièrement touchée dans l’œuvre de Marie el-Khazen pour que vous ressentiez le désir de revenir sur son parcours ?

Face à ses photos, ça a été un coup de foudre. Un choc intime comme ce que l’on ressent devant certaines œuvres d’art qui nous interpellent très profondément, sans que l’on ne s’explique vraiment pourquoi. Bien sûr, la photo la plus connue de Marie et qui fait toujours forte impression est celle où elle pose, avec sa sœur, toutes deux portant le tarbouche et habillées en homme, assises devant le portrait de leur père, en tarbouche également, dans le salon familial. Ce cliché témoignait du sens de construction de l’image qu’avait Marie el-Khazen. Fascinée, j’ai mené l’enquête pour en savoir un peu plus sur elle. On m’a parlé de Mohsen Yammine, le collectionneur qui l’a découverte, avec qui je suis entrée en contact et qui m’a emmenée voir la maison familiale de la photographe à Zghorta. Et là, deuxième choc ! La découverte de cette demeure d’une beauté absolue, située dans un site magnifique, une colline au milieu d’un champ d’oliviers à perte de vue, m’a rendue encore plus déterminée à faire de cette Marie el-Khazen hors normes un personnage de mon roman.

Toujours dans le préambule, vous signalez que « Pays amer » est un « roman, une pure fiction » librement inspiré de la vie de cette femme singulière, que vous avez d’ailleurs rebaptisée dans vos pages Marie Karam. Pourquoi ce parti pris ? N’avez-vous pas été tentée par une biographie ?

Non, la biographie ne m’a pas tentée, pour deux raisons. La principale étant que dans mon écriture romanesque, j’ai besoin de partir du réel. Je m’empare comme point de départ de personnes réelles, de faits avérés ou d’événements documentés pour déployer mon imaginaire. J’aime cependant rester toujours au plus près de la réalité de ce qu’ont pu être le ressenti ou le regard de la personne autour de laquelle je construis mon roman. En l’occurrence, je me suis beaucoup appuyée sur les éléments que m’ont apportés Mohsen Yammine et Yasmina Nachabe Taan, qui a consacré un mémoire et un livre aux photos de Marie en les analysant d’un point de vue sociologique, avant de concevoir mon propre récit narratif, dans lequel j’ai mis des éléments fictifs, comme ces carnets intimes de Marie el-Khazen qui n’existent pas, son internement dans un hôpital psychiatrique qui n’a pas eu lieu en vérité, pas plus que sa rencontre avec May Ziadé que j’avais néanmoins envie de susciter pour mettre l’accent sur leur comportement féministe à toutes les deux.

Et la seconde raison réside dans le fait que Yasmina Nachabe Taan avait déjà été le plus loin possible dans une démarche biographique. Elle avait même essayé de faire une enquête sur le terrain et auprès de ses descendants – indirects, Marie el-Khazen n’ayant jamais été mariée – et s’était heurtée au silence et peut-être aussi à une absence d’envie de parler…

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Bien que fait d’allers-retours entre passé et présent, on ressent à la lecture de ce roman votre imprégnation par les grands débats sociétaux qui sont d’actualité, notamment les questions de droits des femmes, d’égalité des genres, de liberté, ou encore les notions d’agression sexuelle et de consentement. Georgia Makhlouf, peut-on dire sans se tromper que vous êtes une écrivaine féministe ?

On peut dire sans se tromper que l’écriture de ce livre m’a fait devenir une écrivaine féministe. En fait, le travail de documentation que j’ai fait en amont m’a amenée à m’intéresser au statut de la femme à l’époque de Marie el-Khazen. Je savais vaguement un certain nombre de choses sur les mouvements féministes de son temps mais pas avec cette acuité. Et je dois avouer que la préparation de ce roman m’a ouvert des pans inconnus de l'histoire du féminisme au Liban du début du XXe siècle, et du rôle actif que des Libanaises comme Ambara Salam, Julia Dimashkiyi et bien sûr May Ziadé ont joué dans les pays arabes, en particulier en Égypte.

« Photographier l’ordinaire, le familier, l’invisible, pour apprendre à mieux voir », faites-vous dire à Mona, l’héroïne contemporaine de « Pays amer ». A travers votre écriture qui retranscrit de manière très visuelle de petits détails du quotidien, vous donnez vous aussi « à mieux voir » aux lecteurs un Liban actuel qui peine à se relever de ses crises et en particulier sa capitale meurtrie par l’explosion du 4 août. Envisagez-vous une adaptation cinématographique de ce roman ?

J’y ai pensé effectivement. Et j’en ai glissé deux mots au réalisateur Philippe Aractingi qui s’intéresse à des romans libanais qu’il pourrait transposer en films. Et je serais immensément touchée que ce livre déclenche, à travers sa lecture ou son adaptation cinématographique, une meilleure connaissance de Marie el-Khazen ainsi que du mouvement féministe libanais. Mais également qu’il participe à faire redécouvrir cette magnifique maison dans laquelle elle a habité jusqu’à la fin de ses jours. Et peut-être aussi qu’il donne envie à un mécène de restaurer cette maison et d’en faire un lieu de culture, d’expositions et de résidence d’écrivains…

 Vous nous aviez confié lors d’une précédente interview votre conviction que « l’écriture littéraire est le meilleur outil pour comprendre le monde ». Quels sont les idées, les causes ou les obsessions qui alimentent votre écriture ? Le fil rouge qui tisse en permanence votre œuvre romanesque ?

Je pense que la question de la mémoire est l’un des fils rouges essentiels qui traversent mon écriture romanesque. Parce que je la trouve fondamentale dans un pays où j’ai le sentiment qu’on est très oublieux du passé, et c’est pour cela que se répètent les mêmes crises et les mêmes erreurs. Lorsqu’on est sortis de la guerre avec l’accord de Taëf, on a décidé d’une amnistie pour que les anciens belligérants puissent s’asseoir ensemble autour d’une table et discuter, mais cette amnistie a abouti à une amnésie collective extrêmement dangereuse.

C’est cette amnésie qui a incité des personnes comme Lokman Slim, par exemple, à chercher à documenter cette guerre que nous avons tous été si pressés d’oublier à travers sa fondation UMAM. Le travail de Marwan Chahine (journaliste et auteur qui a signé Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle édité chez Belfond et lauréat du prix France-Liban 2024, NDLR ) est né exactement de ce même souci de documenter au fond cet événement déclencheur qu’a été le 13 avril. Mais je pense qu’il y a beaucoup à faire dans ce domaine. Et encore une fois, je voudrais signaler qu’il n’y a pas seulement que des choses douloureuses dans notre passé que nous avons oubliées. Il ne s’agit pas seulement de se retourner sur les blessures mais sur les pans positifs et glorieux de notre histoire. Comme ce mouvement féministe et tout ce travail pionnier pour les droits des femmes, que j’ai mentionné.

Et puis, sur un niveau plus personnel, il y a en moi sans doute le sentiment d’avoir eu une vie coupée en deux par l’irruption de la guerre. Entre une enfance protégée dans un pays qui semblait béni des dieux et cet écroulement très violent… Tout cela contribue à ce que ces questions relatives au devoir de mémoire, au travail de recherche de la mémoire et à son partage soient ce qui alimente profondément mon écriture.

*Disponible en librairies en France et à la Librairie Antoine à Beyrouth.

Carte de visite de l’auteure
Georgia Makhlouf est écrivain, journaliste et critique littéraire. Elle vit entre Paris et Beyrouth. Membre du comité de rédaction de L’Orient Littéraire, et du jury du prix France-Liban, elle a publié des essais, des recueils de nouvelles et deux précédents romans, Les Absents (2014), prix Senghor et prix Ulysse, et Port-au-Prince : aller-retour (2019).
Dans Pays amer (Presses de la cité ; 304 pages)*, fiction librement inspirée de la vie de Marie el-Khazen (1899-1983), Georgia Makhlouf balade ses lecteurs (trices) de Beyrouth en pleine post-explosion au port en 2020 où tente de survivre Mona, une jeune photographe marginale, à un village du nord du Liban au début du XXe siècle où Marie, issue de la bourgeoisie, s’adonne à l’art naissant de la photographie. A travers les récits de vies de ces deux photographes libanaises, qu’un siècle et des contextes différents séparent, mais qui sont confrontées au même poids de la tradition et des préjugés sociaux, la romancière tisse - d’une écriture précise, habitée d’une délicate mélancolie - le portrait de deux femmes éprises de liberté. Et peut-être, en filigrane, celui d’un pays meurtri, lui aussi, en quête...
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