Dans le discours délivré au cours du dîner offert par le président Kennedy en l’honneur des lauréats du prix Nobel de l’hémisphère occidental, en 1962, celui-ci déclara : « Je pense que nous avons la plus extraordinaire collection de talents et de connaissances humaines qui n’ait jamais été réunie à la Maison-Blanche, sauf peut-être quand Thomas Jefferson dînait seul. »
Thomas Jefferson, un des pères fondateurs des États-Unis, et le troisième président de la jeune nation, alors comprenant initialement les 13 colonies devenues les 13 États originaux, est le principal rédacteur de la Déclaration de l’indépendance, scellée le 4 juillet 1776, et dont l’essence sera intimement présente dans l’esprit de la Constitution, la loi suprême des États-Unis d’Amérique, signée en 1787. Incidemment, il allait négocier la vente de la Louisiane avec Napoléon, ce qui lui avait permis de doubler la superficie des États-Unis.
Le conflit européen entre l’Angleterre et la France, pendant que Napoléon menait la campagne de Russie, avait embrigadé les États-Unis dans la guerre de 1812. Français et Anglais se battaient férocement pour le contrôle territorial de l’Amérique du Nord. Thomas Jefferson avait soutenu la France. Victime collatérale, la riche bibliothèque du Congrès fut mise à feu par un incendie criminel causé par les Anglais. Pour renflouer les étagères désemplies par l’incendie, le président James Madison avait autorisé l’achat de la bibliothèque privée de Thomas Jefferson et de ses 6 487 livres. On allait découvrir fortuitement parmi les livres, et à la surprise générale, la présence inattendue d’une édition traduite datée de 1734 importée d’Angleterre du livre sacré de l’islam, le Coran.
Thomas Jefferson était né dans la colonie de la Virginie, dans une classe dénommée « plantar society », soit un ordre social considéré comme une « aristocratie des plantations », hérité du colonialisme européen, où la nécessité du travail forcé de la terre avait mis en relief la notion d’une « slave society », une « société » importée de l’Afrique occidentale, représentant une main-d’œuvre nécessaire pour le développement des plantations dans les colonies. L’esclavage supportait la viabilité de l’aristocratie des vastes étendues de la Virginie.
Par son alliance conjugale avec une jeune veuve, Thomas Jefferson était devenu le propriétaire et le gérant d’un vaste domaine et des 135 esclaves du patrimoine. Établi à Monticello, en Virginie, il allait commencer une double carrière de politicien et de cultivateur. Durant cette période, on estime qu’il avait acquis l’appropriation de 600 esclaves. Pourtant, le 2 mars 1807, il allait proscrire le commerce international de l’esclavage, mais ce n’est qu’après sa mort, que tous ses esclaves allaient recouvrer leur liberté.
L’homme, dont la pensée était proche de celle de John Locke, et qui avait inséré dans la Déclaration de l’indépendance l’aphorisme que « tous les hommes étaient créés égaux » (We hold these truths to be self-evident : that all men are created equal) allait avoir une carrière politique tumultueuse et conflictuelle, mais surtout controversée dans le domaine des droits civiques. Son grand et dernier triomphe, réalisé grâce à la vision judicieuse de ses plus farouches opposants, John Marshall et Alexander Hamilton, était sa victoire dans la lutte contre la plus puissante tentative dans l’histoire de la nation pour chercher à détruire les piliers essentiels supportant la défense de l’« American way of life », mais surtout les fondements inaliénables de la liberté et de la démocratie.
Parmi la population importée d’Afrique, prise dans l’étau de la servitude terrienne, on estime que probablement 20 % étaient de religion musulmane. Cette promiscuité involontaire, ainsi que les guerres avec les États barbaresques sous la dépendance de l’Empire ottoman, avait créé un terrain propice à acquérir une connaissance suffisante de l’islam de façon telle que Jefferson avait décidé d’organiser le premier dîner de ramadan à la Maison-Blanche en 1805, en l’honneur de l’ambassadeur tunisien. Cela ne l’avait pas empêché de critiquer certains aspects dogmatiques de l’islam, en particulier son emprise sur les restrictions intellectuelles, sa tutelle de la liberté de penser, mais aussi sa tendance à associer la religion à l’État. Il n’avait cependant pas épargné les autres religions. Le christianisme et le judaïsme, proches de la pensée et culture de Jefferson, n’allaient pas échapper à son évaluation négative. Il avait rejeté la notion de la Trinité et de la divinité de Jésus, mais voyait dans la chrétienté l’expression la plus élevée de la « religion naturelle », et Jésus comme un incomparable apôtre de la moralité. Quant au judaïsme, il avait développé des doutes sur certaines assertions de la Bible qui contredisaient les lois de la nature, et avait une aversion contre le Dieu des Hébreux, qu’il accusait d’avoir « un caractère cruel, vindicatif, capricieux et injuste ». Mais en plus, il avait trouvé que dans le judaïsme manquait la profondeur de la notion de l’éternité, un concept nécessaire pour l’utilité d’une religion.
Jefferson était un déiste. L’existence de Dieu était évidente à travers les lois physiques universelles ; les religions révélées, étant nécessairement une communication avec le surnaturel, introduisaient une dissension adverse, incompatible avec les lois physiques de la nature. Les croyances des Pères fondateurs, tous éduqués et élevés dans le protestantisme, étaient diverses et plus proches du déisme que de la foi de leur enfance. La discrimination religieuse de cette époque était pathétique et tonitruante, à tel point que l’on craignait que, si un président élu était catholique, il risquât d’asservir sa loyauté au pape, une autorité étrangère. Le besoin de connaître les préceptes et les fondements de chaque religion avait probablement poussé Jefferson à s’acheter un Coran dans l’esprit de bâtir une nation dont le multiculturalisme religieux pouvait être son avenir, et ainsi d’éviter qu’une minorité religieuse ne marchande sa loyauté au bénéfice d’une puissance étrangère, interposant le risque d’un démembrement du canevas social. Une acrimonieuse disputation publique concernant l’inclusion des musulmans dans le pluralisme religieux américain avait exercé une influence décisive dans la décision définitive de ne pas établir une nation protestante. Ça aurait été bien plus opportun et plus pratique d’avoir accommodé un gouvernement à dominante protestante, mais contraire à la notion des droits civiques universels, si cher à Jefferson et l’atout primordial de la démocratie américaine, alors que la présence de minorités religieuses était encore insignifiante et limitée, et presque inconnue par la population générale.
Une inscription sur les murs du Thomas Jefferson Memorial à
Washington résume sa pensée et sa ferme opposition contre toute forme de tyrannie religieuse : « I have sworn on the altar of God eternal hostility against every form of tyranny over the mind of man » (J’ai juré sur l’autel de Dieu une hostilité éternelle contre toute forme de tyrannie sur l’esprit de l’homme). La notion de droits civiques universels avait une prévalence irrévocable dans ses théories concernant la création d’une nation et leur inclusion ne pouvaient être satisfaites que par l’adhésion à une neutralité religieuse ou un désintérêt communautaire. Convaincus qu’une domination religieuse des esprits ne pouvait résulter que dans la désintégration de la nation, les Pères fondateurs, aidés par leurs diverses convictions, avaient enraciné le concept de la tolérance religieuse dans les piliers de la structure étatique, et séparé l’État de la religion.
Thomas Jefferson n’a pas écrit la Constitution des États-Unis, mais, en collaboration avec John Adams, ses idées traversent toute sa composition ; la Déclaration des droits (Bill of Rights), sa contribution personnelle est indubitable. La protection de la liberté religieuse et des droits civiques nourrissait l’idéologie d’une Amérique naissante, réveillant les prémisses de la Magna Carta anglaise de 1215, établissant ainsi les libertés et les droits du peuple américain. Ni la Constitution des États-Unis ni la Déclaration de l’indépendance ne sont uniquement des documents diplomatiques ou administratifs, mais, en ajoutant une dimension culturelle, sinon spirituelle, on avait inclus une implication morale à l’engagement politique.
La Déclaration, une source d’inspiration, affirme que « la vie, la liberté et la recherche du bonheur » sont des attributs inaliénables offerts à tous les humains par leur Créateur, et que les gouvernements sont créés pour protéger ces droits. Le bonheur, du grec ancien, « eudaimonia », indique non la jouissance, mais la quête de la vertu, une extension de la notion de tolérance, qui dépasse les bornes de la religion, et se module dans une perspective civique et politique, pour aider à former une union plus parfaite, pour établir la justice, garantir la tranquillité domestique, supporter le bien-être général, et sécuriser les faveurs de la liberté et de la prospérité.
Sans un engagement contraignant, renforcé par une obligation morale, nul accord politique ne peut résister aux turbulences géopolitiques. Pour bâtir une nation et considérer sérieusement l’assimilation d’une société multiculturelle, ainsi que l’intégration de souverainetés diverses et souvent conflictuelles, le recours à la philosophie de la tolérance ainsi que le refus de tribaliser le panorama avaient dominé la genèse de l’édifice de la Constitution. L’adoption de la notion de tolérance avait permis l’inclusion de diversités multiples dans un système fédéral équilibré et stable. Cet effort constructif fut bientôt suivi, dans l’immédiateté de la Révolution française, sous l’égide de l’Assemblée nationale, par la rédaction en 1789 de la Déclaration des droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme et du citoyen. La dimension intellectuelle et universelle de ce document dépasse ses contours politiques et renforce son rôle essentiel, défini comme le socle pour la reconstruction de la société. Cette feuille de route avait matérialisé le plan pour sortir de la période brutale de la Révolution et de l’époque turbulente du XIXe siècle ultérieure à la défaite de Napoléon.
Alors que la Constitution libanaise parle de la déférence envers les religions et du respect des croyances individuelles, l’enseignement de la tolérance n’est jamais considéré ni les exigences de la cohésion sociale, bien que la nécessité d’approfondir les relations humaines est des plus impérative. Dans son Traité sur la tolérance, Voltaire invite à la tolérance entre les religions et prend pour cible le fanatisme religieux et présente un réquisitoire contre les superstitions accolées aux religions. Il avait écrit : « C’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses et d’erreurs ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature. »
Selon John Locke, l’intolérance religieuse résulte d’un manque de compréhension de la distinction entre les domaines de la religion et les affaires civiles. L’accueil de la diversité serait considéré nonobstant comme une force pour le bien commun. Cependant, Karl Popper avait théorisé que, si des idéologies doctrinaires étaient admises sans appliquer des filtres assainissants, le risque d’une exploitation des valeurs libérales d’une société pourrait éroder ou détruire la tolérance même à travers des pratiques autoritaires ou oppressives.
La ferveur intellectuelle de Jefferson n’avait d’égale que sa conviction dans l’universalité des droits civils à un moment de l’histoire où le futur d’une nation aurait pu prendre une tournure intransigeante. L’intérêt de connaître le postulat du Coran en est la preuve irréfutable. L’inspiration d’autant plus judicieuse. Devant l’audace de ceux qui chercheraient à déstabiliser les États-Unis ou à vouloir déséquilibrer son unité, Jefferson avait déclaré « qu’on les laisse tranquille comme des monuments témoins de la sécurité avec laquelle l’erreur d’opinion peut être tolérée lorsque la raison est libre de la combattre ».
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18 h 20, le 29 janvier 2025