Traversant les chambres du « Museo del Prado », où sont exposés de grands chefs-d’œuvre de la peinture, l’histoire a trouvé moyen de se camoufler ou de se dévoiler sous le maquillage de pigments d’une pâte magique, qui a solidifié le temps et l’espace d’une humanité vibrante en état d’évolution, parfois lumineuse et souvent perturbée, mais surtout de fixer dans un mouvement existentiel la continuité d’un geste ou d’une audace, ou la permanence d’une beauté ou d’une flatterie. Cependant, en rentrant dans la chambre 67, on pénètre ailleurs, dans les labyrinthes ténébreux des enfers.
Aux murs de cette chambre sont accrochées les 14 « Peintures noires » de la fin de la carrière de Francisco de Goya, considéré comme le plus important peintre espagnol du XVIIIe et début du XIXe siècle, et dont l’influence s’étend jusqu’au XXe. Les thèmes du mal, de la terreur, de l’ignorance et de la mort remplissent de leur horreur l’enceinte terrifiante.
Atteint de surdité et handicapé probablement par un accident vasculaire cérébral, après avoir connu la barbarie de la « guerre péninsulaire », alors qu’il jouissait d’une carrière professionnelle et sociale brillante, Goya avait déjà exprimé son rejet de l’agression humaine en produisant une série nommée « Les désastres de la guerre », considérée comme un réquisitoire optique contre la violence. Dans une perspective actuelle, Goya avait probablement été atteint du syndrome de Susac, une pathologie
auto-immune rare où le système immunitaire attaque les petits vaisseaux du cerveau, de la rétine et de l’oreille interne, causant principalement une fonction cérébrale altérée.
Devant une santé déjà fragilisée, entrecoupée par des épisodes aigus de panique, par des crises d’hystérie, mentalement martyrisé par la cruauté des guerres napoléoniennes, déçu par un gouvernement espagnol chancelant, vivant dans la peur d’une récidive, intensément désillusionné, Goya avait développé une attitude acrimonieuse envers le genre humain. Il recherchait la solitude.
Avant son exil final à Bordeaux, soumis aux exactions de l’Inquisition et à un état de guerre permanente, il se retira dans la « Quinta del Sordo », ou « La maison du sourd », où il exécuta les 14 peintures sur le plâtre des murs de la maison, loin de tout public. Une solitude cosmique traverse la thématique des œuvres, dont les leitmotivs exagérés projettent le cauchemar de visions surnaturelles et l’obsession de la mort, reflétant sa peur de la folie et sa sombre hantise de l’humanité.
Sa déception ne pouvait être mise en évidence plus férocement que par son portrait de la cruauté humaine à travers la toile représentant le mythe de Saturne, Cronos pour les Grecs. Saturne, considéré comme le dieu du temps et de l’abondance, obsédé par la peur d’être détrôné par l’un de ses enfants, avait décidé de les dévorer après chaque naissance. Le mythe pouvait signifier que le temps finalement dévorait tout, mais l’horreur de la scène met surtout en évidence les déchirures mentales éprouvées devant les atrocités de la guerre ainsi que la répulsion ressentie face à la violence.
Si les anciens ont développé la volupté des mythes dans des aventures épiques pour exprimer leurs préoccupations et projeter leurs anxiétés métaphysiques, les temps modernes se sont exprimés avec des métaphores plus dynamiques, imaginées ou féériques, souvent en transposant l’actuel en actualité, et le virtuel en potentialité, mais aussi en exagérant ou en dénaturant la réalité, mais tout en ajoutant une dimension actionnable et séductrice, « Le mythe de la violence rédemptrice ». Depuis Tintin jusqu’à Superman, en passant par James Bond, ce mythe consacre la notion que la violence apporte le salut, et que la guerre conduit à la paix.
Cela est bien sûr la philosophie stratégique adoptée par des puissances de différents calibres imbues de la croyance de pouvoir défendre une idéologie ou un nationalisme, effacer une offense historique, dominer un peuple ou récupérer l’honneur bafoué, en instituant un modèle coercitif d’autocratie, qui soutient l’allure trompeuse du triomphe et l’ascendant du despotisme, tout en déguisant favorablement le simulacre de la victoire de l’ordre sur le chaos. Cette doctrine inavouée condamne ses protagonistes à flatter le mensonge, à promouvoir le nihilisme et à applaudir la violence. Loin est la notion de la tolérance ou de l’altérité ; loin est la pensée du compromis et du pacte social.
Dans un Moyen-Orient révolté contre sa propre incapacité à étreindre la paix, incapable de trouver un équilibre satisfaisant, accroché au réseau autocratique de la servitude métaphysique, effrayé de s’atteler à l’envol fugace du doute, ayant subi l’insulte d’une profanation hostile, l’offense d’un sacrilège cosmique, des forces outrancières, convaincues d’avoir enduré le blasphème de l’impureté, ont alors inévitablement établi des défenses dans l’enclos d’une citadelle magique, mentalement imprenable, renforcée par les limites d’une culture restrictive et conformiste, ajustée pour protéger la communauté contre des incursions préjudiciables, évitant les périls de la promiscuité, convaincue d’avoir été la victime d’un viol culturel, d’un pillage de ses richesses et d’un outrage civilisationnel. Douée de la capacité de nuire en manipulant tous les niveaux de la criminalité et tous les rouages de la violence, une connexion céleste garantissait la légitimité de l’acte.
Nul monstre matériel ne peut égaler en ampleur et envergure le phantasme rocambolesque d’une divinité céleste en proie à une odyssée autocratique depuis que des hommes inspirés ont fabriqué des épopées prodigieuses qui alimentent l’imagination. Le contenu, exalté par des générations ultérieures et insatisfaites, allait subir une mutation sacrée. L’apparition de livres vénérables, sinon dictés selon une topographie théocratique, allait préoccuper l’esprit durant des siècles, favorisant un recours à l’extrémisme religieux pour imposer ses dogmes. La dimension céleste allait donner à l’acte monstrueux une envergure expiable, et même une accession triomphale au paradis.
Par une coïncidence évolutive, l’efficacité divine allait de nouveau être mise en doute devant une humanité perturbée et déçue, mise à l’épreuve tant de fois, née dans le besoin d’une transcendance rédemptrice. Tout en gardant la perspective du mythe, l’éclosion des héros du 7e art, inspirée par la popularité des « comic books », allait prendre la relève des dieux de l’Olympe, du sacrifice sur le Golgotha et des saints de l’Église, tout en effleurant à peine les fanatiques du fondamentalisme religieux, gardiens du précepte de la guerre, mais en réduisant le dessein de la spiritualité transcendante.
La monstruosité de la nature humaine adepte de la violence n’avait pas échappé à Goya. Tourmenté par l’insanité du paysage politique et social, en proie à la fureur rebelle, il a exprimé l’offense dans le relief d’œuvres dissonantes en introduisant la perspective de l’occulte et du surnaturel, exhumant ainsi le côté obscur de l’humanité. Les monstres des œuvres de fiction concernent généralement des individus. Quand la monstruosité est mêlée à des concepts religieux ou à des idéologies soutenant un pouvoir, elle prend une dimension collective, dont l’impact sur la société, le pays où le panorama anthropologique devient imprévisible, volatil, associé à une détérioration des mœurs et au désarroi de la moralité, créant un courant subversif et défigurant. L’appétit du pouvoir devient expansif ; la lutte pour le pouvoir, meurtrière. Ainsi, la gouvernance de pays soumis à une milice armée ou un régime militarisé, supportant une bureaucratie autoritaire, basée sur le clientélisme et l’essentialisme d’une idéologie abusive, n’a d’autre choix que d’éviscérer les institutions établies et de renverser l’ordre social, dans le seul but d’accaparer indéfiniment le pouvoir. Lorsque la logique guerrière domine l’optique du champ d’action, nul ne peut échapper au tourbillon de la démence ni à l’horreur démoniaque du baratin démagogue, délivré avec autorité et conviction selon une partition musicale débile par les laquais de l’incompétence, dont le rôle essentiel était de bâtir des forteresses de sable pour donner l’illusion de puissance, mais qui n’est en fait que le revers de la tyrannie.
Les « Peintures noires », brossées directement sur les murs de la maison, déjà endommagées inévitablement par le temps, avaient souffert de dégâts durant le transfert de la peinture du plâtre sur les toiles, sans toutefois perdre la capacité d’inviter le visiteur à pénétrer les ténèbres dissimulées dans l’âme humaine. Devant l’accablante obscurité émanant des images, et les visions de l’abîme qu’elles dessinent, émergeant d’entre les strates du psychisme dérangé des hommes, y aurait-il une raison d’espérer ?
L’univers angoissé et tumultueux de Francisco Goya avait coïncidé avec une période de grands bouleversements dans l’histoire de l’Espagne. Un état de guerre permanente suspendu à une mentalité rétrograde et perturbée n’aurait jamais pu aboutir à la « Paix des braves », sans avoir remédié à une pédagogie sommaire de la rue, sans se débarrasser des préjudices et préjugés accumulés par une érudition religieuse restrictive, sans renier une éducation tendancieuse et raciste, sans résister à un pouvoir coercitif et prédateur, sans éliminer les déchets amassés par un endoctrinement subversif et sans accepter l’altérité.
Le Liban, durant des décennies, est resté séquestré entre le marteau et l’enclume. Tant que la violence et la rapacité avaient droit au chapitre, la déroute était un accessoire tolérable ; le chaos, un organisme indispensable. La dislocation de l’autorité, l’ignorance didactique, les abus tyranniques avaient conduit le pays vers une discordance affective dont les conséquences étaient la déroute de la psyché et l’errance de la raison. Le contrat social avait été étripé de son contenu par les différentes convoitises communautaires, idéologiques ou politiques. La notion de patrie avait pris une dimension fluide ou doctrinale. Chacun avait son propre concept, décidé sur les bancs de la délinquance morale ou des idéologies préconçues. Comme dans la toile de Goya Le Chien, dont le regard inquiet sombre dans l’immensité d’un espace vide et inerte, noyé dans un isolement équivoque, le peuple regarde l’horizon avec angoisse, incapable de contrôler le présent et de parier sur l’avenir. Le Liban avait découvert, à ses dépens, que réfléchir à travers le prisme d’une idéologie religieuse ou sociale non seulement rétrécit la pensée et déforme le discours, mais surtout les enchaîne à des préjudices et les condamne à la captivité. Le risque d’une dislocation n’en est que plus grand.
Pour sortir de ce marasme symptomatique de Goya, et éviter le retour à une guerre civile, l’honneur du Liban est la directive à respecter. Rebâtir la confiance sociale est le défi le plus important pour la reconstruction de l’ordre local et régional. Les priorités devraient être remises en question ; une rééducation, liée à un nouvel ordre mental, né des entrailles de la réflexion et du sacrifice, devrait aboutir à une discipline constructive. Toutes les solutions politiques discutées offrent une issue viable, avec des variations acceptables. Mais sans la maturité des esprits, sous l’égide d’une gouvernance qualifiée, transparente et responsable dans une démocratie libérale, loin des humeurs politiciennes et des divergences démagogues, en soulignant la nécessité de la rupture avec un système politique archaïque, devenu dysfonctionnel et ankylosé, nul accord purement politique ne pourra survivre les démangeaisons de forces occultes.
Michel J. KASSOUF
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