Des sourires narquois, du désenchantement, encore des palabres qui risquent de s’éterniser, on bute sur l’accessoire, on néglige l’essentiel.
Des négociations ? Pour se partager sans vergogne les dépouilles d’un État agonisant... Toujours, curieusement, on est à une case départ, placés ou replacés...
Pénible et déconcertant de revivre une fois de plus le même cauchemar... Guerres interminables... Quoi d’étonnant que nous ayons l’angoissant sentiment d’être en exil dans notre propre patrie ! Tandis que l’exilé ordinaire a toujours la possibilité sécurisante de retourner un jour et retrouver la terre de ses ancêtres, nous avons, nous Libanais, l’atroce impression d’être déjà des marginaux, vivant à la périphérie d’une nation qui se détache de son ancrage pour prendre le large, s’éloignant de ces rivages sur lesquels l’histoire a laissé son empreinte. Le Liban avance lentement, tel un bateau sans timonier dans les ténèbres de l’oubli.
Quel gâchis ! Quelle infortune ! Les exilés ordinaires ont cet avantage sur nous de bénéficier d’une sécurité physique dans les pays qui les hébergent, cependant que nous sommes en permanence en danger de mort, nos bourreaux n’hésitant pas à utiliser le langage de la torture des canons pour nous faire taire, sous le regard détaché d’une armada impressionnante dont la présence et l’exhibitionnisme n’intimident nullement des adversaires habitués à un tel folklore.
Sans vivres, sans secours, démunis, que des villages entiers aient été soumis à la violence criminelle infinie, et d’autres contraints à l’exode, un exode probablement définitif, tous ces crimes laissent les grandes puissances impassibles. Hormis quelques voix solitaires qui tentent d’attirer l’attention sur l’agonie d’un pays proche de l’Occident par les valeurs et le régime démocratique, hormis quelques amis pleins de bonne volonté qui essayent de mobiliser l’attention distraite de l’opinion internationale, rien de concret ne se fait et la désinformation est plus que jamais de rigueur.
« L’indifférence n’est pas une fatigue de l’âge. C’est la cessation des choix ». (Louis Pauwels).
L’incertitude quant à l’issue et à notre destin est le pire supplice qui puisse nous être infligé. Et l’exil intérieur auquel on nous condamne est une torture quotidienne. Que nous sommes loin de l’exil aristocratique et larmoyant de certains poètes romantiques, comme Lamartine qui écrit : « Sur la terre d’exil, pourquoi resté-je encore ? Il n’est rien de commun entre la terre et moi. »
Pour nous, acculés à ce morne désespoir, l’exil n’est nullement le luxe d’une âme, rêveuse en quête de sensations : il est une souffrance perpétuelle, l’inquiétude de ceux qui arpentent une terre qui se dérobe sous leurs pas. Une patrie qui s’estompe, qui s’effiloche, et nous regardons impuissants ce rêve qui s’évanouit, pendant que les autres applaudissent, tout heureux de voir cette synthèse de cultures sombrer dans l’abîme.
Liban, es-tu une terre de paix pour servir d’exemple à un Proche-Orient ravivé par la haine et le sectarisme ?
Liban, terre d’amour, te voilà couché dans la poussière, assassiné par tes frères.
Te voilà moribond par la faute de faux dieux et de faux prophètes, qui croient servir ainsi la cause de la paix...
Te voilà, las de tant d’animosité et de rancœur, toi qui ne parlais que le langage du cœur et de la justice...
Te voilà, gisant parmi les pierres, pour avoir cru en la charité...
Te voilà, découpé, jeté en pâture à tes ennemis, toi qui croyais que les valeurs de liberté allaient atteindre cette région moyenâgeuse du monde...
Te voilà drôlement récompensé par les sermons des dictatures interminables...
Liban, es-tu devenu l’enfer de Dante ?
Maroun ABOU-KHEIR
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