Les enfants sont des victimes idéales : plus faibles que nous, plus naïfs et hors d’état, le plus souvent, de se défendre. Il faut donc les protéger contre la violence, la bêtise ou l’obscénité des adultes, contre les parents bourreaux ou inconscients, contre les pédophiles, les sadiques, les pervers... Si la souffrance des enfants est le plus grand mal, les protéger est le premier devoir et le plus urgent. Horreur absolue : devoir absolu.
Les protéger donc contre les adultes. La police est là pour ça et la morale aussi, peut-être. Mais les protéger également contre eux-mêmes et les uns des autres. Les enfants font partie de l’humanité, pour le meilleur certes, mais aussi pour le pire. Ni anges ni bêtes, mais plus proches pourtant de la bête, et d’autant plus qu’ils sont plus jeunes. C’est ce que notre époque, à force d’aimer les enfants, a tendance à oublier. « Cet âge est sans pitié », disait La Fontaine. Mais qui lit encore La Fontaine ? « J’étais enfant, écrit Hugo, j’étais petit, j’étais cruel... » mais qui lit encore Hugo ?
J’ai vu le père d’une des petites victimes à la télévision, effondré, avouer sa surprise que l’assassin soit si jeune – dix ans ! –, et reconnaître que cela court-circuite en quelque sorte sa haine. Comment haïr tout à fait un enfant ? Ce sentiment est beau. Le premier mouvement contre les assassins est fait de colère, de détestation, de vengeance. Mais à l’égard des enfants, de pardon. Les deux mouvements se heurtent ici et se tempèrent. Comment haïr un enfant ? Comment ne pas haïr l’assassin de son fils ? Et l’homme pleurait sur sa vie brisée, sur son enfant perdu, sur l’impossibilité de haïr ou de pardonner vraiment. Nous étions quelques millions derrière nos téléviseurs, un peu gênés d’être par là, tant la scène était à la fois intime et atroce, et pourtant fascinés par le malheur, comme on l’est presque toujours, oscillant entre l’angoisse et la compassion. L’humanité communie dans la douleur plus facilement que dans le bonheur. On préférerait l’inverse. Cela vaut mieux pourtant que de ne communier en rien. Qui n’envie les chanceux ? Qui ne plaint les malheureux ?
Les enfants ne sont pas meilleurs que nous, ni moins égoïstes ni moins violents. Ils sont simplement moins forts, moins armés, moins dangereux. Pessimisme ? Je n’en crois rien. Le pessimisme, ce serait au contraire de penser que l’enfant vaux toujours mieux que l’adulte, ce qui nous vouerait tous, inévitablement, à je ne sais quelle dégradation ou perversion progressives. C’est plutôt l’inverse qui me paraît vrai. Le nouveau-né est un petit animal, sans autre loi que l’égoïsme. C’est pourquoi on lui pardonne tout. Et c’est pourquoi on l’éduque. « Tu ne tueras pas. » Cela n’est inscrit dans aucun gène. Cela est écrit dans un livre ou dans plusieurs. Les livres sont de meilleurs maîtres que les chromosomes.
S’il faut protéger les enfants, et bien sûr il le faut, ce n’est donc pas, comme on le croit trop souvent, parce qu’ils seraient meilleurs que nous, plus purs, plus doux, plus généreux... Rompons avec ces niaiseries à l’eau de rose.
Regardez la mère. Regardez l’enfant. Et dites-moi de quel côté l’humanité, moralement, est la plus belle, la plus émouvante. Qui de plus dévoué, sauf exception, qu’une mère ? Quoi de plus aimant ? Quoi de plus patient ? Quoi de plus attentionné ? Et quoi de plus égoïste, à l’inverse, qu’un très jeune enfant ? Quoi de plus impatient ? Quoi de plus colérique ? Quoi de plus violent, s’il le pouvait ? Ce n’est pas sa faute. Ce n’est pas la nôtre. Que reprocher à un petit animal ? Et que sommes-nous d’autre à la naissance ?
Que cet animal appartienne à l’espèce humaine, c’est une donnée de fait, à quoi les gènes suffisent. Mais comment suffiraient-ils à l’humanité ? Ce petit homo sapiens ne deviendra véritablement humain, au sens normatif du terme, que par l’éducation. L’hérédité n’est pas tout, ni l’essentiel. L’humanité n’est pas seulement un fait biologique. C’est aussi une valeur, une vertu qu’on n’acquiert que peu à peu. L’hominisation, qui est transmise par l’hérédité et par quoi nous appartenons à l’espèce, n’y suffit pas. Il faut encore l’humanisation, qui est transmise par la famille, par l’école, par la société, et par quoi nous appartenons à la civilisation. Nature sans culture, c’est sauvagerie toujours. L’humanité, comme valeur, est le résultat d’un processus : on ne naît pas humain. On le devient.
La violence des enfants n’est pas une aberration, une monstruosité, une exception. Elle est la règle de la nature, de la vie, de la pulsion, dont on ne sort que par une autre règle, qui est de douceur et de respect. Mais celle-ci n’est jamais donnée à la naissance. C’est civilisation contre barbarie.
Encore faut-il que la famille, l’école et la société soient en état de transmettre à l’enfant ce désir d’humanité, qui seul le fera grandir véritablement.
Sans quoi, il n’y a que la bête humaine, qui est la pire de toutes. Et de malheureuses brutes de dix ans, qui s’acharnent sur leur victime et, sans le savoir, pauvres gosses, sur eux-mêmes.
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