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Zahlé, naissance d’une ville

Zahlé, naissance d’une ville

Photo Melkan Bassil/Archives CDL

Depuis l’Antiquité, la ville de Zahlé a joué un rôle primordial dans l’histoire de sa population, dont l’héritage est resté intimement lié à l’humanisme urbain façonné par ses richesses culturelles, ses traditions, ses cultes ou ses célébrations, ses triomphes ou ses défaites. Athènes ou Rome sont restées les symboles emblématiques du parcours humain, tout au moins le long des rives de la Méditerranée. Antioche, considérée comme le « berceau de la chrétienté », héritière de l’Église byzantine après la chute de Constantinople, siège des cinq patriarcats originaux, assiégée, puis dépouillée de sa population à la suite de l’invasion des Mamelouks, se perpétue à travers une présence spirituelle symbolique au sein du christianisme oriental.

La naissance des villes, considérée accessoire ou inutile, est d’ailleurs le plus souvent obscurcie par le brouillard du temps. L’espace urbain est pourtant un vecteur propice à l’éclosion des liens communautaires, où les traditions religieuses côtoient les traditions civiles dans le commerce de la vie quotidienne. À travers les siècles, un paysage urbain consolidé se transforme et change, sans cependant perdre sa raison d’être originelle. Une ville persiste à travers un état d’âme. Son épistèmê n’est pas nécessairement altérée par les événements incontrôlables, et souvent supporte la constance immatérielle de sa culture. Depuis Ur, chaque civilisation s’est construite autour d’une ville.

Au Liban, mais aussi dans la région, Zahlé est une ville relativement jeune. Qu’elle eût été édifiée sur le site d’une cité de l’Antiquité, où un temple de Saturne (le dieu Zahal), occupait les hauts lieux, mais qui avait disparu à la suite de phénomènes d’origine sismique, appartient aux spéculations archéologiques. Que l’histoire d’une intervention divine eût sauvé la ville d’une destruction totale par une montagne en mouvement ou des glissements de terrain (Zahala) repose sur la légende de l’église « Notre-Dame du Séisme » construite en 1702. Sans aucun doute, la Békaa est une plaine non seulement fertile en agriculture et riche en cours d’eau, mais aussi un espace où se côtoient des mythes bibliques dans le voisinage de monuments antiques, mais rien n’indique que la ville de Zahlé existait depuis les temps immémoriaux.

Trois grands repères, opposant la démagogie autocratique aux aspirations spirituelles, enchevêtrés par des épisodes incongrus et déroutants, allaient contribuer à la genèse tourmentée de sa naissance. Un déroulement chronologique des événements lève partiellement le voile épais qui dissimule son origine, tout en insistant sur le fait que la première maison de la première famille du premier quartier reste inconnue. Pourtant l’orientation de Zahlé est une construction prémonitoire de la naissance du Grand Liban.

À l’aube de la conquête du territoire syrien en 1516 par les Ottomans, la contrée du Liban telle que définie par l’accord de 1920 était une mosaïque déchiquetée, un amoncellement dysfonctionnel d’entités antagonistes et belliqueuses éparpillées en mini-États dominés par des tribus et des clans ethniques. La Békaa du Sud était sous l’égide des Chehab sunnites. La Békaa du Nord, ainsi que la région de Baalbeck, étaient sous la protection des Harfouche chiites. Les autres régions de la montagne et du littoral étaient sous l’autorité de tribus migratoires, importées auparavant pour défendre la région contre les incursions byzantines. Une histoire agitée et instable allait caractériser cette période initiale du pouvoir ottoman, qui s’est trouvé immiscé dans une litanie d’épisodes marqués par des actes de rébellions, des querelles intestines entre les différentes ethnies tribales, des alliances et des contre-alliances, et des appels répétés aux pouvoirs européens d’intervenir dans les conflits.

La fondation de la ville de Zahlé, une agglomération druze sous le patronage de la seigneurie Abillamah, tout juste peuplée de 1 000 habitants au XVIIIe siècle, était caractéristique de la naissance des communes durant l’âge du féodalisme. L’époque entre le XVIIe et le XIXe siècle, où se sont entrelacées les périodes agitées et glorifiées de Fakhr al-Din et de l’émirat chehabiste, caractérisées par des ambitions d’unité et de domination, assistait au cortège des antagonismes autochtones entrant en conflit et alliance, tantôt avec le pouvoir ottoman, tantôt avec l’autocratie égyptienne pour chercher à imposer les tutelles féodales intransigeantes dans leur adversité. Cette période est surtout caractérisée par des courants migratoires importants qui allaient voir une transformation graduelle de la démographie sociale ainsi que des conversions religieuses en masse sur des bases patriarcales, le plus souvent pour des raisons géo-économiques. L’idée de la réunification du territoire allait subir un revers irrévocable, quoique temporaire, à la suite des événements sanglants de 1860, mais dont l’impact se ressentira des décennies plus tard.

En effet, le démembrement en 1724 de l’Église d’Antioche, le premier centre de la chrétienté naissante, à la suite d’une querelle ecclésiastique, signalait le début d’un exode massif de la communauté chrétienne, scindée en deux à la suite de l’ambition d’un pouvoir autocratique. Restée fidèle à l’alliance impériale dictée par le concile de Chalcédoine, l’Église d’Antioche, déjà éparpillée, s’est alors fragmentée, en raison d’une brouille sur la légitimité de l’autorité épiscopale, entre un évêque nommé par le patriarche œcuménique, et celui élu selon la tradition par le peuple et le clergé.

En fait, chaque Église se considérait l’héritière légitime de la tradition apostolique. La chrétienté orthodoxe avait déjà converti la Russie, Moscou se considérant ainsi comme la Troisième Rome, l’héritière culturelle de Constantinople. L’Église orthodoxe melkite, sous le contrôle de la Sublime Porte, devenue complètement isolée de l’Église latine, allait donc acquérir une autonomie légale lui permettant de gérer l’administration de toute la « nation grecque-orthodoxe ».

L’Église originelle d’Antioche avait bénéficié auparavant de l’influence favorable des missionnaires européens, bloquant ainsi une rupture complète avec Rome, au moins pour une partie du clergé malgré un contrôle direct de l’orthodoxie byzantine. Cette relation culturelle et éducative avait favorisé un contact vigoureux avec le Saint-Siège et facilité la reconnaissance par une partie du clergé d’Antioche de l’autorité du pape comme le chef de l’Église. Devant une chrétienté dysfonctionnelle et démembrée, traumatisée par la chute de Constantinople, et devant une colonisation intransigeante par un islam hégémonique, les melkites à tendance catholique voyaient dans Rome, où sont morts et enterrés saint Pierre, le fondateur de l’Église d’Antioche et son premier patriarche, et saint Paul, le fondateur probable de la chrétienté, le chemin vers la rédemption et le salut de l’Église.

Cependant, cette dispute, après avoir créé un climat malsain et conflictuel, allait engendrer une période encombrée par des conflits armés, mais surtout un état insidieux de persécution encouragée par les Ottomans en connivence avec l’autorité orthodoxe du clergé appartenant à l’Église d’Antioche d’avant la scission. Des vagues successives de melkites catholiques disséminés dans l’ancienne province romaine de la Cœlé-Syrie, mais aussi à travers les régions adjacentes et les localités de Syria Prima, bientôt suivies par d’autres congrégations alarmées par un isolement sectaire, fuyant l’insécurité et la persécution dirigée du pouvoir ottoman, allaient graduellement s’abriter dans la bourgade de Zahlé sous la protection des souverains druzes. Située dans une vallée isolée, protégée par les versants abrupts de deux chaînes de montagnes parallèles, sa géographie lui conférait la stature défensive d’un refuge. Sous l’impulsion de sa nouvelle population, Zahlé allait devenir un centre commercial, un pôle d’attraction centré sur la plaine de la Békaa et une ville sur la route des caravanes. Cette migration forcée et propice allait consolider Zahlé comme un sanctuaire ultime pour les minorités chrétiennes en perte d’autonomie et le noyau de l’héritage grec du catholicisme oriental.

Blottie aux pieds du versant est de la montagne libanaise, ouverte vers la plaine de la Békaa, assiégée culturellement par une population à la vision restreinte, aux tendances tribales et hétéroclites, répondant à des impératifs claniques, la ville de Zahlé a dû sillonner forcément les méandres rocailleux de la géopolitique régionale, façonnée par des obligations religieuses, économiques ou étrangères, des aventurismes militaires des habitants de Zahlé, liés à la prouesse masculine inhérente à la culture d’une mentalité façonnée par une peur existentielle et un long cycle d’incertitude et d’insécurité. Une période turbulente allait s’ensuivre. Cette époque spéculative d’instabilité et de tâtonnement allait aboutir aux massacres de 1860.

De sa position de « ville frontalière », cuirassée par la montagne libanaise, Zahlé ne pouvait survivre sans son intégration au territoire adjacent, avec le risque de perdre son identité originelle. Moulé dans les complexités de la pensée byzantine, témoin de l’histoire d’une ville assiégée à maintes reprises puis conquise, déchiré par un grand schisme précurseur de la décadence, mais adhérent à notion de la liberté de penser et d’agir, au concept de l’homme maître de sa destinée, à l’aptitude du libre arbitre, le peuple héritier de la première chrétienté, qui avait refusé le sectarisme et rejeté l’intransigeance, doué du mélange unique de la tolérance et de la ténacité, avait capturé l’essence de la coexistence.

La naissance d’une ville appartient à son histoire, mais sa permanence dépend de son message, et, dans le cas de Zahlé, un message d’espérance transmis sans cesse par le son des clochers de plus de ses 50 églises invitant à l’appel de la prière, qui résonne à travers les champs et les vignobles, et qui porte en lui toute la poésie d’une ville née dans la douleur, ferme dans l’adversité, mais adepte de la culture de la vie. Ainsi, les civilisations sont construites.

Michel J. KASSOUF

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Depuis l’Antiquité, la ville de Zahlé a joué un rôle primordial dans l’histoire de sa population, dont l’héritage est resté intimement lié à l’humanisme urbain façonné par ses richesses culturelles, ses traditions, ses cultes ou ses célébrations, ses triomphes ou ses défaites. Athènes ou Rome sont restées les symboles emblématiques du parcours humain, tout au moins le long des rives de la Méditerranée. Antioche, considérée comme le « berceau de la chrétienté », héritière de l’Église byzantine après la chute de Constantinople, siège des cinq patriarcats originaux, assiégée, puis dépouillée de sa population à la suite de l’invasion des Mamelouks, se perpétue à travers une présence spirituelle symbolique au sein du christianisme oriental. La naissance des villes, considérée...
commentaires (1)

Très très intéressant

Eleni Caridopoulou

18 h 54, le 26 août 2024

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Commentaires (1)

  • Très très intéressant

    Eleni Caridopoulou

    18 h 54, le 26 août 2024

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