« Le propre du travail, disait Alain, c’est d’être forcé. » Cela en dit long sur les vacances.
Mais forcé par quoi ? Par la contrainte de gagner sa vie, par le réel qui pèse et résiste, par le temps que cela prend, par la discipline que cela suppose, par la fatigue que cela entraîne... Travailler pour le plaisir, ce n’est pas vraiment travailler. Au reste, qui le fait ? Qui n’attend un salaire, un profit, des honoraires, une récompense ? Même les bénévoles travaillent moins pour le plaisir que pour une cause qu’ils croient juste. Et les artistes : travailleraient-ils s’ils ne visaient la beauté, le succès, la gloire peut-être ? C’est bien ainsi. Le travail n’est pas une fin, c’est un moyen. Au service de quoi ? Au service du plaisir, du loisir, de la vie, de la liberté... Le propre des vacances, c’est le temps libre, et cela en dit long sur le travail.
De cette liberté, qu’allons-nous faire en période estivale ? Nous reposer, dormir, lire, voyager, faire l’amour, nous occuper davantage de nos enfants, voir de beaux paysages, pratiquer un sport, réfléchir, discuter, visiter quelques musées, quelques châteaux, quelques églises... Vivre en un mot. Cela devrait suffire. Cela ne suffit presque jamais.
Qui ne s’ennuierait si cela devait durer toujours ? Qui ne s’angoisserait s’il n’en voyait le bout ? C’est aussi pourquoi l’on travaille : pour gagner sa vie, et puis pour l’occuper. Cela donne raison à Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Tout le malheur et tout le bonheur. Le travail est un moyen d’oublier qu’on va mourir, d’oublier le peu qu’on est, le peu qu’on vit, le peu – ou le rien – qui nous attend... C’est un remède contre l’angoisse. Le travail fait un divertissement d’autant plus efficace qu’il fatigue davantage, nous faisant souhaiter le repos que nous ne saurions autrement supporter et qui devient au contraire délectable, grâce au travail, et comme un divertissement de plus.
Dès que la fatigue s’atténue, l’ennui renaît puis l’angoisse. On ne va pas passer un mois à bronzer sur une plage ! C’est aux loisirs alors de nous divertir, de nous étourdir, de nous éloigner à leur tour de l’essentiel et de nous. De là ces vacances hyperactives qu’on nous propose, où les journées sont aussi remplies que pendant l’année. Tennis le matin, ski nautique l’après-midi, danse ou spectacle le soir... Pascal a tout dit : « Ils croient chercher sincèrement le repos et ne cherchent en effet que l’agitation. » Ne pouvant se rendre heureux, ils essaient d’oublier qu’ils ne le sont pas.
Que faire ? Prendre le temps de s’ennuyer un peu, de méditer un peu, prendre le temps de respirer, de souffler, de ne rien faire. Regarder sa vie en face et sa mort. Faire le point, comme on dit, s’interroger sur le chemin parcouru, sur celui qui reste... Ne plus faire semblant. Ne plus se raconter d’histoires. Accepter le vide, l’angoisse, la vacance... Nihilisme ? Abandon ? Paresse ? Je crois au contraire que cette méditation renvoie chacun à ce qui compte vraiment : l’amour, le courage, la beauté du monde, la fragilité de vivre, une certaine idée de l’humanité et de soi, les enfants à élever, si l’on en a, le besoin d’agir ou de créer, une trace à laisser peut-être, un peu de bien à faire, avant de mourir, tant de maux à combattre... À quoi bon autrement le travail ? Et à quoi bon vivre ?
Alain encore : « L’oisiveté est mère de tous les vices, mais de toutes les vertus aussi. » La civilisation des loisirs, c’est la civilisation même...
Bonnes vacances à tous...
Maroun ABOU-KHEIR
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Liban-Sud : six secouristes tués près de Tyr dans des raids israéliens