Le retour de la philosophie ? Si retour il y a, il me paraît beaucoup moins significatif, beaucoup moins important que son contraire, que l’on oublie de célébrer et qui lui donne son sens : l’étonnante pérennité, depuis vingt-cinq siècles de cette activité intellectuelle spécifique, toujours abstraite, souvent ardue, parfois ennuyeuse, et sans la moindre utilité technique ou économique, sans caution politique ni religieuse, sans preuve ni vérification. Comment la philosophie pourrait-elle revenir, puisqu’elle n’avait jamais disparu ? Comment pourrait-elle disparaître, puisqu’elle ne cesse de changer, de s’inventer, de renaître ?
Retour de la philosophie ? Ce sont plutôt les religions qui régressent, les idéologies qui déclinent, les sciences humaines, peut-être, qui font moins illusion. On croit de moins en moins aux réponses toutes faites. On en cherche donc pour soi-même, et c’est ce qui s’appelle philosopher.
« Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. » (André Comte-Sponville), mais cela ne signifierait jamais qu’il faille – ni même qu’on puisse – philosopher tout seul. Quelle pensée sans langage, sans communication, sans échanges ? Quelle philosophie sans société, sans culture, sans débat ou combat ? Cela ne signifie pas non plus, on s’en doute, que la philosophie n’ait souci que de soi. Comment penser sa vie sans penser ce qui l’entoure, ce qui la conditionne, ce qui la détermine, ce qui lui donne son prix et sa limite ? Nous vivons dans le monde. Nous vivons dans une société. Avec d’autres, grâce à eux, pour eux, contre eux parfois. Penser sa vie, c’est donc aussi penser le monde, penser la société, penser les autres et nos relations avec eux. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans la petite prison du moi. Il s’agit bien plutôt de s’en libérer. Mais c’est ce qu’on ne peut – seule la vérité libère – qu’à la condition de se connaître. C’est où la philosophie commence, depuis Socrate « Connais-toi, toi-même », et recommence toujours.
Mais ce n’est pas là qu’elle s’arrête. Comment pourrais-je me connaître, sans connaître, au moins partiellement, l’univers qui me contient, l’humanité qui m’engendre, la société dont je suis membre ?
Toute philosophie digne de ce nom tend à l’universel : philosopher, c’est penser sa vie, donc le monde, donc le tout.
Il reste que penser le monde sans s’y penser soi-même, ce n’est pas non plus philosopher : c’est se prendre pour Dieu, ce qui est folie, ou pour rien, ce qui est science peut-être. Mais quel savant pourrait s’en contenter ? Ce serait du scientisme, et une autre folie.
« Je est un autre », comme disait Rimbaud, ou plusieurs autres, qui ne font un sujet (« moi ») que par l’impossibilité où nous sommes de le connaître objectivement. Freud contre Socrate ? Au contraire, puisqu’ils participent d’évidence du même combat contre l’ignorance, contre l’illusion, contre l’obscurantisme, contre le narcissisme.
Entre vie et pensée, une distance subsiste donc : c’est ce qui rend la philosophie impossible (comme réussite), et toujours nécessaire (comme travail). Le sage ? J’ai cru un temps qu’il était celui qui avait comblé ce décalage, celui chez qui vie et pensée ne faisaient qu’un. Je n’y crois plus guère, et jugerais sage, plutôt, celui qui habite cet écart, entre vie et pensée, qui l’accepte, qui s’en nourrit, qui s’en amuse.
« La paranoïa, disait Freud, est un système philosophique déformé. » J’ajouterais volontiers qu’un système, en philosophie, n’est jamais qu’une paranoïa réussie. C’est folie toujours, puisque la vie échoue, puisqu’elle n’est que cet échec toujours recommencé, toujours surmonté, toujours renaissant le troisième jour.
C’est pourquoi il faut philosopher : penser sa vie et vivre sa pensée, non parce qu’elles ne feraient qu’un, ce qui est impossible, mais parce qu’elles font deux, nécessairement, sans que nous puissions renoncer à l’une ou à l’autre, ni à cette tension entre elles qui nous constitue et nous déchire.
La philosophie est une tâche impossible et nécessaire. Comment pourrait-on s’en passer ? Comment pourrait-on s’en contenter ?
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