Rechercher
Rechercher

Nos Lecteurs ont la Parole

De l’autre côté du crépuscule

C’est le soir. Le soleil, sans être couché encore, a disparu derrière les maisons. Plus de lumière directe. La pénombre envahit tout, comme si l’ombre portée du monde avait englouti jusqu’au monde même. C’est la caverne de Platon, mais sans issue. Le réel, mais sans mythe, sans remède, sans espoir. Il ne fait plus jour, dirait-on, que par erreur ou par habitude. On se demande pourquoi vivre, et l’âme s’angoisse, et le corps est plein d’une fatigue morne.

Qui ne connaît de ces moments ? Spleen, mélancolie, cafard, déprime... Peu importent les mots. Chacun reconnaîtra les siens.

J’écris pour m’en sortir. J’en suis loin, et le soir tombe, et je ne sais quelle tristesse monte et me submerge, comme une mer ancienne et toujours recommencée.

Que faire dans ces moments- là ? Écrire ? C’est ce que je fais. Mais tout le monde n’écrit pas, et l’écriture serait indigne si elle ne servait qu’à oublier l’angoisse ou le néant.

Il ne sert pas trop non plus de considérer plus malheureux que soi. On en trouve toujours, et d’innombrables. Mais cela n’a jamais consolé personne, et au fond, c’est tant mieux. Les morts, partout dans le monde, ne sont pas là pour apaiser nos petites misères, pour compenser, par un contraste bien atroce, l’angoissante et confortable médiocrité de nos existences. Passe encore qu’on ne fasse rien pour eux ou que chacun préfère son moi, comme d’habitude, et laisse l’eau ou le temps emporter leurs cadavres ! Mais les utiliser, non. L’horreur n’est pas une consolation plausible ni même acceptable.

La vie nous emporte. Le monde est là, qui résiste, qui impose l’effort ou le travail. Puis tant de soucis, de problèmes, de charges, de fatigues... Exister, même confortablement, reste difficile. Chacun a suffisamment de monstres à combattre, de déceptions à surmonter, d’obstacles à franchir, enfin mille petites tâches, urgentes ou non, qui l’appellent. Tant mieux. L’oisiveté n’est bonne à rien, nous l’avons tous éprouvée et vérifié mille fois la grande parole de Pascal : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide... »

Donc, la lucidité serait un premier pas vers la sagesse, mais aussi vers le bonheur. C’est une expérience que chacun peut faire. Bref, cette lucidité vaut mieux toujours. C’est pourquoi il n’y a rien à faire, dans ces moments que je dis, que les accepter comme ils sont. Ne pas mentir, ne pas nier, ne pas fuir, ne pas faire semblant... Telle est peut-être la première leçon de la philosophie et son premier effet. Heureux les philosophes dont le métier en est l’essence. Mais je m’exprime mal. La lucidité n’est pas un métier ni d’ailleurs la philosophie. Les philosophes de métier, on sait ce qu’ils valent et ce que vaut leur lucidité. Penser n’est pas un métier : c’est une fonction, la seule peut-être qui porte en soi son risque et son remède. Son risque ? L’angoisse. Son remède ? Celui-là même à quoi se réduit, selon Freud, la psychanalyse : « La vérité et encore la vérité. » Les philosophes ne disent pas autre chose ni les artistes dignes de ce nom. L’important est d’être vrai, non de faire joli.

Beauté et vérité en art vont ensemble, sans quoi ce n’est plus beauté, mais joliesse ou enflure, ce n’est plus vérité, mais crudité ou platitude.

Faire de sa vie une œuvre d’art ? Ce ne serait qu’un mensonge de plus. Mais vivre en vérité, et tant pis pour nous si cela fait mal. Il ne s’agit pas d’enjoliver la vie, ni de la magnifier ni de l’exagérer. Il s’agit encore moins de se perdre dans l’angoisse œuvre de la douleur, mais de les traverser : de passer de l’autre côté du désespoir (comme font merveilleusement Mozart, et Beethoven, et Schubert...), de l’autre côté du crépuscule, là où il n’y a plus que tout, là où le soleil se couche sans trembler et c’est le monde, là où le courage revient, et c’est le monde encore, et nous dedans, perdus et sauvés sous les étoiles.

Maroun ABOU-KHEIR

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

C’est le soir. Le soleil, sans être couché encore, a disparu derrière les maisons. Plus de lumière directe. La pénombre envahit tout, comme si l’ombre portée du monde avait englouti jusqu’au monde même. C’est la caverne de Platon, mais sans issue. Le réel, mais sans mythe, sans remède, sans espoir. Il ne fait plus jour, dirait-on, que par erreur ou par habitude. On se demande...
commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut