« La paix est la seule bataille qui vaille la peine d’être menée. » Albert Camus s’était engagé à écrire, mais quand les champs de bataille sont renfloués par une acrimonie affective et une galaxie d’intempérances, la paix est refoulée vers une cosmogonie inaccessible.
Les objectifs respectifs des deux protagonistes dans la guerre opposant Israël et le Hamas ont dérapé, pris dans le sable mouvant d’un conflit à considérations multiples. Les objectifs avoués d’Israël : la destruction du Hamas, la libération des otages et le concept de la terre brûlée, inappropriée à l’habitation ; n’ont pas encore été achevés. D’autres considérations plus subtiles continuent à brouiller la perspective d’une solution. Le traumatisme du 7 octobre ne semble pas pouvoir être surmonté de sitôt. L’amarrage d’une zone de sécurité frontalière pour empêcher une récidive imprévisible du 7 octobre reste précaire. En plus, Netanyahu voudrait prolonger la guerre indéfiniment pour contrecarrer les ambitions présidentielles du président Biden et reléguer au plus tard ses propres déboires avec la justice.
En contrepartie, le Hamas non plus n’a pu achever ses objectifs principaux : un échange significatif de prisonniers, son ascendant sur l’Autorité palestinienne pour la défense de la cause, son incapacité de protéger le peuple palestinien d’une offensive sanglante et le territoire de Gaza d’une destruction cataclysmique. Sa résistance farouche n’a certainement pas dominé le champ de bataille, son inaptitude d’unifier tous les fronts d’une manière globale et le rejet de l’Iran de se joindre à ses projets aventureux pourraient être l’obstacle à son inclusion à la table des négociations planifiées par l’esprit généreux de la diplomatie.
Si Israël n’est pas en train de gagner d’une manière décisive et reste empêtré dans les marécages de son invasion, le Hamas ne pourra revendiquer qu’une victoire pyrrhique. Pour les deux parties, la guerre n’a d’autre choix qu’une interminable agonie.
L’acte terroriste du 7 octobre a complètement déséquilibré l’engagement moral de l’État d’Israël ainsi que sa dominance sécuritaire, d’autant plus que la responsabilité du gouvernement actuel dans l’attaque inattendue a pris une dimension délatrice. Le désastre de Gaza, probablement inattendu dans l’esprit de l’assaillant, s’est amoncelé sur les ruines des faillites arabes à pouvoir délivrer un état, rendues encore plus funestes par la distance mesurée prise par les pays arabes à vouloir résoudre la question palestinienne et l’incapacité des pays de l’« axe de la résistance » de se joindre au combat d’une manière plus efficace. La solitude du peuple palestinien risque de s’amalgamer.
Les divisions inhérentes à la société palestinienne, caractérisées par des loyautés diverses et une subordination disparate, ainsi que les antagonismes viscéraux des différents pouvoirs arabes, allaient faire de la cause palestinienne un puissant levier dans la domination de leurs populations. L’instrumentalisation de la cause palestinienne, sa militarisation allaient devenir un armement favori dans le jeu des nations arabes méditerranéennes. Sa caractéristique humanitaire allait perdre de sa valeur. Une solution favorable à une résolution était devenue accessoire. Israël s’affichait comme un spectateur accusé d’intrusion ou un agresseur innocenté par l’histoire.
Les événements qui ont précédé le 7 octobre et qui l’ont suivi ont démontré que l’idée de la paix est absente aussi bien du côté palestinien que du côté israélien. L’« axe de la résistance », soutenu par l’idéologie iranienne qui a inondé les vannes du refus arabe, maintient le rejet total du partage de la Palestine ainsi que le désaveu de toute autre ingérence religieuse. La question épineuse de Jérusalem résume tout le conflit. L’intransigeance arabo-palestinienne, alimentée par un Iran prédateur, a fourni le temps nécessaire à une expansion démographique et politique du sionisme messianique en Palestine, le vecteur essentiel dans le refus de l’existence d’un État palestinien et le meurtrier d’Yitzhak Rabin. 750 000 colons juifs occupent la rive occidentale, bloquant toute résolution pacifique.
La notion de paix ne pourra être ressuscitée qu’à travers une médiation puissante et efficace. L’attrait de la guerre a terrassé le pouvoir de la raison. Dans son discours à Columbia University en 1946, Albert Camus avait parlé de la « Crise de l’homme » : « Les années que nous avons connues ont tué quelque chose en nous. » Outrepasser cette déficience forcée nous incombe d’adopter une série d’actions pénibles, mais cathartiques. L’homme doit se dépasser. Comprendre la paix comme seulement une solution à un état de guerre, c’est rater l’impératif d’une évolution dynamique des mentalités et une réforme de la culture. Si la guerre demande des sacrifices humains, la paix nécessite une dénégation de soi encore plus lourde. Une guerre pour la paix préconisée par Camus ne pourrait aboutir à aucun résultat tant que les synapses métaphysiques restent associées à son narratif.
La dimension géopolitique du conflit israélo-palestinien, compliquée de l’accord du nucléaire, a besoin de 3 vecteurs essentiels pour une résolution durable et solide. Sous l’égide incontournable des États-Unis, un alignement politique et économique de l’Arabie saoudite et d’Israël est indispensable pour barricader le Moyen-Orient contre l’expansion iranienne rapace vers la Méditerranée et, au-delà, de la Russie opportuniste. Un changement de cap saoudien, interpellé par le tâtonnement d’une politique américaine inefficace et nuisible, aura besoin d’une rectification. Malgré un rapprochement irano-saoudien sous le patronage de la Chine, imposé par l’ambition de MBS de propulser son pays vers le XXIe siècle ainsi que par l’économie dégradée d’un Iran affaibli, la durée de cette trêve dépend de multiples considérations géopolitiques toutes fragiles. Ce dédoublement des opportunités pourrait exercer une influence favorable vers une trêve israélo-palestinienne constructive.
Le vecteur iranien, héritier de la culture impériale de la Perse antique, sous l’influence de la révolution islamique de 1979, n’a pas cessé de vouloir exporter son idéologie vers les pays à minorité chiite arabe sensibilisée par ce qui a été dénommé « le réveil chiite ». Si la plupart croyaient pouvoir récupérer une autonomie du discours ou une souveraineté distincte, l’ambition des mollahs allait démentir les espoirs d’une révolution progressive. Selon la suggestion de l’ambassadeur Éric Dannon, une « normalisation religieuse » entre La Mecque et Jérusalem, en concédant la gestion de la mosquée al-Aqsa à MBS, pourrait alléger la fureur islamique de voir Jérusalem s’échapper de leur emprise religieuse et parer à l’ambition iranienne inavouée de vouloir accaparer les lieux saints de l’islam sunnite.
La tragédie du 7 octobre est l’enfant du désespoir. Devant un Israël dominé politiquement par l’accroissement de l’extrémisme religieux, les avenues vers la paix devenaient impraticables. Des négociations intensives vers une entente avaient simplement échoué. L’appétit de planifier pour l’édification d’« Eretz Israël » devenait encore plus évident. Mis à part les pays de l’« axe de la résistance », la plupart des nations arabes, dominées par un narratif relativement séculier, avaient politiquement accepté l’idée de l’État d’Israël. Le début d’une intégration de l’État juif dans la région commençait à prendre forme. Rien n’est donc surprenant quand la réjection violente et déchaînée de cet essor, sous la forme d’un assaut barbare, à la suite de manipulations politiques et financières, allait prendre une dimension religieuse, qui allait secouer les fondements de l’État d’Israël, tester les relations internationales déjà fragiles et remettre en question la validité morale de l’humanité. La composante religieuse du conflit israélo-
palestinien prédomine dans les esprits et est l’obstacle majeur pour s’atteler à une résolution. Bousculer le radicalisme mystique qui enveloppe les mentalités d’un dôme expansif, imperméable à tout compromis, est l’étape la plus délicate et la plus nécessaire dans l’avancement de la paix.
Nul ne peut sortir vainqueur de ce bain de sang où la raison est l’ultime victime. Crier sur tous les toits des victoires précaires et incertaines ne peut rapprocher d’une entente. Toute étape pour la paix devrait commencer par une guerre. Celle-ci débutera par la lutte contre l’absolutisme religieux.
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