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Politique - Lorient-Le Siecle

Témoignage d’un Libanais en sursis dans sa mère patrie

Témoignage d’un Libanais en sursis dans sa mère patrie

Illustration Jaimee Lee Haddad

« Tu n’es pas comme nous... tu es syrien. » Je n’ai que onze ans quand mon oncle maternel, l’air grave et la voix basse, me révèle ma surprenante identité cachée. Il m’apprend alors que l’État n’a que faire du sang libanais de ma mère qui coule dans mes veines, et encore moins des « koullouna lil watan » que je scandais à pleins poumons tous les matins dans la cour de récréation. En effet, du fait d’un curieux mélange de xénophobie, de culture patriarcale et de confessionnalisme (un peu de tout ce qui ne va pas au Liban), la femme libanaise n’a pas le droit de transmettre sa nationalité à son conjoint et ses enfants. Résultat, comme mon père avant moi, je suis condamné à grandir en étranger dans le seul pays que j’aie jamais connu et aimé.

Au fil de mon adolescence, je comprends petit à petit qu’au Liban, les étrangers sont souvent des indésirables. On s’en rend compte à coups de « racisme ordinaire » dans les administrations publiques, au passage d’un check-point, dans la rue, au restaurant et même dans les salles de classe. Un prof d’histoire-géographie nous expliquera un jour que les Syriens sont « laids et sales » et qu’ils ne sont bons « qu’à travailler dans la construction de bâtiments ». Bâtir, ce n’est quand même pas un travail facile, non ? C’est même très honnête comme profession. C’est en tout cas ce que je me disais pour me consoler face à ma perspective de carrière soudainement amaigrie.

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La guerre en Syrie, qui pousse la moitié de la population du pays à l’exil, n’arrange pas les choses. Au fur et à mesure que plusieurs centaines de milliers de réfugiés traversaient la frontière est, et que le Liban s’enfonçait de son côté dans la crise, le ressentiment des Libanais envers les Syriens s’amplifiait. (Mal)heureusement, je finis par prendre l’habitude des injures raciales, qui perdent petit à petit leur effet. Seuls les occasionnels « retourne en Syrie » continuent de me narguer. Où rentrer quand on est chez soi ?

Vous avez dit « courtoisie » ?

L’État aussi voit en nous des indésirables, même s’il se cache derrière des permis de séjour « de courtoisie », livrés tous les trois ans. Comme si devoir demander la permission de la Sûreté générale pour résider dans son propre pays n’était pas suffisamment insultant, le document ne procure carrément aucun droit supplémentaire à son propriétaire. L’accès au marché du travail, aux soins, aux services et même à certains parcs municipaux est soumis à d’innombrables restrictions pour les étrangers, y compris quand ils sont de mère libanaise. Une façon, « courtoise », de nous montrer la porte.

Du côté des politiciens, on ne manque pas de créativité pour justifier cette situation absurde. On nous explique minutieusement qu’il faut que l’accès à la nationalité soit extrêmement restreint pour éviter de « modifier les équilibres confessionnels fragiles » entre chrétiens et musulmans au Liban. Certains veillent même à convaincre le grand public que si un jour la femme libanaise venait à obtenir le droit de donner sa nationalité à ses enfants (ou pire, à son mari), c’est une armée de réfugiés palestiniens et syriens (sunnites) qui seraient naturalisés, mettant fin au fameux « modèle libanais ». Ironique, quand on sait que c’est justement l’attachement aux droits de l’homme (et surtout de la femme) et aux libertés individuelles qui faisait la particularité de ce « modèle » dans notre région obscurantiste.

Qui mérite la nationalité libanaise

Mais admettons, l’espace d’un instant, que c’est bien pour ne pas briser les équilibres confessionnels que les enfants nés de mère libanaise sont privés de leurs droits, en violation flagrante de la Constitution. Pourquoi, alors, ceux ayant uniquement un père libanais sont-ils immédiatement adoubés citoyens de plein droit – et leurs mères, d’ailleurs –, quand bien même ils seraient, comme nous, « à moitié » libanais ? Leur moitié serait-elle plus grande que la nôtre ? Sans parler de la fameuse loi, votée en 2015 et permettant le recouvrement de la nationalité aux personnes pouvant prouver qu’elles ont des origines libanaises, même lointaines. La loi, signée Gebran Bassil, exclut les citoyens syriens et palestiniens d’origine libanaise, ne permettant dans la pratique qu’à des individus en majorité résidant en Amérique latine et n’ayant jamais mis les pieds au Liban d’être naturalisés.

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Ce n’est pas tout. À l’heure où l’on prive des milliers de Libanais de leur droit du sang, la nationalité du pays est « offerte » à autant, voire plus, d’étrangers via d’opaques décrets de naturalisation. Selon de nombreuses organisations de la société civile, pour greffer son nom à un de ces fameux décrets, il faut soit « s’acheter » une place en déboursant des milliers de dollars, soit « demander gentiment » à un responsable politique. Rien qu’en 2014, des centaines de Syriens ont obtenu la nationalité libanaise via cette procédure, dont au moins 83 responsables du régime du président Bachar el-Assad, plus grand obstacle au retour des réfugiés dans leur pays. Et c’est nous qui menaçons le modèle libanais.

La seule bonne nouvelle, c’est que tout le monde en convient, du moins en apparence : le statu quo ne peut pas durer. La majorité des acteurs politiques proposent de donner le droit aux femmes libanaises de transmettre leur nationalité à leurs enfants, mais d’en exclure celles mariées à un Palestinien ou un Syrien. Les plus courageux, de leur côté, appellent ouvertement à rendre tous leurs droits, sans exception, aux Libanaises et à leurs enfants. Si je n’y ai jamais vraiment cru, ma mère m’a toujours dit que cela finira par arriver, se basant sur les promesses que lui font les responsables du parti pour lequel elle vote lors des législatives. « Ils m’ont juré que ce sera le cadeau de la fête des Mères », me répète-t-elle depuis je ne sais combien d’années. Maman, tu as tout faux. Ce n’est pas un cadeau que l’on attend, c’est un droit.

« Tu n’es pas comme nous... tu es syrien. » Je n’ai que onze ans quand mon oncle maternel, l’air grave et la voix basse, me révèle ma surprenante identité cachée. Il m’apprend alors que l’État n’a que faire du sang libanais de ma mère qui coule dans mes veines, et encore moins des « koullouna lil watan » que je scandais à pleins poumons tous les matins dans la cour de...
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IL FAUT PAYER AUX ZAIIMS ET TOUT RENTRE DANS L’ORDRE. TU PEUX AVOIR MÊME UN DOUBLE PASSEPORT, DONT UN DIPLOMATE, UN AMBASSADEUR, UN MINISTRE, CONSULTE LES RUMEURS SUR MICHEL AOUN ET LES AUTRES. OUI OUI VA Y SI TU AS DE QUOI PAYER.

Gebran Eid

19 h 09, le 22 mars 2024

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Commentaires (1)

  • IL FAUT PAYER AUX ZAIIMS ET TOUT RENTRE DANS L’ORDRE. TU PEUX AVOIR MÊME UN DOUBLE PASSEPORT, DONT UN DIPLOMATE, UN AMBASSADEUR, UN MINISTRE, CONSULTE LES RUMEURS SUR MICHEL AOUN ET LES AUTRES. OUI OUI VA Y SI TU AS DE QUOI PAYER.

    Gebran Eid

    19 h 09, le 22 mars 2024

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