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Grandir - Lorient-Le Siecle

Etel Adnan et « L’Orient-Le Jour » : souvenirs communs

Son nom est indéfectiblement lié à notre journal qu’elle lisait tous les matins, où qu’elle se trouvait, affirmait-elle. S’il a toujours occupé les pages culturelles en tant qu’artiste de renommée internationale, elle y avait aussi apposé sa signature en tant que critique d’art entre 1973 et 1976. Elle aimait le rappeler aux journalistes du quotidien qu’elle croisait, dont l’auteure de ces lignes. Flash-back.

Etel Adnan et « L’Orient-Le Jour » : souvenirs communs

Etel Adnan dans son salon parisien. Photo Zéna Zalzal/Archives « L’OLJ »

Ma première rencontre avec Etel Adnan remonte à 2015, lors de la présentation du spectacle Ilek ya Baalbeck au Festival d’Aix-en-Provence. Elle participait alors à une table ronde autour de cette production de grande envergure du Festival de Baalbeck montée autour d’un bouquet de créations variées signées des grands talents du pays du Cèdre, dont elle faisait évidemment partie. À peine nous avait-on introduites l’une à l’autre qu’elle me disait que nous étions en quelque sorte des collègues, puisqu’elle avait, elle aussi, écrit dans les pages culturelles de L’Orient-Le Jour dans les années d’avant-guerre. Elle était déjà une « icône », et cette simplicité dans l’approche l’honorait. L’aura qui entourait sa personne, le profond respect mêlé d’affection que lui témoignait une assemblée élitiste d’artistes et intellectuels m’avaient impressionnée.

Certes, elle avait reçu un an plus tôt l’insigne de chevalier des Arts et des Lettres des mains de Jack Lang. Mais elle n’était pas la seule dans cette salle à avoir été distinguée. Ce qui la faisait sortir du lot, ce qui l’a rendait particulière, je l’ai découvert ce jour-là, c’est cette lumière qui accompagnait ses propos, cette même lumière qui jaillissait de sa peinture. Ses mots étaient simples, clairs, sans emphase et pourtant d’une profondeur vertigineuse. Elle en faisait usage en tant que poétesse et philosophe, en tant que romancière, essayiste, artiste visuelle aussi… Mais sans jamais les départir de leur teneur personnelle, forgée à l’aune de son expérience humaine. C’est sans doute ce qui faisait sa différence, le charme de sa prise de parole qui sonnait toujours aux oreilles du receveur comme une conversation et non un discours.

Etel Adnan assise à sa table de peinture à son domicile à Paris. Photo Zéna Zalzal/Archives « L’OLJ »

Un constat qui s’est confirmé lors de la seconde et dernière rencontre que j’ai eu la chance d’avoir avec elle un an plus tard.

La page culturelle de L’Orient-Le Jour avait alors décidé de lancer une série de grands entretiens. Qui mieux qu’Etel Adnan pouvait inaugurer cette rubrique où l’esprit et le cœur étaient convoqués au même titre ? Où des confidences personnelles pouvaient suivre des considérations sur l’art, la culture, le déploiement de la pensée ou encore les ressorts de la créativité ?

Grand entretien parisien

Rendez-vous fut donc pris pour un entretien chez elle à Paris un jour d’octobre 2016, à 15h pile. Ce jour-là coïncidait avec la veille de l’inauguration à l’Institut du monde arabe (IMA) de sa première grande exposition parisienne.

Et même si elle avouait une certaine fébrilité, elle avait tenu à accorder tout son temps à L’Orient-Le Jour, ce journal où elle avait fait ses premières armes, avait-elle confié d’emblée, presque en ouvrant la porte de l’appartement qu’elle partageait avec Simone Fattal, rue Madame, dans le très select et bobo quartier Saint-Sulpice.

Dans son domicile parisien où Etel Adnan m’avait reçu, l’Orient et l’Occident se mélangeaient avec cette harmonie, cette sorte de paisible évidence, que l’on retrouve dans toute ses œuvres écrites ou peintes. Si les tapis persans disséminés aussi bien sur le sol que sur les canapés pouvaient étonner chez cette artiste à la modernité vibrante, la bibliothèque pleine de livres ainsi que des leporellos collés en frise tout le long d’un mur à hauteur du plafond étaient en revanche attendus chez cette amoureuse des mots et des couleurs. Aussi révélateur que parfaitement inattendu, un cheval à bascule, placé dans un coin du salon, ramenait le visage de l’enfance sur cette figure artistique devenue, dans les dernières années de sa vie, un monument !

Elle qui soutenait que « toute personne est plus ou moins en exil, réfugiée d’un pays ou d’un événement », avait ainsi recomposé, avec sa compagne dans cet appartement parisien, le chaleureux métissage qui fait le Liban. Ce pays où celle qui a toujours été présentée comme « une peintre et poétesse libano-américaine » est née en février 1925, juste quelques mois après la naissance de L’Orient en juillet 1924. Ce pays auquel elle vouait un attachement profond, pour y avoir  grandi entre une mère grecque chrétienne et un père syrien musulman officier de l’Empire ottoman, dont l’impressionnant portrait photographique trônait d’ailleurs dans son salon face à quelques-unes de ses propres peintures colorées.

Confidences et billets sur l’art

Dans cet univers qui lui ressemble, qui la dépeint sans mot dire, Etel Adnan s’était prêtée sans restriction au jeu de l’interview fleuve. Elle s’était confiée autant sur sa reconnaissance internationale tardive en tant qu’artiste que sur ses liens aussi forts que tumultueux avec le Liban. Elle avait égrené ses souvenirs d’enfance à Beyrouth, « ville parfumée au jasmin et à la fleur d’oranger », et ceux du mont Tamalpaïs sur lequel s’ouvraient ses fenêtres à Sausalito, en Californie, où elle a vécu des décennies après son départ du Liban en 1976 et dont elle avait fait le motif récurrent de nombre de ses peintures. Elle avait révélé le besoin intrinsèque qu’elle avait de s’exprimer autant en mots qu’en couleurs, et les raisons pour lesquelles elle privilégiait les peintures de petit et moyen format. Elle s’était confiée sur ses engagements, ses colères, ses peurs, le prix qu’elle avait payé pour l’amour… Et elle était revenue avec une heureuse nostalgie sur ses années d’écriture à L’Orient-Le Jour. Entre 1973 et 1976, quand elle écrivait, disait-elle, « des billets sur l’art ». De cette expérience, elle nous avait affirmé avoir « conservé une sympathie profonde pour ce quotidien que je lis où que je sois tous les matins. Et un attachement au journalisme qui a été mon premier métier ». Des mots qui ne sonnaient pas dans le vide. La preuve : elle avait tenu à intégrer ce « Grand Entretien » paru dans L’Orient-Le Jour le 24 octobre 2016 dans un livre consacré à une sélection d’entretiens réalisés avec elle et intitulé Un printemps inattendu, publié en 2019 sous l’égide de la galerie Lelong qui la représente en France.


Ma première rencontre avec Etel Adnan remonte à 2015, lors de la présentation du spectacle Ilek ya Baalbeck au Festival d’Aix-en-Provence. Elle participait alors à une table ronde autour de cette production de grande envergure du Festival de Baalbeck montée autour d’un bouquet de créations variées signées des grands talents du pays du Cèdre, dont elle faisait évidemment partie. À...
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