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Grandir - Lorient-Le Siecle

Une vie au journal, un long fleuve pas trop tranquille

De ses débuts au milieu des années 1960 au « Jour » à ses années d’éditorialiste, Issa Goraieb, rédacteur en chef de « L’Orient-Le Jour » pendant près de trois décennies, revient sur son parcours. Entre âge d’or, guerre et après-guerre.

Une vie au journal, un long fleuve pas trop tranquille

Lors de la visite du porte-avions français Foch mouillant dans le port de Beyrouth en 1983. Archives L’OLJ

Que de rêves délirants – rêves d’incessants tours du monde entrecoupés de routinières rencontres avec les puissants – se bousculaient dans la tête de ce jeune étudiant en droit venu, par une pimpante matinée de printemps, solliciter un emploi dans un organe de presse. J’étais à mille lieues de me douter que je passerais la totalité de ma vie active dans cette même institution. Quant à mes divagations débridées, c’est mon intervieweur – pensez donc, le monumental Ghassan Tuéni – qui se chargeait de les pulvériser d’office. Il me brossait plutôt la perspective d’une vie monacale, si jalouse et possessive est en effet la profession de journaliste. Toujours est-il que j’étais admis à rejoindre la meute d’universitaires récemment recrutés et s’acharnant à produire des numéros zéro, non destinés au public, en prélude à l’imminente reparution, le 1er mai 1965, du quotidien Le Jour. La bourdonnante ruche s’activait sous la houlette de prestigieux professionnels pratiquement arrachés au rival tout désigné, L’Orient.

De ces années d’apprentissage je garde le souvenir d’une bande de joyeux forçats abattant sans rechigner leurs seize heures de travail mais meublant leurs rares moments creux en se livrant, tels des jeunes chiens fous, à des farces de mauvais goût. Maîtres des locaux durant les longues veilles, nous passions aux épiques batailles à coups de rouleaux de papier à téléscripteur ou même de papier toilette. Affecté au service étranger que dirigeait alors Marwan Hamadé, je fus d’abord astreint à la peu grisante traduction quasi intégrale des dépêches d’agences non francophones. Tout doit y passer, insistait avec un fraternel sadisme Marwan, y compris les déclarations des chefs de tribu du Yémen, où l’on s’étripait allègrement déjà.

Vinrent pour nous ensuite l’initiation à la maquette, aux synthèses et, responsabilité suprême, au contrôle final des épreuves avant impression ; cette dernière opération n’avait lieu qu’à quatre ou cinq heures du matin, car pour la multitude de quotidiens beyrouthins de l’époque, c’était à qui publierait les nouvelles les plus fraîches. En attendant la photocomposition et autres révolutions technologiques à venir, c’est ligne par ligne, moulée dans du plomb par les linotypistes, qu’étaient encore laborieusement produites, corrigées et puis assemblées sur le marbre les colonnes du journal. Pour l’équipe de veille épuisée qui émergeait des sous-sols, restait alors à aller s’empiffrer de fèves ou de hommos dans quelque gargote du centre-ville où il y avait déjà foule. Nul spectacle ne pouvait mieux illustrer les hasardeux contrastes de l’âge d’or du Liban que celui de ces fêtards attardés en smoking ou robe du soir que l’on voyait déguster, aux aurores, le même et succulent sahlab que leurs voisins de table, ouvriers du bâtiment…

Ces heureux temps d’insouciance (celui où l’on s’avisait pour la première fois de marcher littéralement sur la Lune) étaient aussi ceux de la dure acquisition du métier. Nul ratage, nulle inversion de titres, nulle malencontreuse coquille n’échappait alors à l’œil scrutateur – et aux acerbes remontrances – du directeur, le regretté Jean Chouéri. Si cuisant était même le savon que plus d’un coupable avait du mal à ravaler ses larmes, aussi bien que sa honte ; mais sitôt clôturé le conseil de rédaction, une affectueuse pichenette sur la nuque venait tout arranger. À Jean Chouéri je dois bien davantage cependant que de tels, et doux-amers, lots de consolation. Car cet homme a impitoyablement froissé en boule, avant de les lancer au panier, dans un cruel but de basket-ball, mes premières prétentions à signer des analyses et commentaires sur l’inextricable crise qui sévit dans notre région. En revanche, il passait de longs moments à expliquer au poulain piaffant d’impatience en quoi péchaient ces galops d’essai ; et comment surtout les ficelles du métier, une fois assimilées, pouvaient faire toute la différence, et vous permettre d’enlever le morceau. Est-il besoin d’ajouter que je ne peux m’empêcher d’y songer à chaque fois que je m’installe devant mon clavier ?

Survenue en 1971, la fusion qui eut pour résultat le journal que vous tenez en main était l’épilogue d’une âpre rivalité politique, que commandaient toutefois de prosaïques impératifs économiques. En l’espace de six ans seulement, il était devenu clair en effet qu’aucun des deux titres ne pourrait jamais se suffire financièrement de sa portion de lectorat francophone. Passablement dégraissée, c’est désormais dans les locaux du Jour que siègerait la rédaction unifiée. De guindée qu’elle était au départ, la cohabitation sous la même bannière ne tarda pas cependant à devenir franche et spontanée malgré le choc des anciennes obédiences et des convictions idéologiques. De ces débats homériques entre collègues, centrés sur la guérilla palestinienne menée à partir du Liban, est née d’ailleurs ma chaude et longue amitié avec feu Samir Frangié, que l’on surnommait le bey rouge. Merveille de diversité, et un peu dans le style du jugement de Salomon, c’est côte à côte et sous la même présentation typographique qu’étaient publiés nos points de vue, on ne peut plus contradictoires, sur la question. De cette période de familiarisation entre équipes du Jour et de L’Orient, je garde le vif regret de n’avoir eu l’occasion de côtoyer, de suffisamment près, le légendaire Georges Naccache. Transplanté de la rue Trablos dans son nouveau bureau de la rue Hamra qu’il ne quittait que pour de rares apparitions, l’illustre et bougonnant journaliste me convoqua une fois cependant dans son antre pour me gratifier d’un fort gracieux « vous irez loin mon garçon ».

Proximité de la mort

Déjà s’amoncelaient cependant les nuages annonciateurs de dévastatrices tempêtes. Dès qu’éclata la guerre de 1975-1990, le journal se retrouva dans une situation insensée. Car physiquement installé dans le secteur de la capitale que contrôlaient les organisations palestiniennes et leurs alliés locaux – et par la suite l’armée syrienne –, il lui fallait pourtant demeurer fidèle à ses idéaux d’un Liban unitaire, pluriel et souverain. Cela en dépit des intimidations, pressions ou menaces et sans pour autant paraître cautionner les thèses parfois radicales défendues de l’autre côté de la barricade.

Comme d’innombrables Libanais, nous eûmes à prendre très vite conscience de l’omniprésence du danger, de la proximité de la mort. Celle-ci nous frappait de plein fouet en fauchant le rédacteur en chef Édouard Saab, tué au volant de sa voiture par un franc-tireur alors qu’il traversait le passage du Musée. Disparaissait ainsi l’impétueux frère aîné (il était à peine quadragénaire, et nous l’appelions Le Vieux !) qui s’escrimait à raviver en nous la flamme de l’information, l’excitation face à la tombée de la nouvelle, fût-elle la plus déprimante. La décapitation du journal était consommée avec le départ pour l’Europe de Jean Chouéri qui, dès les premières chutes d’obus, nous avait avertis, avec une impressionnante prescience, que l’on en avait pour dix années de guerre au bas mot. Le regretté Camille Menassa coiffant le département commercial, Amine Aboukhaled prenait alors la relève à la tête de la rédaction, avec le titre de directeur. Je le rejoignais quelques mois plus tard en tant que rédacteur en chef ; démarrait alors une étroite et constante collaboration étalée sur près de trois décennies et dont je n’ai jamais eu qu’à me féliciter : nos différences de tempérament s’avérant, en fait, puissants facteurs de complémentarité.

C’est invariablement de concert que nous eûmes donc à gérer toute une foule de problèmes n’ayant rien à voir avec le journalisme, la priorité allant bien évidemment à la sécurité des effectifs, en grande majorité coupés de leurs familles. Forts seulement de notre bonne foi, il nous fallait en permanence désamorcer les manœuvres d’intimidation, pressions et menaces d’origines diverses, ou alors négocier la libération de quelque collègue intercepté à un barrage. C’est encore ensemble qu’Amine et moi avons comparu, des heures durant en station debout, devant un juge d’instruction trop zélé, pour avoir imprudemment publié un reportage d’agence sur le trafic de haschisch dans la plaine de la Békaa, jugé offensant pour le ministre syrien de la Défense de l’époque. Et c’est d’un même geste de la main que nous avons indiqué la porte aux convoyeurs de malhonnêtes propositions.

Non moins absorbantes étaient par ailleurs les préoccupations d’ordre logistique : les emménagements successifs de l’équipe dans des hôtels qui perdaient leurs chétives étoiles au fur et à mesure que fondaient les finances et que s’imposait l’austérité ; les premiers balbutiements du télétravail avec l’apparition du télex et du fax, ce qui autorisait l’ouverture d’une antenne à Achrafieh ; la pénurie de papier, qui nous forçait parfois à nous contenter de quatre malheureuses pages de journal. Le pire était le siège israélien de Beyrouth quand, sous un déluge de bombes qui ne devaient guère épargner nos locaux, l’eau et la nourriture ont manqué ; quand – paix à ton âme, inoubliable petite maman que tu fus pour nous, Thérèse ! – les boîtes de conserve raflées à temps dans un supermarché et précieusement serrées dans la cambuse devaient être impitoyablement rationnées…

En définitive l’essentiel était sauf, à savoir la survie et la continuité du journal ; mais quoi, tant de morts et de destructions pour en arriver là ! Car à peine estompés les pénibles souvenirs de guerre, c’est un bien décevant, un mensonger après-guerre qui attendait le pays ; et pourtant, la douche écossaise ne pouvait qu’ancrer encore plus profondément L’Orient-Le Jour dans son immuable vocation de feuille de combat. C’est alors que je renonçais à mes responsabilités de rédacteur en chef, assumées durant près de trois décennies, pour me consacrer à mon éditorial, cette facette du métier que j’affectionne entre toutes, et qui offre au journaliste une tribune de choix pour s’exprimer dans le cadre de la ligne éditoriale propre à son journal.

De la guerre des Six-Jours et du Vietnam à celles d’Ukraine et de Gaza en passant par celles du Golfe, des premières opérations à cœur ouvert à l’hyperintelligence artificielle, il m’aura été donné d’accompagner et de servir la vénérable dame durant les deux tiers de ses cent ans d’existence. Et maintenant que L’Orient-Le Jour entame son second centenaire au terme d’une énergique cure de rajeunissement, je n’ai rien de plus gratifiant que de transmettre, à qui le requiert de mes jeunes collègues, le peu de savoir et d’expérience que j’ai pu grappiller auprès de mes propres aînés. Le Proche, le Moyen et l’Extrême-Orient, les Amériques, un brin d’Afrique et même les lointaines îles Malouines : après tout, il n’était pas si terrible que ça, le cloître professionnel que me prédisait Ghassan Tuéni.

J’ai eu mon compte aussi de hautes distinctions étrangères, et parmi elles l’entrée dans la Légion d’honneur pour services rendus à la francophonie. Mais à l’heure où non loin de 3 000 éditoriaux s’affichent à mon compteur, ma suprême satisfaction est, et restera, l’estime de mes collègues et confrères, jointe à l’inappréciable confiance, à la constante fidélité de mes lecteurs et lectrices.



Que de rêves délirants – rêves d’incessants tours du monde entrecoupés de routinières rencontres avec les puissants – se bousculaient dans la tête de ce jeune étudiant en droit venu, par une pimpante matinée de printemps, solliciter un emploi dans un organe de presse. J’étais à mille lieues de me douter que je passerais la totalité de ma vie active dans cette même institution....
commentaires (4)

Merci M. Ghoraieb pour cette petite note qui relate la grandeur de ce journal, que nous espérons toujours patriote et objectif, qui fait notre fierté dans le monde. Vous n’avez pas volé toutes vos distinctions ni le prix de la francophonie décernée récemment à notre cher journal. Encore merci pour les efforts que vous fournissez afin de nous informer en prenant des risques, desquels tout le monde est conscient dans un pays où, une simple position patriotique peut coûter la vie à un journaliste. Cela ne vous a jamais pour autant empêcher d’accomplir le devoir de servir à votre façon notre pays

Sissi zayyat

11 h 20, le 06 avril 2024

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Commentaires (4)

  • Merci M. Ghoraieb pour cette petite note qui relate la grandeur de ce journal, que nous espérons toujours patriote et objectif, qui fait notre fierté dans le monde. Vous n’avez pas volé toutes vos distinctions ni le prix de la francophonie décernée récemment à notre cher journal. Encore merci pour les efforts que vous fournissez afin de nous informer en prenant des risques, desquels tout le monde est conscient dans un pays où, une simple position patriotique peut coûter la vie à un journaliste. Cela ne vous a jamais pour autant empêcher d’accomplir le devoir de servir à votre façon notre pays

    Sissi zayyat

    11 h 20, le 06 avril 2024

  • Un immense merci Issa pour avoir contribué si dignement à ce qu'est l'Orient Le Jour aujourd'hui. Grâce à ta ténacité et celle de toute l'équipe, grâce à l'héritage des aînés et l'impulsion de renouveau qu'insuffle l'équipe actuelle, l'Orient Le Jour est idéalement positionné pour les 100 années à venir. Ce journal est une fierté pour la francophonie, il fait partie de l'ADN et du patrimoine libanais à jamais. Merci encore, merci toujours et bon vent pour le siècle prochain!

    Fadi MOUSSALLI

    07 h 51, le 05 avril 2024

  • Bravo et merci...

    Jean Posbic

    04 h 10, le 05 avril 2024

  • Merci Issa. ??

    Michel Trad

    01 h 07, le 05 avril 2024

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