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Nos Lecteurs ont la Parole

Dépôts bancaires transférés de l’étranger : 12 juillet 2019, une date à retenir

Entre 2015 et 2019, les dépôts en devises confiés aux banques étaient en train d’être dépouillés, en silence, de leur valeur économique réelle suite au placement par les banquiers de la majeure partie de la liquidité correspondante auprès d’un seul débiteur : la Banque du Liban (BDL). En effet, jusqu’à fin 2019, 56 milliards de dollars environ des 88 milliards de dollars de leurs liquidités confiées à la BDL (18 milliards en tant que réserves obligatoires et 70 milliards en placements volontaires sous forme de licences de dépôt ou autres) furent dissipés par la BDL. Paradoxalement, les profits successifs des banques sur ces années-là, en provenance surtout des intérêts hors norme (atteignant 22 % dans certains cas, selon le rapport d’Alvarez & Marsal) qui leur ont été versés par la BDL en contrepartie, et des fameuses ingénieries financières, rayonnaient dans leurs bilans annuels et sur les pages des journaux.

Or le montant de ces placements volontaires auprès d’un débiteur unique enfreint les règles prudentielles et celles de la gestion du risque bancaire et de sa concentration… ce que la BDL elle-même aurait dû proscrire, en accord avec sa propre circulaire n° 311 datée de décembre 2012, qui recommande aux banques de ne pas concentrer au-delà de l’équivalent de 20 % de leurs fonds propres auprès d’un débiteur unique. Or l’ensemble des banques ont fini avec l’équivalent de plus de 300 % de leurs fonds propres placés volontairement à la BDL (et plus de 400 % si les réserves obligatoires sont comptabilisées aussi).

Dans ce contexte, les déclarations de hauts dirigeants bancaires rapportées par l’agence de presse Reuters en date du 12 juillet 2019 sont révélatrices de la stratégie des banques en cette période : l’économiste en chef d’une banque y affirme par exemple que les banques offraient des incitations aux grands déposants pour attirer des capitaux « fresh » de l’étranger.

En remarquant que la notion de « capitaux fresh » faisait déjà partie du vocabulaire des banquiers bien avant le collapse bancaire, l’on se demande pourquoi ces incitations (comprendre les taux d’intérêt hors norme) ont été offertes exclusivement aux « capitaux fresh de l’étranger » ? Et non pas aussi aux dépôts en devises déjà existants dans les banques ? La réponse serait évidente : les « anciens » dépôts en devises n’avaient presque plus d’intérêt pour les banquiers car la majeure partie de leur liquidité avait déjà été placée par eux à la BDL, où elle était en train d’être dilapidée. Or la liquidité des « capitaux fresh de l’étranger » pouvait suivre le même chemin et être placée à son tour à la BDL pour renflouer de nouveau ses réserves de change avant d’être reversée en partie aux banques en tant qu’intérêts et/ou dépensée pour maintenir le taux de change de la livre libanaise (LL) à 1 507,5 LL/$. Ces manœuvres financières fonctionnaient bien car la confiance dans les banques libanaises était encore intacte.

Les propos de deux autres hauts responsables bancaires, rapportés dans la même dépêche, confirment ce destin réservé aux nouveaux « capitaux fresh ».

L’économiste en chef et responsable de la recherche d’une autre banque y explique : « Nous verrons d’une part une amélioration de la croissance des dépôts et une amélioration des réserves de change de la Banque centrale à la suite de ces opérations. Les banques offrent un taux d’intérêt annuel de 14 % sur les dépôts. (…) Le dépôt minimum était initialement de 20 millions de dollars mais a ensuite été réduit à 5 millions de dollars. »

De même, le responsable de la recherche d’une troisième banque y confie : « Au moins, cela stabilisera les réserves de change, car ce que nous traversons est une détérioration de la confiance et la tâche principale du gouvernement est désormais de pouvoir restaurer la confiance » et que sa banque « propose un taux d’intérêt de 13,5 % sur un investissement minimum de 5 millions de dollars. »

Jusqu’à la dernière minute donc, avant qu’elles se soient tiré la balle de grâce par leur fermeture du 18 octobre au 17 novembre 2019, sapant la confiance et créant elles-mêmes un « bankrun », la plupart des banques promettaient encore jusqu’à 13 et 14 % de taux d’intérêt sur plusieurs années pour les gros dépôts en devises transférés de l’étrange, à un moment où les taux d’intérêt internationalement étaient aux alentours de 1 % !

Pire, certaines banques auraient même offert une augmentation automatique allant jusqu’à 20 % du montant d’un dépôt transféré de l’étranger lors de son inscription dans leurs livres, créant ainsi de l’argent « virtuel » ! Ces incitations, en contradiction avec les règles prudentielles et le devoir de fiducie des banques, se rapprochaient plus d’une réaction de panique de la part des banquiers qui, en s’engageant sur plusieurs années, insinuaient aux futurs déposants que leurs banques étaient capables de tenir autant. En fait, elles ont pu tenir à peine trois mois après ce 12 juillet 2019. Pour les déposants séduits par ces taux d’intérêt de rêve et autres incitations, et qui ont transféré leurs dépôts de l’étranger entre cette date et celle du collapse bancaire, l’illusion aura duré moins de 100 jours.

Des questions qui s’imposent

1- Est-ce que l’usage de la liquidité des dépôts en devises dans le but de « la stabilisation » et « l’amélioration » des réserves de change d’une banque centrale (selon les déclarations rapportées par Reuters), pratiquement une mission à caractère « national » allant au-delà des intérêts « privés » des déposants, fait partie des responsabilités d’une banque commerciale et/ou de son activité réglementaire reconnue ? Surtout lorsque cet usage se faisait aux dépens des intérêts et droits de ses déposants, donc en violation aussi de l’article 156 du Code de la monnaie et du crédit (CMC).

2- Est-ce que les directeurs et conseillers des banques, généralement diplômés des plus prestigieux instituts financiers du monde, ou leurs propriétaires, souvent bien rompus aux « arts de la banque » et dotés d’une large expertise bancaire acquise dès leur jeune âge et accumulée de père en fils, ne se sont jamais demandé en quoi la BDL était en train d’investir leur argent (ou plutôt l’argent de leurs déposants en devises) pour qu’elle puisse leur offrir ces taux d’intérêt hors norme ? De même, ne savaient-il pas que la BDL, n’ayant plus de ressources en devises autres que leurs placements, serait incapable de leur rembourser les fonds dépensés pour ses différentes opérations en devises (interventions sur le marché, financement de l’EDL…) ? Surtout que les réserves internationales nettes propres de la BDL étaient dans le rouge depuis au moins 2014. Les banques ont-elles été mal conseillées aussi par leurs auditeurs internationaux durant ces années ?

3- Ces déclarations confirment l’intention des banquiers de placer la liquidité des futurs dépôts en devises transférés de l’étranger à la BDL (transgressant encore plus les dispositions de la circulaire n° 311 et celles relatives à la gestion du risque). Dans ce cas, cet usage prévu d’avance et inaccoutumé de leur argent par les banquiers ainsi que les risques associés ont-ils été bien exposés aux futurs déposants avant la signature des contrats de dépôt ? Surtout que ces derniers n’étaient pas censés être fins experts financiers pour les déceler d’eux-mêmes. Pour faire l’avocat du diable (au sens figuré bien sûr), il faudrait mentionner que certains banquiers argumentent que leurs banques auraient été poussées hors du marché si elles n’avaient pas participé à ce schéma financier proposé par la BDL afin de pouvoir hausser leur offre de taux d’intérêt et rester compétitives par rapport aux autres banques déjà participantes. Effectivement, les banques auraient mieux fait de sortir du marché que de transgresser les règles prudentielles (circulaire 311) et le devoir de fiducie (article 156 du CMC) et donc contribuer au collapse bancaire qui s’en est suivi.

Aussi, les banques argumentent qu’elles furent, à travers certaines circulaires et directives de la BDL, pratiquement « obligées » d’y placer la majorité de la liquidité des dépôts en devises. Dans ce cas, est-ce que c’est la BDL aussi qui les a obligées à aller chercher aux quatre coins du monde de nouveaux « capitaux fresh de l’étranger » pour lui confier leurs liquidités afin d’améliorer ses réserves de change (selon les propos rapportés par Reuters) ? Si c’est le cas, c’est d’esclavage pur que banques et banquiers ont été victimes !

En conclusion, non seulement les banques se sont retrouvées avec l’équivalent de plus de 300 % de leurs fonds propres placés volontairement à la BDL, cette aberrance a empiré du fait d’avoir été effectuée non pas en livres libanaises mais en devises étrangères. Ce qui a condamné même l’éventualité de leur remboursement en activant la planche à billets de la BDL (qui imprime des livres libanaises et non des devises), malgré les retombées négatives qu’une telle action aurait pu engendrer...

Ces déclarations rapportées par Reuters indiquent que les banquiers au Liban savaient pertinemment, au moins à partir de leur date, qu’il y avait un grand problème de liquidité en devises dans les banques et à la BDL. Malgré cela, ils ont continué, en connaissance de cause et dans une manœuvre de fuite en avant, à impliquer encore plus de dépôts de l’étranger en les attirant par des offres et incitations chimériques. Ainsi, le degré de responsabilisation des banques est augmenté par ce comportement aggravant l’amplitude de la crise bancaire menant au collapse bancaire, financier et économique.

Renforçant l’hypothèse qu’au moins les déposants « de capitaux fresh de l’étranger » transférés entre ce 12 juillet 2019 et le collapse bancaire d’octobre 2019 auraient été induits délibérément en erreur, le contenu de ces déclarations offriraient des orientations juridiques supplémentaires aux avocats en charge des dossiers des déposants.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Entre 2015 et 2019, les dépôts en devises confiés aux banques étaient en train d’être dépouillés, en silence, de leur valeur économique réelle suite au placement par les banquiers de la majeure partie de la liquidité correspondante auprès d’un seul débiteur : la Banque du Liban (BDL). En effet, jusqu’à fin 2019, 56 milliards de dollars environ des 88 milliards de dollars...
commentaires (2)

Le collapse c'est l'effondrement de la langue française mais à part ça vous avez raison

M.E

00 h 58, le 29 février 2024

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Commentaires (2)

  • Le collapse c'est l'effondrement de la langue française mais à part ça vous avez raison

    M.E

    00 h 58, le 29 février 2024

  • Quoi? Nos chers banquiers ne seraient donc que de vulgaires escrocs sans foi ni loi? Qui l'eut cru?

    Gros Gnon

    22 h 21, le 28 février 2024

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