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Naissances - Portrait

Gabriel K(h)abbaz, le capitaine oublié du « navire »

Le cofondateur du journal a également eu une carrière de député et de ministre. Parti de manière prématurée, il laisse son ami de jeunesse seul aux commandes. 

Gabriel K(h)abbaz, le capitaine oublié du « navire »

Gabriel Khabbaz, cofondateur de « L’Orient ». Photo d’archives L’OLJ

Ils étaient deux. Au premier matin d’une aventure, un 8 juillet 1924. Résultat d’un défi lancé entre deux jeunes gens prêts à avaler le monde. Pas une piastre en poche, mais des idées à revendre. Gabriel Khabbaz et Georges Naccache n’auraient sans doute pas pu faire prospérer L’Orient l’un sans l’autre. Dès le début, les deux amis étudiants, issus de grandes familles maronites beyrouthines, s’attribuent les rôles. Au premier, la charge de mener le « navire » (comme l’appelait Naccache) à bon port, en contournant la houle. Au second, celle de faire d’une felouque un vaisseau. L’ombre pour l’un, la lumière pour l’autre. Très peu d’éléments personnels de la vie de Khabbaz, décédé à l’âge de 46 ans, demeurent dans les archives du journal. Parti très tôt, marié mais sans enfants, seuls les hommages publiés lors de son décès permettent de connaître un tant soit peu le personnage.

Issu d’une famille de commerçants, Gabriel Khabbaz rencontre Georges Naccache durant leurs études, de droit pour l’un, d’ingénieur pour l’autre. On ne leur donnait pas trois mois, mais les deux associés parviennent dès la première année à faire du journal une tribune accompagnant la gestation d’un pays. « Kabbaz » – son nom est orthographié ainsi dans l’ours – est le directeur de la publication, Naccache son rédacteur en chef. « Nous étions deux pour cette bataille, deux conquérants, peu de poil au menton, deux capitaines de vingt ans qui étaient à eux-mêmes (le gros de) leurs troupes », signera Naccache dans un bel hommage publié à l’occasion d’un numéro spécial célébrant le quart de siècle de L’Orient, le 8 juillet 1948.

Réflexions sur le néant

Lorsque, le 24 janvier 1925, soit après six mois d’existence, le journal est suspendu pour deux mois par les autorités du Mandat, son cocréateur procède à un véritable tour de passe-passe : L’Écho d’Orient – dont il détient la licence – paraît pour la première fois avec la même typographie, le même ton, et un clin d’œil : « Notre excellent confrère L’Orient, avec lequel nous étions en parfaite communauté d’idées et d’opinions… » Comme en juin 1925, lorsque la presse se déchaîne contre l’État, coupable d’avoir organisé des élections truquées. L’Orient est de nouveau suspendu, et cette fois L’Écho aussi. Khabbaz doit faire face à une dizaine de procès. Alors il crée Les Cèdres, présenté comme « l’organe de la jeunesse libanaise ».

Mais le prix de l’engagement ne s’arrête pas à ce jeu de colin-maillard avec les autorités et la justice. Gabriel Khabbaz réchappe à un attentat le 23 avril 1925. « Nos adversaires, qui n’avaient plus aucun argument à opposer à notre cam­pagne, ont voulu tenté de recourir à des procédés d’intimidation et de chan­tage.(...) Mais croit-on que nous nous tairons ? » peut-on lire le 1er mai dans L’Orient, suggérant qu’un « personnage en vue pourrait être compromis dans cette affaire ».

Car Naccache n’est pas le seul à user de sa plume acérée contre l’incurie de la classe au pouvoir. Dans son éditorial paru le 12 octobre 1928, intitulé « Réflexions sur un néant », le directeur ne mâche pas ses mots. « On passe son temps, depuis deux ans, à se féliciter de ce que nos hommes d’État ne soient ni des traîtres, ni des vendus, ni, comble de bonheur, des faussaires ou des escrocs. On trouve prodigieux qu’un ministre des Finances n’ait pas filé en emportant la caisse, et tout à fait édifiant qu’un ministre de l’Intérieur ne se soit pas livré à des attaques à main armée sur la voie publique ». Mais Gabriel Khabbaz veut aller plus loin. Il veut porter à la tribune le combat qu’il mène dans le journal. Il est élu député de Beyrouth en 1934. À l’occasion, le Nahar ne manque pas de tacler son adversaire. « Que fait donc Kabbaz à la Chambre ? » La réponse à « Djoubrane Tueini » – le fondateur du journal précité, à l’époque également député – ne tarde pas : « Ce que nous faisons ici, exactement, c’est ce que font, dans tous les Parlements du monde, tous les parlementaires antiparlementaristes qui travaillent au changement des institutions. Or ces choses peuvent dépasser l’en­tendement d’Abou-Ghassane. Pour un demi-portefeuille, on l’a vu naguère passer à l’ennemi avec son drapeau et son stylo, ce journaliste-démocrate, qui devait dresser des barricades pour défendre la liberté de la presse, a été le premier au sérail à poser sa signature sur un décret de suspension », taille en pièces L’Orient.

Édito de Georges Naccache à la mémoire de Gabriel Khabbaz, paru le 8 juillet 1948. Photo d’archives L’OLJ

Force de la foi

Au fil des ans, le député – qui, comme le veut l’époque, ne démissionne pas du journal – réussit à se faire estimer par ses adversaires. Lorsqu’en 1936, une commission parlementaire chargée de négocier le traité d’alliance franco-libanais est constituée, le jeune élu joue un rôle prépondérant dans la conduite des pourparlers et dans la rédaction des textes. Les discussions ont lieu à Beyrouth entre le haut commissaire et une délégation de dix membres représentant toutes les confessions. La proposition du président Émile Eddé – que L’Orient soutenait – finit par prévaloir dans la rédaction du texte. Ce traité, signé le 13 novembre mais non ratifié par la suite côté français, mentionne notamment la garantie de « l’indépendance intérieure », mais la laisse cependant sous « la protection de la France ».

Khabbaz n’a toutefois jamais hésité à critiquer la gestion mandataire pour dénoncer « sa responsabilité » dans la crise politique qui secoue alors le pays, lui reprochant notamment d’avoir doté l’État libanais d’une Constitution « qui n’était pas faite pour lui ». Il est réélu en 1937, lors du mandat d’Émile Eddé, puis est nommé peu de temps après au poste de ministre des Travaux publics, du Commerce et de l’Industrie.

Atteint d’une leucémie dont seuls ses proches connaissaient l’existence, Gabriel Khabbaz s’éteint le 29 juillet, laissant L’Orient orphelin. « Aux heures même les plus troublées, à celles où les plus fermes parmi ses compagnons crurent au naufra­ge inévitable, il ne perdit pas une seconde sa foi dans les destinées de ce Liban », écrit le journal. « Nous avons certes été maintes fois en conflit, mais nous respections en lui l’intransigeance de la doctrine et la force de sa foi », note quant à lui le Nahar.


Ils étaient deux. Au premier matin d’une aventure, un 8 juillet 1924. Résultat d’un défi lancé entre deux jeunes gens prêts à avaler le monde. Pas une piastre en poche, mais des idées à revendre. Gabriel Khabbaz et Georges Naccache n’auraient sans doute pas pu faire prospérer L’Orient l’un sans l’autre. Dès le début, les deux amis étudiants, issus de grandes familles...

commentaires (1)

Abandonné par ces géants on se trouve entre les mains de mécréants... l'évolution à l'envers.

Wlek Sanferlou

14 h 24, le 01 mars 2024

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Commentaires (1)

  • Abandonné par ces géants on se trouve entre les mains de mécréants... l'évolution à l'envers.

    Wlek Sanferlou

    14 h 24, le 01 mars 2024

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