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Nos Lecteurs ont la Parole

Entre l’amour et la faim...

Friedrich Nietzsche, le célèbre philosophe allemand, a un jour déclaré : « Ce que l’amour le plus profond et le plus sérieux peut atteindre, c’est la reconnaissance que deux êtres puissent se protéger l’un l’autre du destin. » Mais quel destin pire que la mort attendrait les humains et par quels moyens l’amour nous protégerait-il de la mort ? À travers l’histoire, rien n’a suscité plus d’inquiétude chez l’homme que sa faim, le renvoyant à sa mort, à sa fin... Dans les moments difficiles de notre évolution, l’humanité a survécu grâce à l’apprentissage que l’élimination de la faim nécessite une entraide. Ce moment a été une étape transformative dans notre développement en tant qu’espèce, marqué par la création d’un pacte entre les vivants. Ce pacte soulignait combien il était plus avantageux de s’allier pour trouver des sources de nourriture. Une fois que ces liens ont été établis, une émotion, du latin « emotio », signifiant littéralement « mouvement » ou « action de bouger » tant au niveau physique que mental, devrait nous guider dans cette démarche. C’est ainsi que l’amour aurait émergé, un sentiment qui nous lie l’un à l’autre, nous distinguant positivement des créatures les plus proches à l’échelle du développement de la vie sur terre.

L’amour agit comme un fluidifiant de la vie en groupe, nous poussant à donner, à sacrifier, à patienter, à nous organiser, à rêver, à prédire, à nous attacher au présent et à nous propulser vers l’avenir. L’amour, ce sentiment que l’être humain peut cultiver envers son semblable, transcende le sensationnel et se manifeste avec une intensité dépassant souvent les exigences de la simple sexualité, cruciale dans l’amour classique. Il nous pousse à préserver notre semblable, à penser à lui, à le désirer, à vouloir demeurer à ses côtés, à consacrer notre temps pour lui, à partager sa douleur, à ressentir sa souffrance comme la nôtre. Cet amour réside en nous, s’incarne partout où nous allons, dépassant les frontières du physique lorsque ce dernier s’étend de manière anarchique dans les axes du temps et de l’espace. L’amour est bien plus qu’un simple sentiment, plus profond qu’une simple appréciation de la beauté, plus éternel qu’un simple instant et plus transversal que la réciprocité étroite entre des individus qui se connaissent. Aimer confère à notre humanité un rang élevé, un état d’âme, une distinction positive, un style de pensée, un acquis développemental, une compétence, une stratégie, une philosophie, une religion et, en fin de compte, une propre complétude !

Si le monde peine à appréhender le lien entre l’amour et la faim, c’est parce qu’il nous manque la compréhension profonde de pourquoi nous nous aimons et comment nous avons graduellement remplacé le concept d’amour, censé être le moteur de notre développement en tant qu’espèce, par une notion simpliste célébrée lors d’événements tels qu’un mariage, une naissance ou à l’occasion de la fête annuelle de l’amour, la Saint-Valentin. À l’époque où les prémices de l’amour tel que nous le connaissons aujourd’hui se forgeaient encore, s’aimer aurait été impératif pour s’assurer de pouvoir se nourrir. Personne ne pouvait chasser ou cultiver seul, et ceux qui n’étaient pas aimés étaient livrés à la menace mortelle de la faim. Ainsi, ne pas aimer est véritablement l’équivalent de ne pas permettre de vivre !

Aujourd’hui, bien que nous n’ayons plus besoin d’être nombreux pour assurer notre subsistance, le manque d’amour à l’échelle individuelle risque de compromettre notre bien-être en engendrant du chagrin, une composante essentielle du dysfonctionnement menaçant la vie de nombreuses personnes déprimées. À une échelle plus globale, cela peut conduire à des conflits, à la déshumanisation, à la guerre et à un manque de coopération ou de soutien, des situations portant toutes en dénominateur commun le risque de mort par manque d’amour.

En cette Saint-Valentin, mes pensées se tournent plus particulièrement vers ceux qui ne reçoivent pas d’amour en raison de préjugés liés à leur statut d’existence, y compris leur apparence physique, leur fonctionnement mental ou leurs déterminants culturels. Ce sont les plus vulnérables de notre monde, affamés, intimidés par leurs pairs, harcelés par leurs collègues, déshumanisés par leurs ennemis, assiégés par leurs bourreaux, discriminés pour leurs pensées, leurs émotions, leur orientation sexuelle, leur langue, leur religion, leur couleur, leurs croyances, leurs origines, etc. Je pense à tous ceux qui ont faim, non plus de nourriture, mais d’amour. Combien de siècles nous faudra-t-il pour réaliser que tout ce que nous avons accompli en tant qu’êtres humains consiste à privatiser l’amour ? Dans cette privatisation réside un acte de refus envers notre besoin de transcendance au-delà du biologique et de l’émotionnel vers l’intellectuel. Lorsque l’amour, auquel nous croyons et que nous ressentons, deviendra défini en tant qu’inconditionnel et généralisé, nous ferons un pas de plus vers la fin de notre faim dans ce monde. Il s’agit d’un acte d’apprentissage qui se révèle crucial pour la subsistance, plutôt que de laisser les gens choisir envers qui éprouver de l’amour exclusif. En cessant d’enseigner à nos enfants les conditions et les limites de l’amour, nous pourrons un jour vivre dans un monde sans faim, un monde où toutes les personnes ressemblant physiquement aux humains se ressembleront également par leur amour ! En ce sens, Martin Luther King disait : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. »

Chef de service de psychiatrie à l’Hôtel-Dieu de France

Professeur associé à la faculté de médecine de l’Université Saint-Joseph

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Friedrich Nietzsche, le célèbre philosophe allemand, a un jour déclaré : « Ce que l’amour le plus profond et le plus sérieux peut atteindre, c’est la reconnaissance que deux êtres puissent se protéger l’un l’autre du destin. » Mais quel destin pire que la mort attendrait les humains et par quels moyens l’amour nous protégerait-il de la mort ? À travers...
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