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Nos Lecteurs ont la Parole

Le Liban : notre « paravie » sur terre !

Le Liban : notre « paravie » sur terre !

Photo M.-J. S.

« Évaluer si la vie mérite d’être vécue ou non, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie », écrivait Albert Camus. Le sens profond de toutes les religions et de chaque réflexion philosophique réside dans l’exploration de la valeur de notre existence sur terre. Loin de toute prétention à théoriser sur le sens de notre existence, je désire présenter la notion de « paravie » sur terre en dessinant le profil de la vie au Liban, particulièrement éclairée par les événements récents.

La « paravie » n’est pas un terme qui existe dans le dictionnaire, mais plutôt un néologisme signifiant une existence qui se tient à côté, qui est similaire, voire qui suit en parallèle la vie normale. Il s’agit d’un nouveau mot, d’un nouveau monde, car, tel que l’a exprimé le linguiste Ludwig Wittgenstein : « Les limites de ma langue signifient les limites de mon propre monde. » Ainsi, définir par un nouveau terme un monde dans lequel les Libanais évoluent depuis longtemps ne fera qu’élargir la compréhension du reste du monde de notre réalité particulière. Si notre vie au Liban est assimilée à une « paravie », c’est principalement en raison de multiples dualités essentielles qui influent sur notre système de valeurs et que nous expérimentons au quotidien.

La première dualité dans notre système de valeurs réside dans l’état fluctuant entre la paix et la guerre. Cette situation, susceptible de basculer à tout moment vers une guerre totale ou de s’apaiser brièvement entre deux conflits, se dévoile dans un pays où les mères des martyrs de la résistance islamique pleurent et célèbrent la mort de leurs fils sur « la voie du Quds ». En parallèle, une autre société témoigne d’autres mères, pères, fils et filles vivant une réalité où ils célèbrent la vie, sans trop se prendre par la mort des autres qui, à leur tour, sont eux-mêmes indifférents face à la vie qui les entoure. Tout se déroule dans le même pays, sur le même territoire, créant une mosaïque extraordinaire entre la vie et la mort, la paix et la guerre, les pleurs et les sourires...

La deuxième dualité dans notre système de valeurs réside dans la contradiction entre l’état de richesse et de pauvreté. Il s’agit d’une situation où la majorité de la population s’appauvrit à la suite des défaillances du système bancaire et de la dévaluation de la monnaie, tandis que, simultanément, certains Libanais accumulent des richesses de manière parfois déraisonnable depuis le lancement du système économique basé sur le capitalisme financier et le parrainage dans les investissements. Le pire, c’est qu’aucun mécanisme clair, légal et systématisé n’empêche les pauvres de s’appauvrir davantage et n’oblige les riches à partager leur richesse. Ce gradient déviant sert de modèle de balance, envahissant tous les aspects de la vie quotidienne par l’injuste déséquilibre qu’il génère dans les entrailles de la société.

La troisième dualité au sein de notre système de valeurs réside dans l’état de patriotisme entremêlé par la loyauté à des instances antipatriotiques. Cette dualité, présente certainement dans de nombreux pays à une époque où la mondialisation entrave la pureté du patriotisme, se distingue au Liban par un manque de consensus même sur le concept de patriotisme ! Les instances les plus antipatriotiques se considèrent comme les défenseurs du concept de la patrie tout en accusant leurs adversaires d’être la source de l’antipatriotisme circulant. L’appartenance loyale à la patrie étant une des conditions nécessaires mais non suffisantes de la vie dans un pays, souffre au Liban d’une ambivalence morbide. Ce patriotisme ambigu n’offre que des perspectives floues sur l’avenir du pays, le rendant accessible uniquement à travers un regard dans un verre dépoli.

La quatrième dualité dans notre système de valeurs réside dans l’état d’ouverture d’esprit ou de rigidité. Rien n’est plus saisissant dans la société libanaise que la manifestation de la dichotomie entre l’ouverture et la rigidité dans le style de vie et les droits des femmes. Sur ce petit territoire, des idées allant du libéralisme total dans les droits de la femme au travail, au choix du partenaire, à l’expérimentation sexuelle en dehors du mariage, etc., jusqu’aux droits de la femme à l’obéissance totale à l’homme, à la société et à la volonté de son créateur, s’entremêlent. Cet échiquier en blanc, gris et noir n’est qu’une simple incarnation de la dualité entre l’ouverture et la rigidité et inspire, en plus du jeu de couleurs neutres parfois magnifique à contempler, une absurdité du système de valeurs évoluant en dépit des capacités et caractéristiques des esprits qui les adoptent.

La cinquième dualité réside dans le choix de partir, rester ou retourner. Il s’agit d’une relation conflictuelle marquée par l’ambivalence que chaque Libanais expérimente à un moment de sa vie. Est-ce une damnation, un don, un signe de vie, une marque de mort précoce, une richesse de cultures et de pensées, ou une pauvreté d’appartenance ? Quitter, rester ou retourner au Liban porte en soi, au même instant, espoir et désespoir, mouvement et stagnation, courage et lassitude, guidance et confusion, et bien d’autres contradictions. Dans cette ruche de personnes effectuant un va-et-vient physique et psychique entre le Liban et les quatre coins du monde, certains y trouvent du miel, tandis que d’autres n’y trouvent que le venin d’abeilles.

En somme, notre « paravie » sur terre n’est pas simplement une ouverture de parenthèses, mais une situation hybride, chimérique et insaisissable. N’oublions pas que dans certaines situations, nous comprenons entre les parenthèses ce que le texte original n’a pas réussi à nous faire saisir. Ainsi, il s’agit aussi d’un mode de protection de la vie, tel que le préfixe « para » le suggère dans certains de ses sens multiples. En biologie, c’est au sein des limites entre l’abondance de ressources (un milieu attaqué par les opportunistes) et l’absence totale de ressources (un milieu incapable de fournir la base minimale pour la survie) que nous découvrons la vie dans ses formes les plus optimales. En philosophie, Héraclite considère que « la discorde est la justice la plus belle », soulignant ainsi l’importance des divergences dans la création d’équilibre. Dans l’histoire des nations, il est bien nécessaire de traverser une « paravie », de la reconnaître en tant que telle, et de ne jamais la confondre, ni avec le paradis ni surtout avec l’enfer !

Rami BOU KHALIL, MD, PhD

Chef de service de psychiatrie

à l’Hôtel-Dieu de France

Professeur associé

à la faculté de médecine

de l’Université Saint-Joseph

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« Évaluer si la vie mérite d’être vécue ou non, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie », écrivait Albert Camus. Le sens profond de toutes les religions et de chaque réflexion philosophique réside dans l’exploration de la valeur de notre existence sur terre. Loin de toute prétention à théoriser sur le sens de notre existence, je désire...
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