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Nos Lecteurs ont la Parole

La valeur du dialogue

« Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité », Jacques Lacan.

Rien de plus terrible dans un pays que l’absence de la vérité, que la fuite de la liberté, que l’exil de la raison. Là où habitait la parole, on rencontre la cruauté et l’injustice, l’intolérance et l’oppression. Mais malgré les revers et le silence, malgré les armes pointées, le verbe garde toujours son pouvoir, car le mot n’est pas uniquement des syllabes, mais surtout un dessein.

Rien ne rappelle mieux la pièce de Samuel Becket En attendant Godot que la situation récurrente, constamment renouvelée, du Liban, entrecoupée par une conversation incohérente et répétitive, caractérisée par l’inaction des protagonistes et une trame statique ne diffusant rien que l’attente d’une révélation. Si la pièce pénètre dans le paradoxe de l’absurdité, elle est dépassée en incongruité par le désordre de la pensée libanaise, par l’absence de motivations rationnelles et la propension à s’agripper au vide. Maintenant que le risque de la guerre s’est confirmé, le silence s’est imposé dans l’attente d’une décision divine.

La fatalité de la guerre est inscrite dans la mémoire des circonvolutions historiques. Le discours de l’axe de la résistance, centré sur la dissociation aliénante de la société israélienne et le souhait de son éventuelle dissipation, sur le pouvoir des armes entre les mains de la résistance, sur l’idéologie de la guerre permanente ainsi que sur le culte du martyre, continue de s’ingérer dans toute conversation. Rien ne semble émouvoir des sensibilités nationales indépendantes d’un prosternement servile, encastrées dans une armure en acier contre laquelle rebondissent les étincelles de la raison. Isolée dans le contexte irréel de la conscience divine conçue selon des normes pithécanthropes, la discussion par ondes électromagnétiques interposées est réduite à un échange de conceptions mythiques, détachées de la réalité et prémunies contre toute altération rationnelle, voire humaine.

Le nationalisme arabe, l’ascendant d’une religion, l’intérêt des chrétiens, le pouvoir des musulmans, la reconquête de la Palestine, l’ennemi sioniste, la capacité destructive des armes, et ainsi de suite, une litanie interminable et répétitive de notions tapageuses, voire caverneuses, des concepts abstraits croyant reproduire les réalités tangibles dont la solution reposerait essentiellement dans une manu militari ou à travers l’idolâtrie d’une dictature, soumise à une dialectique contractée de la pensée, sans aucune possibilité de trouver un terrain d’entente, une ouverture vers une compréhension mutuelle, aboutissant à une harmonie intégrale et viable, loin d’une notion de cohabitation désuète et inefficace, mais plutôt de d’acculturation exhaustive, qui demanderait de grands sacrifices mutuels et un pouvoir d’adaptation au-delà des restrictions sanitaires des religions et des idéologies. L’harmonie de la vie est négligée ; le sacrifice des héros morts pour la patrie ignoré. La guerre semble avoir tout remis en question.

Socrate aurait dit à un jeune homme : « Parle afin que je te voie. » Quand le dialogue des balles s’était tu, le silence avait régné. Taëf, Doha et bien d’autres, rien que des arrangements politiques basés sur des intérêts mutuels, dans l’espoir d’une accalmie permanente, mais jamais achevée. Toutes les grandes idées derrière les barricades de sacs de sable avaient cédé devant les ambitions et gains politiques. M. Riachi, le député des FL de la ville natale de mon grand-père, avait déclaré récemment que si l’on demandait à chaque musulman ce qu’il pensait, la réponse serait unanime : le Liban ne serait pas le Liban sans les chrétiens. On est tous d’accord. Mais ni l’acte ni l’attitude hésitante ne supportent malheureusement la parole. Peut-être, selon la croyance diplomatique, y aurait-il des ondes pulsatiles dans des vases communicants qui maintiennent une dépendance indivisible ? Mais c’est bien pour cette raison que le dialogue, une forme littéraire inventée par Platon, est non seulement important, mais aussi vital. Insuffisant à travers des discours ou des prêches du dimanche, mais surtout dans un face-à-face assidu et honnête, malgré la difficulté de la mission, rendue presque impossible par des engagements militaires imprévisibles. La victoire, ce n’est pas tant tuer l’ennemi que le convertir à votre doctrine.

La stratégie du dialogue est complexe et ardue. Comment rapprocher des cultures souvent antagonistes et conflictuelles, manipulées par des pouvoirs intensément prédateurs dont l’ambition est camouflée par le mensonge et la tyrannie ? Durant 30 ans, chaque conversation avait été imposée par une salve meurtrière de baroud ou la menace de guerre. Plus récemment, la sagesse acquise et un discernement géopolitique s’étaient érigés en obstacle contre une détérioration sécuritaire, mais le besoin d’avoir un médiateur valable et adepte des petits pas n’a jamais été plus urgent. Une France qu’il faut tout d’abord persuader reste le candidat le plus valable.

Convaincre l’axe de la résistance que l’option militaire contre l’État d’Israël est une illusion d’optique ne serait pas une si grande difficulté à concevoir, si elle ne prenait une dimension égocentrique devant le nombre d’individus en position de pouvoir qui perdraient leurs crédibilité et ascendant dès qu’une admission de se désengager serait déclarée. Gommer l’État d’Israël de la surface du Moyen-Orient ou, en termes plus familiers, le jeter dans la mer, en marquant des points dans l’horreur, ne peut aboutir à une résolution du conflit. La France devrait comprendre que sa stratégie est nocive contre le groupe qu’elle a façonné durant des siècles, mais que si, au sein de ce groupe, certains sont ancrés à une démarche équivoque, ce n’est que par ignorance, ambition ou cécité culturelle. L’Iran détient la clé du comportement nihiliste de ses mercenaires et devrait accepter un compromis favorable au lieu de se débattre dans le guêpier libanais qui, à long terme, pourrait aliéner les courants sunnites favorables à son approche et se déverser dans le berceau de l’Arabie, malgré les tentatives d’une entente diplomatique. Convaincre l’Iran de la futilité et du risque de ses ambitions libanaises devrait être l’ultime motivation de la diplomatie française.

Convaincre l’axe de la résistance que la solution de la cause palestinienne n’est pas militaire, mais humanitaire. Abandonnés à eux-mêmes pendant des décennies, les Palestiniens se sont sentis isolés et se sont aliéné les sociétés où ils avaient trouvé refuge. Prolonger leur agonie ne peut que les rendre plus rebelles et moins aptes à une intégration dans les sociétés arabes réceptives suffisamment établies, ne courant pas le risque d’un déséquilibre communautaire. Le retour en terre palestinienne encore plus difficile. L’épisode du 7 octobre ne peut que retarder l’échéance d’une solution.

La politique militariste de l’axe ne fait que prolonger l’agonie des populations concernées et plonger Israël dans un état tourmenté par l’escalade inépuisable de l’intégrisme religieux, bientôt impuissant à valider tout accord acceptable. Si l’axe de la résistance se croyait capable de renverser l’équilibre en sa faveur, les récents événements dramatiques libérés des contraintes confessionnelles devraient projeter un panorama proche de la réalité amère et un discernement plus tempéré d’une tragédie politique qui a trop duré.

La géopolitique remaniée du monde arabe ne pourra pas à elle seule résoudre le problème du Liban ou de la Palestine. Isoler le Liban des conflits régionaux est la seule avenue raisonnable pour arriver à solidifier une entente nationale, mais en même temps, diminuer l’exaltation belliqueuse qui ronge l’âme de fidèles convaincus de la vertu de la mort. La dualité culturelle du Liban est un grand handicap à faire accepter uniformément la notion de neutralité. Et pourtant, l’évidence suggère que si l’on cherche à neutraliser l’entrave à une solution, seule la neutralité constructive semble avoir la réponse. Le dialogue est la forme privilégiée pour réanimer une entente nécessaire.


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« Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité », Jacques Lacan.Rien de plus terrible dans un pays que l’absence de la vérité, que la fuite de la liberté, que l’exil de la raison. Là où habitait la parole, on rencontre la cruauté et l’injustice, l’intolérance et l’oppression. Mais malgré les revers et le silence, malgré les armes...

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