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Lifestyle - Entretien

Bernard Hage vs « The Art of Boo », les deux visages d’un même humour noir

Lancé dans le cadre de « Beyrouth Livres », le cartoonist et collaborateur régulier à « L’Orient-Le Jour » expose ses « Non Political Hassles » jusqu’au 2 décembre à Dar el Nemr*. Un best of de ses questionnements personnels, ses interrogations, angoisses et désespoirs quotidiens sur un ton apparemment détaché.

Bernard Hage vs « The Art of Boo », les deux visages d’un même humour noir

Rire de soi, oui, mais pas de tout. Photo tirée de la page Facebook Global Cultural Services GCS

Au premier étage du musée dédié à l’art et la culture, les murs sont blancs, bleus, éclairés par une magnifique lumière. Le parcours de pièce en pièce, où les dessins de Bernard Hage sont « installés », grâce au très subtil travail (et coup d’œil) de Haya el-Bizri, est un retour à soi, une introspection en illustrations qui donne envie de sourire tant les messages sont percutants, drôles, parfois désespérants. Toute ressemblance avec des personnages ayant existé, Bernard Hage ou chacun d’entre nous, Libanais essentiellement, n’est pas pure coïncidence, et il l’assume. L’illustrateur se met et nous met chacun en scène devant un quotidien ubuesque fait d’absurdités et de stress. Ces désastres qui touchent l’esprit et l’âme, Bernard Hage les a brillamment transformés en sourires. Quand on n’en pleure pas, on rit de soi, on rit de ce pays et de ce monde qui ont tous les deux perdu la tête et nous font perdre la nôtre. Une thérapie nécessaire en ces temps insensés qui soulignent une fois de plus le talent de Boo.

Bernard Hage. Photo DR

Habitué de L’Orient-Le Jour dont il remplit la dernière page d’illustrations décalées depuis de nombreuses années, il répond à 8 questions avec sincérité et transparence. Une « confession » qui frôle l’absurde, relevée de cet humour qui lui est propre et qui va au-delà du second degré. Rire de tout, non, rire de soi, mais en douceur, sûrement…

Pourquoi cette exposition ?

La vie politique au Liban s’est transformée en une boucle sans fin de morosité et de monotonie. Si l’on continue à la suivre de près et à la commenter, on risque fort d’être aspiré dans un cercle vicieux fait de frustrations et de désespoir sans fin. Et, croyez-moi, cela vient de quelqu’un qui adore se moquer de l’aspect déprimant de la politique. Les nouvelles ressemblent à un disque rayé. Les mêmes problèmes refont surface au gré des années et, franchement, je suis à court de nouvelles idées pour résoudre cette monotonie. J’ai même envisagé de traiter des questions d’actualité en renvoyant simplement à mon livre précédent : Pour une caricature sur un Premier ministre incapable de former un gouvernement, voir les pages 38, 39, 40 et 41 ou Pour une caricature sur les mauvaises décisions économiques, voir les pages 68, 69, 70, 71 et 72, et ainsi de suite... Le temps nous a hélas montré quelque chose d’important : l’absurdité de la réalité libanaise dépasse même les œuvres de fiction les plus folles.

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Gaza et le droit international, par The Art of Boo

Les hommes politiques libanais sont tellement déconnectés de la réalité que leurs actions et leurs déclarations basculent par inadvertance dans le domaine de la comédie. Je ne pourrais pas rivaliser avec eux, ils m’ont pratiquement mis sur la paille ! Quoi qu’il en soit, la situation au Liban est devenue tellement saturée et insupportable que nous avons désespérément besoin d’une pause. Heureusement, il reste d’autres combats et d’autres désastres dans la vie dont je peux, en tant que dessinateur, m’inspirer… Cette exposition est donc conçue pour offrir une fenêtre ou une bouffée d’air frais, une brève échappée de notre routine quotidienne au Liban, en offrant des commentaires légers sur des sujets apolitiques pour une fois. Comme un petit changement nécessaire, un bol d’air frais dans une ambiance étouffante.

Une installation qui interpelle à Dar el-Nimer. Photo tirée de la page Facebook Global Cultural Services GCS

Comment s’est porté le choix des illustrations ? Toutes inspirées de l’état d’esprit des Libanais ?

Les dessins abordent différents sujets sociaux, telles la parentalité et la santé mentale, entre autres. Si les sujets et le ton des illustrations sont généralement appréciés, le public libanais peut trouver une résonance particulière dans les aspects liés à la santé mentale et au désespoir et s’y identifier particulièrement. Ceci en raison du cycle de perturbations dans lequel le Liban est plongé depuis le début de la crise en 2019 et qui continue de se détériorer à ce jour.

Personnellement, je suis familier avec la dépression depuis l’âge de 14 ans, et j’ai toujours exploré ce thème dans mon travail. Parfois, je l’ai abordé de manière dramatique à travers des poèmes et des illustrations sombres, ou bien j’ai utilisé les dessins humoristiques. J’ai toujours canalisé mon angoisse et mon désespoir dans mon art avec humour. Cependant, ces dernières années, j’ai remarqué que ce désespoir exprimé trouvait un écho chez un nombre croissant de personnes et qu’il y avait une augmentation sensible du nombre d’individus qui s’identifiaient à ce genre d’humour et à ces thèmes. Les réactions à mes illustrations que je reçois en témoignent.

Les images exposées sont-elles à vendre ?

Les dessins ont été imprimés et montés sur des panneaux en mousse exclusivement pour l’exposition, et ils ne sont pas disponibles à la vente pour le moment. Néanmoins, si mes modestes revenus actuels persistent, je vous contacterai peut-être ultérieurement pour vous informer de l’évolution de la situation !

Arrêt sur nos psychoses et nos angoisses. Photo tirée de la page Facebook Global Cultural Services GCS

Le cynisme peut-il sauver du désespoir ?

Pour moi, l’usage de l’humour pour faire face au désespoir peut protéger ponctuellement des douleurs. Mais on ne peut pas plaisanter éternellement. J’ai personnellement essayé, mais ça ne marche pas comme ça… L’humour est une sorte de remède qui peut aider à traverser un certain mal, mais il ne peut pas le guérir. Il faut d’autres « compléments ». Et si ces compléments ne sont pas disponibles, la dépendance désespérée à l’humour devient quelque peu toxique, un peu comme une drogue. Les remèdes fonctionnent très bien, temporairement. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas efficaces sur le long terme et qu’ils finissent par nous détruire et nous faire sentir encore plus mal.

En d’autres termes, si l’humour est essentiel pour traverser une crise, ce n’est pas la seule chose qui sauve. Si les gens choisissent de ne faire que rire tout le temps, leur dépendance passive à l’humour, à ce moment-là, peut les empêcher de prendre des mesures concrètes pour aborder et résoudre les problèmes qu’ils traversent.

Pour répondre à votre question en quelques mots, je pense que l’humour peut sauver des vies, mais qu’il peut aussi être nuisible. C’est une arme à double tranchant.

Quelle est la différence entre cynisme et humour ?

Le cynisme et l’humour sont deux concepts distincts dont les objectifs fondamentaux et les nuances émotionnelles sont différents. Le cynisme est une vision sceptique ou pessimiste de la vie et de la nature humaine, tandis que l’humour est généralement léger et destiné à créer de l’amusement ou de la joie. La magie opère lorsque les deux se croisent. Ce sont les deux faces d’une même pièce, à savoir le désespoir. Je pense que l’humour cynique est la politesse du désespoir. Je le vois comme un monstre apprivoisé.

Est- ce que Bernard Hage et Boo sont les mêmes dans la vie ?

À mes yeux, il s’agit de deux entités distinctes. Cependant, selon mon thérapeute, la réponse est oui, et je devrais peut-être augmenter le dosage de mes médicaments…

Plus sérieusement, j’ai créé cet alter ego principalement pour me protéger. J’ai toujours été un peu réservé et timide, je souffrais souvent d’anxiété sociale et j’avais les mains perpétuellement moites. Je m’efforçais de plaire à tout le monde, ce qui devenait épuisant. La création d’un alter ego m’a soulagé et m’a permis d’exprimer des pensées et des sentiments que j’aurais normalement gardés pour moi. En me donnant cette liberté de décevoir les gens sans trop me soucier des répercussions, je me suis senti libéré.

Mon alter ego, connu sous le nom de Boo, m’a donc permis d’endosser un personnage que je n’avais pas le courage d’être : pessimiste, indifférent et franc. C’est la pire des combinaisons. Au fil des années, les deux personnages ont commencé à s’influencer mutuellement. C’est comme lorsque vous passez beaucoup de temps avec un ami et que vous finissez par adopter ses manières ou ses phrases. Ainsi, certains aspects de mon comportement ont été inspirés par mon alter ego, et vice versa, jusqu’à ce qu’ils se fondent en un seul et même personnage. C’est ainsi que j’ai évolué pour devenir un adulte responsable, confiant et sûr de lui. Je m’excuse auprès de mes 50 000 followers Instagram d’en avoir été les témoins.

Retour sur ces deux années berlinoises

Mon arrivée et mon installation à Berlin ont été aussi simples et directes qu’un tableau de Kandinsky. J’ai consacré une bonne partie de mon temps à comprendre la bureaucratie allemande. Au cours des deux dernières années, j’ai participé à plusieurs projets. J’ai notamment collaboré avec l’ONU Femmes sur le thème de « L’égalité des sexes et des droits des femmes au Liban », qui a été publié en septembre 2023. J’ai également publié ma bande dessinée, The Philosopher, sélectionnée parmi les cinq lauréats de Comic Art Europe 2022. Elle a été exposée à Beyrouth, Lyon, The Lakes UK et au musée de la bande dessinée de Bruxelles. J’ai sorti un album de musique intitulé  Kaput et je l’ai interprété dans un concert à Berlin en juillet 2023. Je travaille également sur mon prochain livre, Malaise (Diaries from the Paris of the Middle East), une compilation de mes notes personnelles, dessins, lettres et journaux intimes créés depuis le début de la crise au Liban en 2019 jusqu’à mon émigration à Berlin en 2021. Le livre est actuellement entre les mains de mon agent et devrait être publié dans les deux prochaines années.

D’autre part, je me suis lancé dans un projet fascinant intitulé « La grande carte de la crise », en collaboration avec la Lebanese Association for History (LAH). Il s’agit de mon premier projet en arabe, et j’en suis très enthousiaste. J’ai collaboré avec des chercheurs et des historiens libanais pour identifier les différents aspects de la crise locale actuelle et retracer les schémas historiques qui y ont conduit. En plus de mes dessins humoristiques et de mes écrits, ce projet mettra en valeur mes talents d’acteur ! La sortie du film est prévue pour le printemps 2024.

Je travaille aussi sur une bande dessinée autobiographique qui tient une place particulière dans mon cœur. Dans ce projet, j’expérimente différentes techniques de dessin, mais je n’en suis encore qu’à mes débuts, elle ne sortira donc pas de sitôt. Enfin, je gère deux projets de conception et d’image de marque, mais je n’entrerai pas dans les détails pour l’instant. Voilà donc les projets qui m’ont occupé ces deux dernières années. Maman, si tu lis ceci, tu sais maintenant pourquoi je n’ai pas répondu à tous tes appels !

Est-ce qu’on peut rire de tout ? Sinon, comment faire rire en période de guerres si atroces ?

Le rire est une expression physique et vocale associée aux émotions d’amusement et de joie. Il est important de noter que tout dans la vie n’apporte pas nécessairement de la joie ou de l’amusement, à moins de vivre dans une publicité pour Coca-Cola. Il est donc tout à fait normal que nous ne trouvions pas toujours des raisons de rire.

J’ai remarqué que la société humaine a tendance à s’attendre à des rires ou à des manifestations constantes de satisfaction, en particulier dans l’univers du numérique, comme si nous avions développé une approche capitaliste de l’humour. Si le rire et la joie peuvent susciter davantage de vues, de likes et de partages, ils ne sont pas plus importants dans la vie réelle que d’autres émotions humaines, telles que la tristesse, la colère, la peur ou la surprise. En tant que personne s’efforçant de rester saine d’esprit et en tant que dessinateur, il est essentiel pour moi de trouver un équilibre entre ces émotions, même dans mon travail sur l’humour. Je pense qu’on peut le trouver dans presque tout ce qui nous semble drôle. Cependant, en temps de guerre et d’atrocités, il est parfaitement acceptable de ne rien trouver d’amusant. Il y a des moments où il est normal d’être triste, de réfléchir en silence, car ces émotions moins appréciées offrent aussi un certain soulagement. La bonne nouvelle, c’est que, quelle que soit leur durée, ces sentiments finissent par s’estomper, conformément aux lois de l’équilibre universel, et le rire revient invariablement dans nos vies…

*« Non Political Hassles », à Dar el-Nimer, Clemenceau, avec la collaboration de l’Institut français.

Au premier étage du musée dédié à l’art et la culture, les murs sont blancs, bleus, éclairés par une magnifique lumière. Le parcours de pièce en pièce, où les dessins de Bernard Hage sont « installés », grâce au très subtil travail (et coup d’œil) de Haya el-Bizri, est un retour à soi, une introspection en illustrations qui donne envie de sourire tant les messages...
commentaires (1)

Joli,ya HAGE:)

Marie Claude

08 h 10, le 09 novembre 2023

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Commentaires (1)

  • Joli,ya HAGE:)

    Marie Claude

    08 h 10, le 09 novembre 2023

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