Rechercher
Rechercher

Société - Portrait du 4-Août

Raïf Lteif : Beyrouth ne mourra jamais

Malgré les charges financières et un contexte économique désastreux, Raïf Lteif a rouvert Paul à Gemmayzé trente jours seulement après l'explosion, donnant ainsi de l'espoir aux habitants des environs.

Raïf Lteif : Beyrouth ne mourra jamais

Raïf Lteif à Paul, Gemmayzé. Yasmina ABOU-HAKA

Trois années ont passé depuis l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020. La justice et la vérité continuent de nous échapper, et les promesses de réponses sonnent creux. Pourtant, parmi ces zones d’ombre qui persistent, une lueur d’espoir émerge. Beyrouth, connue pour son art de vivre, son art de recevoir, reprend lentement des couleurs, avec des touristes et des expatriés qui affluent en masse. Une renaissance rendue possible par le dévouement de personnes, d’associations et d’ONG qui se sont rassemblées pour soutenir la ville.

Cette année, L’Orient Today a choisi de mettre en lumière les histoires de ceux qui sont restés et se sont battus, chacun à leur façon. Dans une série de six portraits, nous partageons avec vous leurs parcours, leurs luttes et leurs ambitions.


Le 4 août 2020, Raïf Lteif, directeur général du groupe La Mie Dorée, Paul et Balthazar au Liban, se trouvait dans l’appartement d’un ami à Gemmayzé lorsque le quartier a été soufflé par l’explosion.

« J’ai vu l’explosion arriver, c’était très étrange. J’ai cru qu’un bombardement avait eu lieu parce que j’avais entendu des avions survoler Gemmayzé une heure avant que cela ne se produise. À aucun moment je n’ai pensé qu’il s’agissait d’une déflagration », raconte-t-il. En sortant de l’appartement, les rues étaient jonchées de débris.

Paul à Gemmayzé, comme tenant l’entrée du quartier depuis plus de vingt ans, est en ruine. « Les vitres, la cuisine, les plafonds, les façades... Tout a été détruit », dit-il. D’autres restaurants et commerces ont aussi été gravement endommagés. « Balthazar, Paul à Foch, La Mie Dorée à Sassine et Zaytouna Bay étaient complètement à l’arrêt. Le matériel, l’infrastructure, les canalisations et les vitres ont explosé sous la pression. »

Paul a retrouvé son dynamise d'avant le drame. Yasmina ABOU-HAKA


Reconstruire sans État

Tous les commerces détenus par Raïf Lteif à Beyrouth ont dû fermer leurs portes à la suite de l’explosion. « Tout cela semblait si injuste que nous ne voulions pas voir l’injustice l’emporter. Nous avons tout reconstruit. Cela nous a pris du temps, nous a demandé beaucoup d’énergie. En termes financiers, c’était très lourd », raconte-t-il.

Alors que les entreprises luttaient pour survivre et avancer dans un contexte socio-économique difficile, l’État n’a « rien fait, rien du tout », souligne le directeur général. Les initiatives individuelles, les associations et les ONG ont été les plus présentes sur le terrain en termes d’aide. « De nombreuses ONG ont reçu d’énormes sommes d’argent et des fonds pour aider les habitants de Gemmayzé à reconstruire et à rénover leurs immeubles. Elles ont également fait un travail incroyable en rénovant les bâtiments à caractère traditionnel et faisant partie du patrimoine. »

Lire aussi

Aline Salloum : Tant que je le peux, je reste

Celui-ci indique par ailleurs qu’il comptait sur ses propres économies et celles de l’entreprise, n’ayant reçu aucune aide de la part d’ONG ; même s’il en avait reçu, il l’aurait refusée. « Une entreprise n’est pas comme une maison. Il y a des priorités. Les gens devaient d’abord rentrer chez eux. »

Paul a été l’un des premiers restaurants à rouvrir à Gemmayzé, trente jours seulement après le 4 août. « Étant donné que nous sommes le premier magasin de la rue Gouraud, le fait qu’il ait rouvert relativement vite a donné beaucoup d’espoir aux gens. Cela leur a montré que le quartier était fort, qu’il durerait dans le temps », explique-t-il.

Raïf Lteif et son équipe ont également dû faire face à une dure réalité, celle d’un contexte économique incertain. « Même lorsque nous avons rouvert nos portes, l’entreprise n’était pas entièrement prête à fonctionner », dit-il.

L’impact de l’explosion sur la population a aussi poussé de nombreuses personnes à fuir le pays. « Beaucoup de nos habitués ont quitté le Liban à cause de l’explosion. La clientèle a changé. Comme nos clients vivent dans la zone sinistrée, que leurs maisons ont été endommagées ou qu’ils ont été touchés physiquement et moralement, bon nombre d’entre eux sont partis », poursuit Raïf Lteif.

Enquête

À Beyrouth, les fantômes du hangar n°12

Certains de ses employés ont par ailleurs été gravement blessés et beaucoup ont choisi de partir, poussés par la crise économique.


S’adapter au changement

Même trois ans après, le traumatisme de l’explosion reste pour beaucoup un sujet sensible. Raïf Lteif explique : « Même si l’on a l’impression que les gens ont tourné la page, ce n’est en réalité pas tout à fait le cas ; c’est un sujet qui revient souvent dans les discussions. Les personnes qui ont vécu cette tragédie veulent en parler. Il existe un vrai sentiment de frustration parce qu’il n’y a pas eu de justice. On ne sait même pas ce qui s’est passé. Certaines personnes ont été grandement touchées et n’ont reçu aucune aide. »

Malgré tout, il croit fermement que les Libanais font partie des « personnes les plus résilientes au monde ». « Je crois que cette résilience vient du fait que les Libanais sont habitués à ce genre d’incidents ; pas à l’explosion, mais en tout cas aux difficultés financières, économiques et politiques. Ils sont habitués à ne pas dépendre de l’État et à monter de toutes pièces des initiatives individuelles. Ils n’ont pas besoin de l’État. Ils travaillent sans lui et sont peut-être plus heureux ainsi. »

Alors que la capitale va de l’avant, Raïf Lteif reste optimiste quant à l’avenir de la ville. « Je garde espoir pour Beyrouth. Beyrouth est en train de redevenir la Beyrouth qu’elle était en 2011 et 2012, lorsqu’elle était en plein essor. Grâce à la résilience du peuple libanais, je pense que Beyrouth est une capitale qui ne mourra jamais. »



Trois années ont passé depuis l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020. La justice et la vérité continuent de nous échapper, et les promesses de réponses sonnent creux. Pourtant, parmi ces zones d’ombre qui persistent, une lueur d’espoir émerge. Beyrouth, connue pour son art de vivre, son art de recevoir, reprend lentement des couleurs, avec des touristes et des...
commentaires (4)

Raif a toujours était formidable ! Bravo !

Noha Baz

16 h 51, le 04 août 2023

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Raif a toujours était formidable ! Bravo !

    Noha Baz

    16 h 51, le 04 août 2023

  • Les clichés sur la "résilience" (mot valise à la mode depuis une décennie) et le fameux "Beyrouth ne mourra jamais" répété à l'envi, ras-le-bol.

    IBN KHALDOUN

    14 h 11, le 04 août 2023

  • Bravo M.Lteif.

    Moi

    09 h 47, le 04 août 2023

  • Eh oui, le Liban c'est pour les gens a fric, et dire que les Libanais sont les personnes les plus résilientes au monde, c'est dire qu'ils acceptent d'etre soumis comme des esclaves aux diktats de la classe politique mafieuse qui s'amuse aux depens de la majorite, laquelle est soumise dans la resiliation et la resignation.. Mais pour certains qui vivent dans leur ilot a fric, on s'en fout et on clame tout haut la resiliation des moutons de Panurge a la libanaise. Tant que le fric coule pour certains, tout est bien dans le meilleur des mondes. Typique egoisme a la libanaise...

    Jacques Saleh, PhD

    00 h 31, le 04 août 2023

Retour en haut