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Nos lecteurs ont la parole

La morale : « Bien faire et se tenir en joie »

On se trompe sur la morale. Elle n’est pas là d’abord pour punir, pour réprimer, pour condamner. Il y a des tribunaux pour ça, des prisons pour ça, et nul n’y verrait une morale. Socrate est mort en prison, et plus libre pourtant que ses juges. C’est là où la philosophie commence peut-être. C’est là où la morale commence pour chacun et toujours recommence : là où aucune punition n’est possible, là où aucune répression n’est efficace, là où aucune condamnation n’est nécessaire. La morale commence là où nous sommes libres : elle est cette liberté même quand elle se juge et se condamne.

S’il y a une différence autre qu’apparente entre un salaud et un honnête homme, c’est que le regard des autres n’est pas tout, c’est que la prudence n’est pas tout. Tels sont le pari de la morale et sa solitude ultime : toute morale est relation à autrui, mais de soi à soi. Agir moralement, c’est prendre en compte les intérêts de l’autre, certes, comme dit Platon, autrement dit, sans récompense ni châtiment possible et sans avoir besoin pour cela de quelque autre regard que le sien propre. Un pari ? La réponse ne dépend que de toi. Ce n’est pas un pari, c’est un choix. Toi seul sais ce que tu dois faire, et nul ne peut en décider à ta place. Solitude et grandeur de la morale : tu ne vaux que par le bien que tu fais, que par le mal que tu t’interdis, et sans autre bénéfice que la satisfaction de bien faire.

C’est l’esprit de Spinoza : « Bien faire et se tenir en joie. » C’est l’esprit tout court. Comment être joyeux sans s’estimer au moins un peu ? Et comment s’estimer sans se gouverner, sans se maîtriser, sans se surmonter ? À toi de jouer, comme on dit, mais ce n’est pas un jeu, encore moins un spectacle. C’est ta vie même : tu es, ici et maintenant, ce que tu fais. Inutile, moralement, de rêver être quelqu’un d’autre. On peut espérer la richesse, la santé, la beauté, le bonheur... Il est absurde d’espérer la vertu. Être un salaud ou quelqu’un de bien, c’est à toi de choisir, à toi seul : tu vaux exactement ce que tu veux.

Qu’est-ce que la morale ? C’est l’ensemble de ce qu’un individu s’impose ou s’interdit à lui-même, non d’abord pour augmenter son bonheur ou son bien-être, ce qui ne serait qu’égoïsme, mais pour tenir compte des intérêts ou des droits de l’autre, mais pour rester fidèle à une certaine idée de l’humanité et de soi. La morale répond à la question : « Que dois-je faire ? » C’est l’ensemble de mes devoirs, de mes impératifs que je reconnais légitimes. C’est la loi que je m’impose à moi-même ou que je devrais m’imposer, indépendamment du regard d’autrui et de toute sanction ou récompense attendue.

« Que dois-je faire ? » et non pas : « Que doivent faire les autres ? » C’est ce qui distingue la morale du moralisme. « La morale, disait Alain, n’est jamais pour le voisin » : celui qui s’occupe des devoirs du voisin n’est pas moral, mais moralisateur. Quelle espèce plus désagréable ? Quel discours plus vain ? La morale n’est légitime qu’à la première personne.

Au reste, qui peut connaître les intentions, les excuses ou les mérites d’autrui ? Nul, moralement, ne peut être jugé que par Dieu ou par soi, et cela fait une existence suffisante. As-tu été égoïste ? As-tu été lâche ? As-tu profité de la faiblesse de l’autre, de sa détresse, de sa candeur ? As-tu menti, volé, violé ? Tu le sais bien, et ce savoir de toi à toi, c’est ce qu’on appelle la conscience, qui est le seul juge qui importe. Un procès ? Une amende ? Une peine de prison ? Ce n’est que la justice des hommes : ce n’est que droit et police. Combien de salauds en liberté ? Combien de braves gens en prison ? Tu peux être en règle avec la société, et sans doute, il le faut. Mais cela ne te dispense pas d’être en règle avec toi-même, avec ta conscience, et c’est la seule règle en vérité.

Imagine, a fortiori, que tout le monde mente, que tout le monde tue, agresse et torture... Comment pourrais-tu vouloir une humanité pareille ?

Comment pourrais-tu la vouloir pour tes enfants ? Et au nom de quoi t’exempter de ce que tu veux ? Il faut donc t’interdire ce que tu condamnerais chez les autres ou bien renoncer à t’approuver selon l’universel, c’est-à-dire selon l’esprit ou la raison. C’est le point décisif : il s’agit de se soumettre personnellement à une loi qui nous paraît valoir, ou de voir valoir, pour tous.

Tel est le sens de la fameuse formulation kantienne de l’impératif catégorique dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »

C’est agir selon l’humanité plutôt que selon le « cher petit moi », et obéir à sa raison plutôt qu’à ses penchants ou à ses intérêts. Une action n’est bonne que si le principe auquel elle se soumet peut valoir, en droit, pour tous : agir moralement, c’est agir de telle sorte que tu puisses désirer, sans contradiction, que tout individu se soumette aux mêmes principes que toi. Cela rejoint l’esprit des Évangiles, ou l’esprit de l’humanité tel que Rousseau en énonce la maxime sublime : « Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse. » Cela rejoint aussi, plus modestement, plus lucidement, l’esprit de la compassion, dont Rousseau, là encore, exprime la formule : « Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible, »

« La morale, écrivait Alain, consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé absolument, car noblesse oblige. Il n’y a rien d’autre, dans la morale, que le sentiment de la dignité. » C’est respecter l’humanité en soi et en l’autre. Il s’agit de refuser, ou en tout cas de surmonter, ta propre violence, ton propre égoïsme, ta propre bassesse. C’est te vouloir homme ou femme et digne de l’être.

« Il n’est rien si beau et légitime, écrivait Montaigne, que de faire bien l’homme, et dûment. » C’est dire que la morale, toujours, reste nécessaire.

C’est elle qui te permettra, en étant librement toi-même, de vivre librement avec les autres.

C’est en faisant bien l’homme ou la femme qu’on aide l’humanité à se faire. Et il le faut : elle a besoin de toi comme tu as besoin d’elle !

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

On se trompe sur la morale. Elle n’est pas là d’abord pour punir, pour réprimer, pour condamner. Il y a des tribunaux pour ça, des prisons pour ça, et nul n’y verrait une morale. Socrate est mort en prison, et plus libre pourtant que ses juges. C’est là où la philosophie commence peut-être. C’est là où la morale commence pour chacun et toujours recommence : là où aucune punition n’est possible, là où aucune répression n’est efficace, là où aucune condamnation n’est nécessaire. La morale commence là où nous sommes libres : elle est cette liberté même quand elle se juge et se condamne. S’il y a une différence autre qu’apparente entre un salaud et un honnête homme, c’est que le regard des autres n’est pas tout, c’est que la prudence n’est pas tout. Tels sont le pari de la morale...
commentaires (1)

Très intéressant ???

Eleni Caridopoulou

00 h 16, le 07 mai 2023

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Commentaires (1)

  • Très intéressant ???

    Eleni Caridopoulou

    00 h 16, le 07 mai 2023

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