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Culture - Littérature

Yasmine Ghata : Il y a comme une dette héritée que je voudrais purger

Lauréate du prix de la Closerie des lilas 2023, l’écrivaine française d’origine libanaise revient dans son dernier roman sur un épisode passé sous silence de son histoire familiale, qu’elle souhaite raviver pour s’en délivrer. 

Yasmine Ghata : Il y a comme une dette héritée que je voudrais purger

L’autrice Yasmine Ghata, heureuse lauréate du prix de la Closerie des Lilas 2023. Photo Patrice Normand

Mardi 18 avril, les fondatrices du prix de la Closerie des lilas, Emmanuelle de Boysson, Carole Chrétiennot, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Stéphanie Janicot, Jessica Nelson et Tatiana de Rosnay, accompagnées du jury invité, se sont réunies pour délibérer. Le verdict est tombé à 20h, heure de Paris. Le testament du Prophète, septième roman de l’autrice française d’origine libanaise Yasmine Ghata (Bouquins), a remporté les suffrages devant Les guerres précieuses de Perrine Tripier (Gallimard) et Les mangeurs de nuit de Marie Charrel (L’Observatoire).

« La concurrence était de grande qualité, avec des livres brillants, déclare la grande gagnante lors d’un entretien avec L’Orient-Le Jour. Je plane, je ne réalise pas ce qui m’arrive. C’est comme dans un rêve. » Déjà récompensés par le prix littéraire de la Fondation prince Pierre de Monaco et le prix France-Liban, les romans de Yasmine Ghata ont été traduits dans des dizaines de langues. « Mais ce prix a une valeur particulière, fait-elle remarquer. Car Le testament du Prophète est un livre très personnel sur les femmes et il a été choisi par un jury de femmes. »

Après des décennies d’absence, la narratrice, une romancière de renom, retourne dans son village natal, qui est également celui du poète Gibran Khalil Gibran. À son arrivée, les villageois lui reprochent d’avoir sali leur réputation dans ses écrits. Un terrible secret refait surface, qu’elle entreprend de révéler pour s’en affranchir.

Pourquoi écrit-on ?
« Il y a beaucoup de non-dits dans mon histoire familiale, et l’écriture est venue remplacer l’oralité. Nous communiquons entre nous par le biais de la fiction. Car nous avons tous cette peur archaïque de l’abandon, que l’écriture vient soulager », dévoile Yasmine Ghata au téléphone. Tout au long de son dernier ouvrage, l’écrivaine tente de comprendre ce qui a poussé les individus d’une même fratrie à écrire, en l’occurrence sa mère, sa tante et son oncle. Soucieuse d’inscrire son récit dans la fiction, Yasmine Ghata ne fait jamais mention des noms ou des lieux réels.

La couverture de l’ouvrage.

L’écrivaine nous raconte que dans les années 1960, son oncle Victor Abdel Sater, talentueux poète, s’est rendu en France pour rencontrer les éditions Gallimard. Mais les choses n’ont pas tourné comme il le rêvait, et le jeune homme sans ressource a fini par tomber dans l’addiction aux substances. À son retour au Liban, il est interné dans un établissement psychiatrique, où il restera jusqu’à la fin de sa vie. C’est ce qui poussera sa sœur Vénus Khoury-Ghata, écrivaine francophone de renom, à prendre la relève. L’autre sœur, May Menassa, devient à son tour écrivaine, mais en langue arabe, après avoir couvert l’actualité culturelle libanaise pendant des décennies.

« À travers ce livre, j’ai tenté de répondre à la question qui me taraude depuis toujours : pourquoi ai-je pris le même chemin de l’écriture ? » explique l’autrice quadragénaire établie à Paris. Cette question, Yasmine Ghata avait déjà essayé de la traiter dans son précédent roman, La dernière ligne (Fayard, 2013), « sans parvenir à étancher ma soif de curiosité », comme elle l’admet. Le testament du Prophète s’inspire d’un épisode de son existence de jeune fille, lorsque dans les années 2000, durant l’après-guerre libanaise, sa mère Vénus Khoury-Ghata fut invitée par une émission de télévision française à faire un pèlerinage dans le village où elle avait vécu son enfance, à Bécharré, puis à Beyrouth, la ville où elle avait vécu sa jeunesse, avant d’immigrer en France en 1972 avec son second mari, Jean Ghata, le père de Yasmine.

Paradis perdu
« En retournant à Bécharré après la guerre, ma mère n’a pas retrouvé les images de son enfance. Cet épisode m’a beaucoup marquée », évoque Yasmine Ghata. Née à Paris d’un père originaire de Turquie, la jeune fille de 17 ans rencontre à ce moment-là le Liban pour la première fois. « J’ai découvert un pays agonisant, avec des façades criblées de balles et d’obus, se souvient-elle. Enfant, je sentais bien qu’un drame se passait là-bas. Lorsque ma mère appelait ses fils (mes demi-frères), elle avait des trémolos dans la voix... Pour moi, le Liban renvoie à la peur et au paradis perdu. »

Pour mémoire

Yasmine Ghata, histoires de pères

En exil, sa mère Vénus Khoury-Ghata ne tient pas à lui transmettre la langue arabe. Malgré tout, le foyer reste un fragment du pays d’origine. « Elle avait gardé toutes ses habitudes libanaises. Elle m’a transmis une langue généreuse, faite d’images et de chuchotements, de phrases imprégnées de cardamome. Un héritage de mots très puissants. »

Pour Yasmine Ghata, son dernier roman Le testament du Prophète est une tentative de guérir certaines blessures, en redonnant de la vigueur à son arbre généalogique. « J’ai écrit ce livre comme ensorcelée, en continuant à entretenir cette tension intérieure, poursuit-elle. Mon legs de souffrance, j’ai compris que je pouvais le refuser, qu’il ne fallait pas le suivre aveuglément car cela m’entraînerait trop loin. Il y a comme une dette dont j’ai hérité et que je voudrais purger. »

Mardi 18 avril, les fondatrices du prix de la Closerie des lilas, Emmanuelle de Boysson, Carole Chrétiennot, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Stéphanie Janicot, Jessica Nelson et Tatiana de Rosnay, accompagnées du jury invité, se sont réunies pour délibérer. Le verdict est tombé à 20h, heure de Paris. Le testament du Prophète, septième roman de l’autrice française...
commentaires (1)

Bravo Yasmine ! ??

Noha Baz

16 h 36, le 19 avril 2023

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Commentaires (1)

  • Bravo Yasmine ! ??

    Noha Baz

    16 h 36, le 19 avril 2023

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