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Lifestyle - La mode

« Mended » ou le beau retour à la vie d’une collection perdue

C’est une histoire extrêmement belle, comme seule Beyrouth sait en produire, même à bout de force. Même quand il ne reste rien, « rien » est encore quelque chose. La jeune créatrice anglaise Larissa von Planta le prouve en trente sublimes pièces artisanales réalisées à partir d’une collection déchiquetée par la double explosion du 4 août.

« Mended » ou le beau retour à la vie d’une collection perdue

Des pièces historiques pour la collection « Mended ». Photo Myriam Boulos

Rien, dans le parcours de Larissa von Planta, ne la préparait à un destin libanais. La jeune Britannique d’origine suisse se dédiait à la mode et suivait ses études à Central St Martins où elle arrivait souvent en retard à ses cours. Un de ces jours échevelés, à défaut de pouvoir entrer en classe, elle est invitée à aider un étudiant des années supérieures à préparer sa collection de diplôme. Sans hésiter, elle choisit d’assister Rym Beydoun, une aînée dont elle admire le travail. Les deux jeunes femmes sont ainsi indéfectiblement liées. Plus tard, en 2015, Rym, qui a déjà établi sa marque Super Yaya, demande l’aide de Larissa qui débarque au Liban pour la première fois et tombe amoureuse de Beyrouth où elle fonde un peu plus tard sa propre marque éponyme.

Rym Beydoun a bien voulu jouer les mannequins pour cette magnifique collection. Photo Myriam Boulos

Déchirées, perforées

Advient le fatidique 4 août 2020 et la monstrueuse double explosion au port. Larissa von Planta apprend que Rym Beydoun est grièvement blessée. La jeune femme se trouvait dans ce quartier rénové du port où des boutiques de mode et de design s’alignent à l’ombre de l’immeuble iconique conçu par Lina Ghotmeh. Plus précisément dans l’espace « If » de Johnny Farah où tout a été dévasté, et d’où la jeune femme a été évacuée en urgence, crucifiée par l’encadrement en fer d’une grande porte vitrée, incapable de bouger, souffrant d’une hémorragie interne et de multiples fractures. Larissa connaît bien Johnny Farah. Elle lui a confié la réalisation d’une collection de sacs à partir de pantalons en cuir usagés. Le styliste est une légende de la mode et de la confection, notamment du cuir, et l’un des rois du jeans et du streetwear depuis les années 1960 où il a créé une jupe à partir de pantalons de fripe, devenue best-seller. Retraçant avec son père, photographe de presse, les événements de cette journée, Larissa von Planta revient chez If où Johnny lui montre 225 pièces de créateurs, entre reliquats de collections estivales et arrivages d’hiver, toutes déchirées, perforées, tachées, bonnes pour la déchetterie.

Maggie a été blessée aux jambes et à la tête le 4 août. Elle pose dans une robe « Mended » dont les cicatrices reflètent les siennes. Photo Myriam Boulos

« Des pièces historiques »

« J’ai tout de suite eu le sentiment que c’étaient des pièces historiques », nous confie Larissa. La créatrice s’enthousiasme pour ces vêtements qui dégagent leur propre poésie brutale et s’engage à les restaurer à sa manière. Pour commencer, elle en récupère une trentaine, issus pour la plupart de collections hivernales. Elle les emporte à Londres, dans son atelier où va se déployer tout un processus de réparation, pour elle-même, pour Beyrouth et surtout pour Rym. Les étiquettes sont magiques à elles seules : Comme des garçons, Rick Owens, Sagittaire A, Riforma, Elena Dawson, Junya Watanabe, Ziggy Chen, Marc Le Bihan, Simon Miller, Daniela Gregis, Yohji Yamamoto, Ivan Grundahl… Autant de créateurs décalés, voire confidentiels, dont la seule évocation dans Beyrouth en ruine est un indicateur du niveau de sophistication de la ville.

Pièce de la collection « Mended » réalisée par Larissa von Planta. Photo Myriam Boulos

Réparés, sublimés

Six mois plus tard, la collection est prête. Les vêtements, sous les mains expertes et la vision bienveillante de Larissa von Planta, reviennent à Beyrouth, non seulement réparés mais sublimés, presque transfigurés. Des robes lacérées vont se défaire et se refaire, parfois jumelées. Des jupes vont se transformer en hauts, des pantalons en jupes et inversement. Des vestes d’hommes, retaillées, s’adaptent à la silhouette féminine. Les déchirures occasionnées par les éclats de verre vont recevoir des pansements dans l’esprit Kintsugi, cette tradition japonaise de réparation des céramiques cassées avec de la laque et de l’or. Sauf qu’ici, il s’agit de tissu. Des pièces de doublures ou de tissus irrécupérables sont délicatement découpées et rebrodées ou collées à chaud sur les blessures. Il faut regarder de près, caresser les textures, pour constater que ce qui fait ainsi contraster les jeux de lumière sur la plupart des pièces sont des constellations de ces confettis réparateurs. Toutes ont été réalisées avec la pensée de Rym en arrière-plan. Une couture rouge, caractéristique, réalisée au point de croix, se pose sur certains tissus lacérés. Un pull, acheté par Larissa sur e-Bay pour compléter une robe amputée de son haut, a été rehaussé de brins de plumes, symboles de la poussière qui s’envole quand on secoue les objets délaissés, ou du souffle de l’explosion qui dématérialise tout. À l’arrivée, un traitement de haute couture pour des créations condamnées. Chaque pièce reçoit des étiquettes volantes, l’une avec la photo de l’état d’origine, l’autre avec les détails des réparations. Le logo signature de Larissa von Planta côtoie celui de la marque d’origine sur les étiquettes fixes.

Des créations synonymes de résurrection exposées à partir de demain dans l’espace If, au port. Photo Myriam Boulos

La collection est exposée dès demain dans ce même espace If, théâtre d’une grande catastrophe et d’une belle résurrection. Elle a été photographiée par Myriam Boulos avec la contribution, entre autres, de Larissa von Planta et de Rym Beydoun qui ont bien voulu jouer les mannequins. Remise de ses blessures et finaliste du prix Fashion Trust Arabia dans la catégorie prêt-à-porter, Rym Beydoun se trouvait début novembre à Doha pour présenter sa collection. Elle a posé pour le photoshoot de Myriam Boulos et présenté des pièces de la collection « Mended » dont elle aura été en quelque sorte la muse. À découvrir pour la beauté de l’inspiration et de la réalisation, pour Rym et tous ceux que le 4 août n’a pas épargnés, pour Beyrouth qui ne saura jamais mourir autrement que sur scène, toujours pour mieux ressusciter.

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