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Nos Lecteurs ont la Parole

« Schadenfreude »

À la suite de son voyage à Rome et de sa visite au Colisée, Lord Byron, dans son pèlerinage pour séduire l’imagination, assumait dans un poème que les jeux des massacres des gladiateurs n’étaient qu’une opportunité pour une festivité romaine, l’occasion où l’esprit trouve son divertissement dans le spectacle de la souffrance et le malheur d’autrui. Le terme « Roman Holiday » était né, mais pas le sens recherché par le film du même nom, mettant en présence Audrey Hepburn et Gregory Peck. Le film est un délice.

En français, il est décrit comme une « joie maligne ». Ne dit-on pas « se réjouir du malheur d’autrui » ou même « éprouver un malin plaisir à »? En anglais, le terme choisi, dérivé de l’ancien grec, est absolument fastidieux : « Epicaricacy ». Alors c’est le terme allemand qui a été adopté, « Schadenfreude », et qui décrit le mieux « le plaisir ressenti par une personne tiré du malheur d’une autre », et par extension d’un clan, d’une communauté, d’une tribu devant les mésaventures d’un groupe opposé. N’est-ce pas Voltaire qui aurait émis la formule si bien connue : « Le malheur des uns fait le bonheur des autres », sans aller trop loin dans l’analyse sous-jacente de cette pathologie humaine, si prévalente dans toutes les cultures, mais encore plus nocive quand elle s’infiltre dans toutes les échancrures de la conscience et s’arme des méandres de la politique ?

Dostoïevski avait reconnu la dimension collective de ce sentiment bipolaire quand, dans Crime et châtiment, il décrit la scène de l’attroupement autour d’une victime accidentée. Mais c’est Arthur Schopenhauer qui a délivré le jugement le plus catégorique sur cette tare morale comme étant « un plaisir malicieux dans les malheurs des autres, qui reste le pire trait de la nature humaine. C’est un sentiment qui s’apparente étroitement à la cruauté et qui n’en diffère, à vrai dire, qu’en tant que théorie de la pratique. En général, on peut dire d’elle qu’elle prend la place que doit prendre la pitié, qui est son contraire et la véritable source de toute justice et charité réelles ».

Pendant qu’un certain niveau de « Schadenfreude » est commun et acceptable, conforme à un signe des temps, la fréquence de cette « joie maligne » peut indiquer des désordres mentaux ou des troubles de la personnalité. Quand il rejoint la politique, le « Schadenfreude » trouve son épanouissement dans la dissémination des infox et des infortunes accidentelles ou suscitées.

Sous ses trois formes distinctes– agression, rivalité, justice –, avec l’arrestation de l’évêque et l’enquête qui s’ensuivit, le double harcèlement au sein du Parlement, le « Schadenfreude » s’est manifesté avec un brio incomparable, opposant toutes les communautés dans une valse sonore assourdissante et saccadée, confirmant la nature à facettes multiples de cette déficience morale, si proche finalement d’une psychopathie curable seulement à travers une générosité divine. La réaction individuelle de certains protagonistes affublés d’une responsabilité tribale ou religieuse, dominée par un imbroglio géopolitique, à la tournure ennemie, mais à l’allure morale, à l’apparence coupable, mais aux intentions indubitables, accompagnée d’un brouillamini rhétorique, considéré comme un dicton céleste, inspiré par une visite chérubine, avait perturbé les ondes électromagnétiques à tel point qu’ils avaient ébranlé les esprits et piraté les consciences. Le résultat allait être le même : une déshumanisation intentionnelle de l’adversité, consistante avec la trajectoire des étapes du « Schadenfreude », se soldant par l’expression explicite des tendances sadiques et nocives.

Le dépouillement de la société ou de l’individu de leur humanité ouvre toutes les portes vers la justification d’une victimisation manipulée par la religion, l’idéologie ou l’obsession d’une inimitié, l’esprit de la victime perdant tout intérêt à être pris en considération. Le contact n’est plus possible non pas parce que le dialogue a lieu à deux niveaux différents, mais simplement à cause d’une dysharmonie mentale et l’absence d’une motivation humanitaire. La désintégration sociale irréversible n’est pas loin de suivre cette nonchalance morale.

Déconstruire « Schadenfreude » n’est peut-être pas simple ni immédiat. Contrôler la passion des hommes n’est pas chose facile, surtout quand elle est branchée à des démangeaisons métaphysiques, inaccessibles à la raison humaine. Mais la dépouiller de ses fureurs et de ses intempéries serait le début nécessaire. Les répercussions géopolitiques de cette pathologie qui alimente le discours ne pourront jamais être mesurées d’une manière objective, mais n’ayons aucun doute que le Liban continuera à souffrir tant que soumis au dialogue impondérable d’une horde politique et d’une classe médiatique prêchant un discours utopique et dangereusement incohérent, et qui cherchent à gonfler leur autorité par la diffamation et la dépréciation de l’altérité ainsi que par la contorsion de la réalité. « Anger, fear, agression. The dark side are they », avait dit Yoda à Luke Skywalker.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes.


À la suite de son voyage à Rome et de sa visite au Colisée, Lord Byron, dans son pèlerinage pour séduire l’imagination, assumait dans un poème que les jeux des massacres des gladiateurs n’étaient qu’une opportunité pour une festivité romaine, l’occasion où l’esprit trouve son divertissement dans le spectacle de la souffrance et le malheur d’autrui. Le terme « Roman...

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