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Lifestyle - La Mode

Inspirée des traumatismes du 4 août, la collection d’Alexandra Choucair invite à la catharsis

Pendant des années, la mode a tenté de jouer le « dedans-dehors » en transformant le vêtement intime qu’est la lingerie en vêtement d’extérieur. La créatrice Alexandra Choucair va plus loin en transformant le vêtement en véhicule de l’âme, le chargeant ainsi d’une mission cathartique.

Inspirée des traumatismes du 4 août, la collection d’Alexandra Choucair invite à la catharsis

La créatrice de mode Alexandra Choucair transforme le vêtement en véhicule de l’âme. Photos DR

Le 26 juillet avait lieu, à la galerie Tanit, un événement particulièrement émouvant, dédié à la commémoration du 4 août. Parce que l’art est finalement le meilleur exutoire aux traumatismes, la galerie, située face au port, au pied de l’immeuble Eastvillage dévasté par la monstrueuse double explosion, organisait ce qui ressemble à une cérémonie cathartique, entre un défilé de vêtements créés par Alexandra Choucair, une projection et une introduction sur la difficile résilience des Libanais par la psychologue Danièle Pichon. L’espace restauré a eu son lot de blessés, et le brillant architecte Jean-Marc Bonfils, concepteur du bâtiment, avait trouvé la mort quelques étages plus haut.

Diplômée de Parsons, New York, Alexandra Choucair a présenté sa collection de thèse. Intitulée « Un dialogue visuel avec le traumatisme : art-thérapie et catharsis », l’étude de la jeune créatrice est directement inspirée du drame vécu.

Modèles de la collection d’Alexandra Choucair, « Unfolding ». Photo DR

L’espace comme représentation métonymique

« Ayant grandi au Liban, un pays défini par le chaos, je cherche des réponses sur la façon de faire face aux traumatismes et d’atteindre un sentiment d’appartenance à travers l’art ; redéfinir le personnel en universel, le destructif en constructif », écrit Alexandra Choucair dans l’énoncé de sa thèse. « Cela m’a poussée à m’embarquer dans un voyage créatif, m’exprimant instinctivement dans un langage sans mots ni chiffres », poursuit celle qui affirme que pendant ses quatre années de design de mode à la Parsons School of Design, elle a construit un royaume imaginaire, un monde où des combinaisons inhabituelles et surréalistes de différents souvenirs du Liban s’unissent pour créer un nouveau dialogue à travers lequel les gens peuvent se connecter. « Pour ma thèse, j’ai surtout été stimulée par les échanges entre les individus et leur environnement selon la théorie naturaliste, car nous sommes les produits de notre environnement, et l’espace devient une représentation métonymique de celui qui l’habite », explique-t-elle.

Modèles de la collection d’Alexandra Choucair, « Unfolding ». Photo DR

Une métaphore de la restructuration

Quant à ramasser toute cette douleur, précisément infligée par l’environnement libanais, et la traduire en vêtements : « Peut-être que la reconstruction et le “collage” d’un vêtement sont en fait une métaphore de la restructuration d’un environnement brisé et d’un soi détruit pour finalement guérir ce dernier. La collection incarne finalement la transition du chaos à l’ordre, la tradition et la culture étant les catalyseurs d’une tentative de guérison émotionnelle », affirme la créatrice qui n’hésite pas à transformer certaines coutures en cicatrices.


Dont acte. On pourrait s’interroger sur la pertinence du mot « collection », si connoté de frivolité quand il s’agit de mode, pour des vêtements aussi porteurs de sens. Mais Alexandra Choucair réussit ici l’exploit d’exprimer à la fois le « déploiement » (ou Unfolding, titre original de cette ligne) des ressentis post-traumatiques et la composition d’éléments de vestiaire parfaitement portables, voire précieux et élégants. Tour à tour, les mannequins défilent devant un écran où sont projetés des éléments visuels correspondants. Elles portent des éventails sur lesquels sont tracés les mots-clés de la collection. Aux murs, des détails significatifs d’éléments de couture ou d’inspiration.

Comme l’observe avec finesse Danièle Pichon, « ces pièces sont étranglées par le bas, mais respirent et se dégagent au niveau du buste », comme pour illustrer d’un côté notre enfermement, et de l’autre un appel d’air.

Alexandra Choucair (au centre) entourée par six mannequins. Photo DR

Cinq thèmes, cinq « déploiements » visuels du traumatisme

Sous forme de dialogue visuel avec le traumatisme, les pièces d’Alexandra Choucair se « déploient » en cinq temps et thématiques distinctives.

L’Ordre, d’abord, pris au sens de « l’arrangement ou la disposition des personnes ou des choses les unes par rapport aux autres selon une séquence, un modèle ou une méthode particulière ». À travers un ensemble composé d’une veste asymétrique en feutre acrylique et mousseline de polyester, un bustier en filet de résistance et une jupe bouffante à cordon coulissant en sergé de coton, la créatrice souhaite, au moyen de l’art, « procurer des expériences émotionnelles fortes qui conduisent finalement à un sentiment de purification et de restauration de soi, à une résolution et une catharsis émotionnelle ».

Le Trauma, ensuite : illustré par un manteau bouffant fait d’un châle en coton, doublure en polyester, rembourrage en fibre de polyester, ainsi qu’une jupe « Collision ». « L’accent est mis sur cette dynamique de déconstruction et de reconstruction à travers mon travail, révélant un Moi intérieur brisé espérant être guéri et reconstruit », explique la créatrice.

Modèles de la collection d’Alexandra Choucair, « Unfolding ». Photo DR

« À la Dérive » (ou « Adrift ») : « La vue reflétant la peur, le bruit de l’explosion et des cris, le goût et l’odeur de la poussière, du métal et du sel des larmes, la sensation du sang et du verre brisé, tout cela s’est soudainement résumé en un corps frêle immergé dans des formes géométriques », analyse Alexandra Choucair qui revêt ce corps de deux accessoires expressifs, un torse en plâtre et un short en tubes enchevêtrés faits de tricot et crêpe de Chine en soie. Dans une autre version, cette dérive s’exprime à travers une abaya brute en feutre acrylique, mousseline de polyester et plexiglas acrylique découpé au laser. Elle y ajoute une plissée en popeline de coton et plexiglas acrylique découpé au laser.

La « Catharsis » : pour traduire ce processus consistant à libérer, et donc à soulager, des émotions fortes ou refoulées, la créatrice a imaginé un pull à col roulé à volants, un sarouel à volants et un corset en sergé de coton, auxquels s’ajoute un accessoire bouffant.

« L’Impermanence », l’état ou le fait de ne durer qu’une période de temps limitée, la créatrice l’interprète à travers une veste déconstruite en feutre acrylique et crêpe de Chine en soie, ainsi qu’une de collage en crêpe de Chine en soie et satin de coton.


Le 26 juillet avait lieu, à la galerie Tanit, un événement particulièrement émouvant, dédié à la commémoration du 4 août. Parce que l’art est finalement le meilleur exutoire aux traumatismes, la galerie, située face au port, au pied de l’immeuble Eastvillage dévasté par la monstrueuse double explosion, organisait ce qui ressemble à une cérémonie cathartique, entre un défilé...

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