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Société - Enquête Congo Hold-up

Ces millions de l’UE qui alimentent les comptes du réseau Tajeddine

Plus de six millions d’euros de fonds européens destinés à l’amélioration des infrastructures de la République démocratique du Congo (RDC) ont été attribués à une entreprise affiliée à Glory Group, le successeur de Congo Futur, un conglomérat, sous le coup de sanctions américaines depuis 2010 pour financement du Hezbollah, dirigé par le Libanais Ahmad Tajeddine. C’est ce que révèle l’enquête « Congo Hold-up », à laquelle « L’Orient-Le Jour » a participé.

Ces millions de l’UE qui alimentent les comptes du réseau Tajeddine

Une entreprise liée à un conglomérat sous sanctions américaines de recevoir des millions d’euros du Fonds européen de développement (FDE) entre 2015 et 2017. Archives AFP

Véritable arme financière dans la lutte américaine contre le terrorisme, le placement sur la liste des «  ressortissants spécialement désignés  » (Specially Designated Nationals (SDN) de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du Trésor interdit, à toute entité ressortissante ou tout résident, de faire des affaires avec la personne physique ou morale sanctionnée. Du fait de la primauté du dollar dans les échanges interbancaires, la mesure est généralement synonyme d’exclusion du système financier international.

Cela n’a pourtant pas empêché une entreprise liée à un conglomérat sous sanctions américaines de recevoir des millions d’euros du Fonds européen de développement (FDE) entre 2015 et 2017, selon les données révélées par l’enquête « Congo Hold-up ».

L’entreprise en question, la Société congolaise de construction moderne (SCCM), a reçu ces fonds européens dans le cadre d’un marché public portant sur l’amélioration de l’infrastructure judiciaire, policière et navale de la République démocratique du Congo (RDC). Sur les 6,6 millions d’euros versés à la société par le FDE, au moins 3,8 millions d’euros ont été transférés vers les comptes de la SCCM hébergés par la BGFIBank RDC – le reste allant sur d’autres comptes. Selon la SCCM, contactée par « Congo Hold-up », le montant de ces contrats financés par l’UE « atteindrait plus ou moins neuf millions d’euros ». « Il n’y a pas eu d’irrégularités », ajoute-t-elle. Or, la SCCM est une filiale de Glory Group, lequel est en réalité le successeur de Congo Futur. Ce conglomérat dirigé par le Libanais Ahmad Tajeddine, qui a été condamné en Belgique en 2008 pour fraude et blanchiment d’argent, fait l’objet de sanctions américaines depuis 2010 pour financement du Hezbollah.

Extrait de paiement entre l'UE et la SCCM. Document PPLAAF/Médiapart

Du point de vue purement légal, pour la justice américaine, le risque de sanctions par l’OFAC est nul. « Il n’y a pas de risques légaux particuliers dans la mesure où ces paiements ont été effectués en euros et qu’ils ne concernent pas des citoyens américains. Par ailleurs, le Fonds européen de développement bénéficie d’une immunité souveraine. Ce d’autant plus qu’il fournit un appui à l’aide au développement et qu’il ne mène pas des activités commerciales », explique Me Robert Clifton Burns, avocat au sein du cabinet Crowell & Moring à Washington DC et spécialisé dans les affaires de sanctions. Si problème il y a, il est donc plutôt d’ordre réputationnel. Contactée par « Congo Hold-up », la Commission européenne affirme qu’elle « ne disposait d’aucune information sur ces liens présumés » entre la SCCM et Congo Futur. Son porte-parole ajoutant qu’il s’agit de « contrats de travaux et de fournitures, attribués à la suite d’une procédure concurrentielle, conformément à nos procédures de passation de marchés (lesquelles) ont été pleinement respectées à tous les stades de la procédure ».

Interconnexion à plusieurs niveaux

Certes, sur le papier, Congo Futur et la SCCM sont deux compagnies bien distinctes, aussi bien d’un point de vue managérial qu’actionnarial. D’après le registre du commerce congolais, la SCCM est gérée par un Libanais, Abdel Karim Berry, et est détenue à 90 % par une offshore libanaise, la Luzerne Commerce Company LCC SAL. Cependant, plusieurs indices concordants permettent de relier la SCCM au conglomérat des Tajeddine : d’abord, la BGFI désigne elle-même la société immobilière comme une filiale de Glory Group dans des correspondances que nous avons pu consulter ; ensuite, son siège est le même que celui du conglomérat – la « Futur Tower », située au cœur du quartier des affaires de Kinshasa ; enfin, plusieurs actionnaires et cadres de l’ancienne Congo Futur sont directement ou indirectement impliqués dans la SCCM.

Preuve de paiement de l'EU à la SCCM, transféré à Ahmed Tajeddine, le patron de Congo Futur sur son email Kin Trading, "[email protected]", ainsi qu'à Youssef Sleiman, directeur et actionnaire de Glory Group, sur son adresse Kin Trading, "[email protected]", qui en informe ensuite la BGFI. Document PPLAAF/Mediapart

Surtout, lorsque certains d’entre eux communiquent avec la BGFI afin de réaliser certaines opérations au nom de la SCCM (transferts d’argent, échanges de devises, réponses aux demandes d’informations), ils n’hésitent pas à utiliser une autre adresse professionnelle que celle de cette société : « @kintrading.com ». C’est le cas d’Abed Hassan Farhat, à la fois actionnaire de Congo Futur et directeur financier de Kin Trading SPRL ; d’Ahmad Tajeddine, directeur et actionnaire de Congo Futur ; et de Youssef Sleiman, directeur et actionnaire de Glory Group. Or, Kin Trading est décrite dès 2011 par la Commerzbank, comme « une entité opérationnelle de Congo Futur ». La banque allemande s’appuie d’ailleurs sur cet argument pour notifier la BGFIBank RDC qu’elle ne procédera pas à un transfert de fonds demandé par Kin Trading, afin de rester en conformité avec les sanctions de l’OFAC. Cela n’empêche pas la SCCM de démentir fermement tout lien direct avec Kin Trading, se bornant à évoquer une relation commerciale limitée à « l’achat de béton et la construction de hangars ».

De la SCCM à Kassem Tajeddine

Alors que la SCCM recevait des financements européens, elle procédait par ailleurs à des transferts de plusieurs millions de dollars de ses comptes à la BGFI vers plusieurs compagnies situées aux Émirats arabes unis. Parmi elles, une entreprise se distingue : Epsilon Trading FZE. La compagnie appartient en effet au frère d’Ahmad, Kassem Tajeddine, qui est placé sur la liste des « ressortissants spécialement désignés » de l’OFAC. Selon la fuite, Epsilon Trading FZE a reçu directement plus de 6 millions de dollars venant des comptes de la SCCM à la BGFI. Cette opération interpelle d’autant plus que Kassem Tajeddine a lui-même reconnu avoir utilisé Epsilon Trading FZE afin de blanchir de l’argent et de contourner les sanctions américaines en vigueur. En 2017, il a été jugé coupable par la justice américaine d’avoir délibérément dissimulé son association avec Epsilon Trading FZE, afin de conduire plus de 27 millions de dollars de transactions avec des entreprises américaines, violant ainsi ces interdictions. Il a été condamné à 60 mois de prison ainsi qu’à une amende de 50 millions de dollars, avant d’être libéré en 2020 pour motifs sanitaires dans le contexte de la pandémie.

Enquête exclusive

Comment la nébuleuse Tajeddine contourne les sanctions américaines contre le Hezbollah

De son côté, la SCCM reconnaît qu’il est « possible » que ces virements aient eu lieu « pour l’achat des matériaux ou des engins », tout en insistant qu’elle n’avait pas connaissance du fait qu’Epsilon appartenait à Kassem Tajeddine, qu’elle « ne connaît même pas ».

Les banques correspondantes ont tout de même tiré la sonnette d’alarme sur le risque de blanchiment d’argent associé à la SCCM. Ainsi, en septembre 2016, la maltaise FIMbank soumet une demande d’information complémentaire auprès de la filiale congolaise de la BGFIBank concernant la SCCM et la Luzerne Commerce Company LCC SAL. Après plusieurs échanges, la BGFI se veut rassurante sur la nature des transferts et, dans un e-mail adressé à la FIMbank le 27 octobre, s’appuie même sur le fait « qu’à certains moments, elle (la SCCM) a reçu des financements du Fonds européen de développement ».

FIMbank n’a pas souhaité répondre à nos questions concernant son « ancienne relation bancaire avec BGFIBank RDC » pour des raisons de confidentialité. Elle affirme cependant maintenir « les normes éthiques et de conformité les plus élevées dans ses relations avec ses contreparties ». La BGFIBank finit par clôturer les comptes des sociétés liées à Glory Group, y compris ceux de la SCCM, tout en maintenant « qu’il n’existe aucun lien entre ces sociétés et le groupe Congo Futur (sic) » et « que la revue de leurs opérations ne relève aucune violation des instructions réglementaires sur la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme », lit-on dans un courrier électronique de la filiale congolaise du 6 novembre 2017 adressé à la BGFIBank Paris.


Cette enquête a été soutenue financièrement par le fonds Investigative Journalism for Europe (IJ4EU).


NB: Cet article a été modifié le 26/11/2021 pour rectifier des erreurs de calculs sur les montants totaux transférés respectivement à la SCCM et Epsilon.

Vous avez des questions sur cette enquête, ses conclusions, sa réalisation ? Posez-les à notre journaliste Nada Maucourant Atallah, en envoyant un email à [email protected], elle vous répondra demain jeudi sur www.lorientlejour.com à 17h (heure Beyrouth).


Véritable arme financière dans la lutte américaine contre le terrorisme, le placement sur la liste des «  ressortissants spécialement désignés  » (Specially Designated Nationals (SDN) de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du Trésor interdit, à toute entité ressortissante ou tout résident, de faire des affaires avec la personne physique ou morale...

commentaires (2)

Malheureusement, l'UE n'est plus qu'ue machine naïve à distribuer des millards, sans aucune colonne vertébrale, ni politique étrangère commune ni défense commune ni fiscaclité commune. En revanche, elle est sous a coupe de lobbies ultra influents qui exercent un contrôle efficace sur l'appareil "législatif" dont ils rédigent les textes pour les députés, qui sont ensuite présentés par lesdits députés au parlement pour être votés. Il n'est dpnc pas surprenant que les services de l'UE effectuent des versements à des bénéficiaires "bizarres". Aucune surprise, aucun contrôle malgré la pléthorrique Administration ultra bien payée.

Joseph ADJADJ

00 h 32, le 25 novembre 2021

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Commentaires (2)

  • Malheureusement, l'UE n'est plus qu'ue machine naïve à distribuer des millards, sans aucune colonne vertébrale, ni politique étrangère commune ni défense commune ni fiscaclité commune. En revanche, elle est sous a coupe de lobbies ultra influents qui exercent un contrôle efficace sur l'appareil "législatif" dont ils rédigent les textes pour les députés, qui sont ensuite présentés par lesdits députés au parlement pour être votés. Il n'est dpnc pas surprenant que les services de l'UE effectuent des versements à des bénéficiaires "bizarres". Aucune surprise, aucun contrôle malgré la pléthorrique Administration ultra bien payée.

    Joseph ADJADJ

    00 h 32, le 25 novembre 2021

  • Quelle honte ce rata européen toxique.

    Je partage mon avis

    08 h 43, le 24 novembre 2021

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