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Société - Crise

Dans un Liban en crise, les addictions sont en forte hausse

L’année 2021 est celle de l’augmentation de la toxicomanie et des troubles psychiatriques, selon plusieurs ONG, soutenues par le programme ReCEVAL de l’AFD, dont la seconde phase vient d’être lancée.

Dans un Liban en crise, les addictions sont en forte hausse

Crise économique, politique et sociale sans précédent, catastrophe des explosions du port de Beyrouth… autant de facteurs qui, en l’espace de deux ans, semblent avoir laissé leur empreinte sur la santé mentale des Libanais. Si les autorités sanitaires ne possèdent pas de chiffres officiels sur l’augmentation des troubles psychiques et des addictions depuis le début de la crise, les ONG, elles, font part d’une hausse de la demande en matière de cures de désintoxication et de consultations psychiatriques.

Parmi ces associations, l’ONG Skoun, qui prend gratuitement en charge des toxicomanes, assure travailler à plein régime depuis le début de l’année. « Nous accueillons, ainsi que les autres centres de traitement du pays, le maximum de patients possible depuis janvier », confie Tatiana Sleiman, directrice exécutive de Skoun. Elle révèle une hausse de 20 % des personnes admises en désintoxication par rapport à 2019 dans son centre, situé dans l’enceinte de l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri avec lequel l’association travaille de pair pour le traitement des dépendances à la drogue et l’alcool.

« Nous traitons de plus en plus de personnes qui ont sombré dans l’alcoolisme ou qui sont dépendantes au cannabis, à l’héroïne ou à certains médicaments. Ces dépendances sont en forte augmentation, avec tout ce qui se passe dans le pays. Nous avons même constaté que le Crystal meth (drogue à base de métamphétamine) a fait son entrée au Liban et que de plus en plus de personnes en consomment », révèle Mme Sleiman. Elle ajoute que la majorité des patients de Skoun sont des hommes âgés de 25 à 34 ans.

Listes d’attente dans les centres de soins

L’aggravation de la crise dans laquelle le pays est plongé est palpable à travers l’augmentation des demandes effectuées auprès du centre, qui vont crescendo depuis 2019. Après avoir traité 450 toxicomanes en 2019, Skoun a offert des soins à 590 personnes en 2020. De janvier à octobre 2021, ce sont 600 personnes qui se sont fait traiter chez Skoun. Un nombre qui risque d’être revu à la hausse d’ici à la fin de l’année. « Nous accueillons désormais entre 250 et 280 toxicomanes par mois, contre 200 à 220 personnes l’an dernier », révèle la directrice de l’ONG.

« L’addiction est pour eux une façon de s’adapter à la crise. Ils boivent pour gérer leur stress, fument pour pouvoir dormir ou essaient de nouvelles drogues parce qu’ils sont complètement désœuvrés. De plus, les gens n’ont plus les moyens de se faire soigner dans les hôpitaux privés. Voilà pourquoi nous constatons un afflux de patients dans les centres gratuits comme le nôtre. Nous avons tous les mois 20 à 25 personnes sur les listes d’attente. Il faut un mois à un mois et demi d’attente pour pouvoir commencer une cure », ajoute-t-elle.

Dans ce contexte d’aggravation de la toxicomanie, Tatiana Sleiman révèle par ailleurs une pénurie au niveau des médicaments employés dans le traitement des addictions aux opiacés due à la crise économique et aux difficultés à se procurer certains produits pharmaceutiques. « Le ministère de la Santé a des stocks qui suffisent jusqu’à fin novembre, mais on ne sait pas comment faire pour la suite. Quelque 1 000 personnes se font traiter en ce moment pour ce genre d’addictions dans tout le pays, dont 240 personnes suivies par Skoun. Tous les centres ont commencé à rationner leurs stocks », soupire-t-elle.

Projet ReCEVAL de l’AFD

La détérioration sans précédent de la santé mentale au Liban a poussé l’Agence française de développement (AFD), investie depuis 2019 dans la lutte dans ce domaine, à lancer cette semaine la seconde phase du projet « ReCEVAL : Renforcement des capacités contre l’exclusion, la violence et les addictions au Liban ».

Ce programme, prévoit de soutenir plusieurs ONG et centres de santé dont Skoun, et sera financé à hauteur de 5,3 millions d’euros pendant deux ans et demi. Il a été reconduit mardi lors d’une cérémonie à l’ESA, en présence de l’ambassadrice de France, Anne Grillo, du directeur de l’AFD, Gilles Genre-Grandpierre, et du directeur général de l’ESA, Maxence Duault. ReCEVAL est mis en place en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’ESA Business School et Médecins du monde (MdM), et avec la participation du Programme national de santé mentale (PNSM) du ministère de la Santé.

La première phase de ReCEVAL a été lancée en 2019, avec la création d’un centre communautaire pour la santé mentale au sein de l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri, géré par MdM, ainsi qu’un centre similaire à Baalbeck. La prise en charge psychiatrique a également été introduite dans plusieurs centres de santé primaire à Tripoli.

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« La seconde phase du programme qui vient d’être lancée permettra de créer un nouveau centre communautaire de santé mentale (CMHC) à Tripoli où l’on travaillera de pair avec Skoun pour traiter la toxicomanie », explique Bernadette Farcy, coordinatrice générale de Médecins du monde au Liban.

« Nous voyons passer beaucoup de cas de dépression, d’anxiété et de troubles du stress post-traumatique (TSPT) reliés aux explosions du port et à la crise économique et politique. Les gens nous confient qu’ils n’ont plus de perspectives d’avenir, indique Mme Farcy. Il est clair que le nombre de consultations a augmenté entre 2020 et 2021, et que nous avons des listes d’attente dans nos centres. »

La responsable de MdM révèle par ailleurs que les Centres communautaires de santé mentale (CMHC) offrant des consultations psychiatriques gratuites accueillent de plus en plus de Libanais. « En 2019, nos centres ont accueilli 30 % de Libanais et 70 % de Syriens. Aujourd’hui, nous accueillons autant de patients des deux nationalités, à cause de la crise économique qui touche les Libanais mais aussi parce que les problèmes de santé mentale ont augmenté », révèle Mme Farcy.

Lancement de la deuxième phase du programme ReCEVAL de l’AFD, à l’ESA. De gauche à droite: Bernadette Farcy, Maxence Duault, Gilles Genre-Grandpierre, Anne Grillo, Iman Chankiti (représentante de l’OMS) et le Dr Rabih Chamaï. Photo DR

Des mineurs pensent au suicide

Parmi les autres bénéficiaires du programme ReCEVAL, la ligne verte Embrace pour le support émotionnel et la prévention contre le suicide (1 564) fait part d’une augmentation des appels de détresse depuis 2019. « Nous sommes passés d’une moyenne de 5 appels par jour en 2019 à une moyenne de 25 appels en 2021 », révèle Mia Atoui, cofondatrice d’Embrace. « En 2019, notre ligne a reçu 2 000 appels. En 2020, nous sommes passés à 6 000 appels. Le nombre d’appels a encore augmenté cette année ; de janvier à octobre 2021, nous avons recensé 7 498 coups de fil », indique Mme Atoui.

La majorité des appels reçus par Embrace proviennent d’hommes et de femmes âgés de 18 et à 35 ans dont « beaucoup se plaignent des difficultés économiques », selon la responsable. « Des pères de famille nous disent qu’ils n’arrivent pas à acheter à manger à leurs enfants. Des femmes nous confient être victimes de violence domestique, alerte la cofondatrice d’Embrace. Récemment, la ligne reçoit de plus en plus d’appels de mineurs victimes de violence domestique ou inquiets pour leurs amis qui sont tentés par le suicide. »

« Il n’y a pas d’études sur la santé mentale au niveau national qui ont été faites dernièrement au Liban ni de chiffres à ce sujet », déplore pour sa part le Dr Rabih Chamaï, directeur du Programme national de santé mentale (PNSM). Il révèle par ailleurs que certaines « études partielles » ont été menées, notamment après les explosions du port « qui montrent l’étendue des problèmes reliés à la santé mentale ». Pour le Dr Chamaï, une des solutions aux problèmes de santé mentale au Liban « serait de régler la crise politique et économique que traverse le pays ». « Mais en attendant, nous travaillons à aider les personnes qui sont en souffrance et qui n’arrivent plus à fonctionner dans leur vie quotidienne. Mais le travail politique doit continuer en parallèle », alerte le psychiatre. « La santé mentale est un investissement dans lequel les gouvernements et les bailleurs de fonds gagneraient à s’engager », ajoute-t-il.


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commentaires (1)

Mes excuses, Mme Antonios et les puristes de la langue de Molière à l’OLJ: le terme « addiction » n’est pas français et c’est du pur anglicisme…il faudrait dire plutôt « dépendance » ou « toxicomanie »…Merci de corriger…Néanmoins article très pertinent et qui souligne le degré de misère et de déchéance humaine et psychologique qu’ont atteints surtout nos jeunes voyant tous les horizons bouchés devant eux alors que nos dinosaures sclérosés et criminels continuent de se prélasser comme si de rien n’était…allez, aboutissement normal du slogan national depuis belle lurette: chacun pour soi et Dieu pour tous! Hélas

Saliba Nouhad

16 h 07, le 12 novembre 2021

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Commentaires (1)

  • Mes excuses, Mme Antonios et les puristes de la langue de Molière à l’OLJ: le terme « addiction » n’est pas français et c’est du pur anglicisme…il faudrait dire plutôt « dépendance » ou « toxicomanie »…Merci de corriger…Néanmoins article très pertinent et qui souligne le degré de misère et de déchéance humaine et psychologique qu’ont atteints surtout nos jeunes voyant tous les horizons bouchés devant eux alors que nos dinosaures sclérosés et criminels continuent de se prélasser comme si de rien n’était…allez, aboutissement normal du slogan national depuis belle lurette: chacun pour soi et Dieu pour tous! Hélas

    Saliba Nouhad

    16 h 07, le 12 novembre 2021

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