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Société - Portrait

Firas Abiad peut-il soigner le Liban ?

Dans un contexte d’effondrement du système de soins libanais, la nomination d’un homme au ministère de la Santé suscite l’espoir : celle de Firas Abiad. Portrait de celui qui dirigeait l’hôpital Rafic Hariri, devenu l’emblème de la réussite d’une institution publique.

Firas Abiad peut-il soigner le Liban ?

Firas Abiad, fin juillet 2021, quelques semaines avant sa nomination en tant que ministre de la Santé du gouvernement de Nagib Mikati. Photo AFP

Il y a des hommes qui portent bien leur nom. Firas Abiad semble en faire partie. « Abiad » veut dire « blanc ». Blanc comme neige ? « Oui », répond quasi unanimement son entourage professionnel et intime. Il faut reconnaître qu’il est difficile de trouver la petite bête qui pourrait jeter le discrédit sur celui qui a succédé le 10 septembre dernier à Hamad Hassan à la fonction de ministre de la Santé au sein du gouvernement du Premier ministre Nagib Mikati.

Chirurgien de 52 ans (du même âge que son prédécesseur), Firas Abiad reprend un des portefeuilles les plus sensibles à l’heure où le système médical libanais est en pleine déliquescence, avec en toile de fond un accès aux soins de plus en plus difficile pour la population, une pénurie de médicaments, le coronavirus, des hôpitaux qui sombrent et un personnel soignant sous-payé dont une large partie (la plus qualifiée) est partie à l’étranger retrouver d’attrayantes opportunités. Contrairement à la majorité des technocrates de ce nouveau cabinet, le Dr Abiad, qui ne s’est pas exprimé dans les médias depuis sa nomination, est loin d’être inconnu du public. Ce n’est pas toutefois son passé politique (il n’en a pas) qui lui vaut cette renommée, mais sa gestion durant la pandémie de Covid-19 de l’hôpital universitaire public Rafic Hariri de Beyrouth. Sans compter ses nombreux tweets (près de 4 000 depuis le 14 avril 2020) qui ont fait de lui une source d’informations incontournable et un lanceur d’alerte influent concernant l’évolution de la pandémie et les différentes crises affectant le système de santé libanais.

« Ce qu’il a fait en plein Covid est impressionnant », reconnaît sans nuance le Dr Georges Dabar, directeur médical de l’hôpital universitaire Hôtel-Dieu. Il est assez rare au Liban qu’une institution privée fasse l’éloge d’un hôpital gouvernemental, tant ces derniers ont une réputation déplorable en raison de leur manque cruel de moyens. Et pourtant les faits parlent d’eux-mêmes : l’hôpital Rafic Hariri a été le premier et le seul établissement à traiter des patients contaminés par le virus pendant les quatre mois qui ont suivi l’apparition de celui-ci au Liban le 21 février 2020. L’établissement public a continué à servir de référence dans la lutte contre la pandémie, avec une adaptation régulière de ses unités de soins, de ses équipements et de sa capacité d’accueil durant les périodes de pic. Et pourtant, cet hôpital revient de loin. L’établissement était connu pour son piètre état et sa faillite financière. Alors comment expliquer un tel succès ? Il repose en fait sur les qualités du capitaine de bord Firas Abiad, estiment ses proches, mais aussi sur l’appui dont il a bénéficié.

Indépendant des pressions politiques

Né à Londres, avec un parcours académique réparti entre l’Université américaine de Beyrouth, le Royaume-Uni et les États-Unis, Firas Abiad, père de trois enfants, a commencé par faire carrière en Arabie saoudite, où il a exercé une dizaine d’années durant au « Specialized Medical Center Hospital » à Riyad avant de revenir dans la capitale libanaise en 2010 pour un poste de chirurgien gastro-intestinal et bariatrique à l’AUBMC et d’enseignant à l’AUB (fonction qu’il a conservée jusqu’à aujourd’hui). Cinq années plus tard, en 2015, il est nommé à la présidence du conseil d’administration de l’hôpital universitaire Rafic Hariri, le plus grand hôpital gouvernemental parmi les 32 que compte le pays. Ces institutions médicales publiques sont loin d’être à l’abri du joug politique. Chacune d’entre elles est en effet gérée par un conseil nommé par un parti à connotation confessionnelle selon le principe du partage des parts (mouhassassa), ce découpage traditionnel du gâteau en fonction des quotas.

« Les partis se sont partagé les hôpitaux gouvernementaux, et ils nomment à leur tête des personnes indépendamment de leurs compétences mais en fonction de leurs allégeances politiques », regrette le Dr Robert Sacy, chef du service pédiatrie et néonatologie à l’hôpital public de la Quarantaine. Firas Abiad doit-il être alors catalogué comme proche du courant du Futur, mouvement dirigé par le fils de l’ancien Premier ministre assassiné qui a donné son nom à l’hôpital ? À en croire son entourage, il semblerait que le Dr Abiad fasse exception dans ce paysage d’administrateurs politisés et peu qualifiés. Il est vrai que Saad Hariri avait pour ambition de faire du chirurgien le futur ministre de la Santé au sein du gouvernement qu’il a vainement tenté de constituer entre octobre 2020 et juillet dernier. Mais selon Moustapha Allouche, vice-président du courant du Futur, le principal concerné n’a pas pour autant d’affiliation au parti. « Les gens pensent cela parce qu’il est sunnite et qu’il était déjà pressenti à ce poste, mais il n’est pas actif politiquement. Il était le favori de Saad Hariri grâce à la réputation qu’il a acquise dans sa gestion de l’hôpital Rafic Hariri. Et connaissant l’homme, ses positions toujours objectives et rationnelles, je pense que c’est un excellent choix », affirme M. Allouche.

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« Ce sont les membres du Futur qui connaissent le Dr Abiad, mais pas l’inverse », assure avec détermination le Dr Imad Chokr, pédiatre au sein de l’hôpital Rafic Hariri. « Il n’est pas partisan et cela s’est toujours vérifié dans notre travail avec lui. Il prend les bonnes décisions et il est libre », insiste-t-il. Son prédécesseur au ministère de la Santé, Hamad Hassan, avait lui aussi au départ les faveurs de l’opinion publique et du monde médical, avant d’être soupçonné de servir l’agenda politique du Hezbollah en facilitant notamment l’écoulement sur le marché libanais de médicaments en provenance d’Iran. « On ne risque pas de voir Firas Abiad transformer son ministère en marionnette au service du courant du Futur », ironise Moustapha Allouche qui reconnaît que la tâche n’était pas facile pour l’ex-ministre dans un contexte de paralysie politique aiguë depuis la thaoura et la double explosion au port de Beyrouth.

Pourtant les pressions politiques n’ont pas manqué lorsque Firas Abiad était à la tête de l’hôpital Hariri, un mastodonte capable d’absorber plus de 15 000 admissions par an. Quand il récupère sa gestion en 2015, l’institution est délabrée avec un trou financier énorme et un personnel loin d’avoir les qualifications requises, comme dans la plupart des hôpitaux gouvernementaux. « Il n’a jamais accepté que le politique interfère dans ses décisions. Il a fallu qu’il dise non à des personnes qui voulaient placer des gens à des postes pour lesquels ils n’étaient pas qualifiés, juste en raison de leur affiliation politique. C’était un vrai défi pour lui, mais il a réussi », confie une source proche du Dr Abiad qui a souhaité garder l’anonymat.

Workaholic

« C’est le genre de personnes qui vous donnent des complexes. Il ne fait que travailler, et à côté de cela, il est capable de vous parler de football ou de vous sortir une citation du dernier bouquin qu’il est en train de lire », confie Christophe Martin, l’ancien chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Liban, organisme humanitaire qui est en partenariat avec l’hôpital Rafic Hariri. Firas Abiad, un workaholic ? Ceux qui le connaissent acquièscent. Mais ce surinvestissement lui a permis de gagner la confiance de ses interlocuteurs internationaux. À l’unanimité, l’homme y est pour beaucoup dans le succès du partenariat entre l’hôpital Rafic Hariri et le CICR. Noué en 2016, celui-ci avait à l’origine pour but de soutenir l’hôpital dans sa prise en charge des populations vulnérables, à l’instar notamment des réfugiés syriens, qui y étaient reçus et soignés depuis 2012 sans pouvoir s’acquitter des frais, entraînant l’hôpital dans un déficit abyssal. Une série de projets de réhabilitation est alors lancée. L’établissement a pu renouveler ses équipements, moderniser son service d’urgences et former son personnel.

« On est très content de ce qu’on a fait, ça a été un vrai succès. De son côté, le Dr Abiad a grandement rationalisé les coûts, au point de diviser le déficit par dix. En 2019, juste avant la crise du Covid, l’hôpital Rafic Hariri n’était plus déficitaire », relate Antoine Hess, directeur de projet auprès du CICR. Le succès est tel qu’il aboutit à un partenariat additionnel avec l’Agence française de développement (AFD) qui arrive munie d’une donation de 20 millions d’euros. « Si on n’avait pas eu quelqu’un comme lui à la tête de l’hôpital, on ne serait jamais arrivé à ce degré de maturité. Il a une vision, un engagement, et en même temps de l’humilité », renchérit Christophe Martin qui ne tarit pas d’éloges au sujet de celui qu’il qualifie d’excellent capitaine.

Un capitaine qui n’a jamais compté ses heures de travail, cherchant sans cesse à répandre une culture du mérite dans une institution publique où le clientélisme est souvent de mise. « Quand il a commencé à créer le centre de vaccination contre le Covid-19, il allait tous les jours à l’hôpital le matin à 5h30 et il passait tout son temps avec l’équipe pour s’assurer que tout était fluide pour les patients. C’est comme cela que s’exprime le leadership de Firas, c’est un leadership par l’exemple », raconte son épouse Ghina Ghaziri, gynécologue obstétricienne à l’AUBMC.

L’homme était-il pour autant apprécié de toutes ses équipes ? Ici, les avis sont mitigés. Bassam Akoum, chef du comité du personnel médical de l’établissement public, reproche au chirurgien d’avoir eu pour seule obsession la réussite de l’hôpital au point d’avoir totalement négligé les employés. Le personnel a régulièrement été en grève jusqu’à aujourd’hui, en raison notamment d’un conflit salarial qui l’oppose à l’administration depuis plusieurs années. « Malgré un décret stipulant de nous augmenter, Firas Abiad n’a jamais lâché un sou. Il a toujours fait mine d’ignorer nos droits. C’est quelqu’un qui n’écoute pas et c’est pour cela qu’il a fallu aller plusieurs fois au conflit », affirme M. Akoum, qui reconnaît toutefois que le médecin est arrivé à la tête de l’hôpital au moment où celui-ci était « en lambeaux », avant de devoir faire face à la pire crise financière que traverse le Liban depuis fin 2019.

Le seul élément positif

Confrontés à des pertes financières conséquentes qui les ont poussés, pour certains, à augmenter leurs tarifs, entravant encore plus l’accès aux soins à une population déclassée, les établissements hospitaliers misent beaucoup sur le nouveau ministre.

« Le seul élément positif au sein de ce gouvernement, c’est Firas Abiad. Les autres, je ne les connais pas », affirme Sami Rizk, directeur du LAU Medical Center-Rizk Hospital. « C’est un médecin, et en plus il connaît tous nos besoins. Sur le plan personnel, il est extrêmement éthique. On espère qu’il mettra toutes ses qualités au service du ministère, mais encore faut-il qu’on lui donne les moyens de ses ambitions », ajoute-t-il. « C’était un directeur d’hôpital public et non privé, cela veut dire qu’il mettra sûrement la priorité sur le public, et ça c’est important », relève pour sa part le Dr Sacy.

L’entourage du nouveau ministre de la Santé est persuadé qu’il ne poursuivra pas sa mission si on lui met des bâtons dans les roues. « Firas ne perdra pas de temps à faire de la politique. S’il a accepté cette fonction, c’est qu’il croit avoir la capacité de faire évoluer les choses, mais si ça bloque à chaque fois qu’il va réclamer des fonds, il partira », estime l’humanitaire Christophe Martin.La prise de fonctions du Dr Abiad au sein d’un État libanais à la réputation entachée n’est pas dénuée d’un risque de ternir ses accomplissements passés. C’est d’ailleurs la crainte qu’a éprouvée Ghina Ghaziri pour son mari et l’ensemble de sa famille lorsque le portefeuille lui a été proposé. « Finalement, j’ai pu surmonter mon inquiétude parce que je suis convaincue qu’il a une mission. Je lui ai dit : “En fait, je te vois comme une tente de la Croix-Rouge au milieu d’une guerre, et tout ce que tu dois faire maintenant c’est sauver tout le monde sans discrimination.” Peu importent les conséquences sur son avenir, là sa priorité est de faire ce qui est juste. »


Il y a des hommes qui portent bien leur nom. Firas Abiad semble en faire partie. « Abiad » veut dire « blanc ». Blanc comme neige ? « Oui », répond quasi unanimement son entourage professionnel et intime. Il faut reconnaître qu’il est difficile de trouver la petite bête qui pourrait jeter le discrédit sur celui qui a succédé le 10 septembre dernier à...

commentaires (6)

AVEC LES MOYENS MIS A SA DISPOSITION PAR LES MAFIEUX GOUVERNANTS DE LA TETE ESPERONS QU,IL PUISSE RENDRE LA MEME QUALITE DE SERVICES

SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

09 h 07, le 12 octobre 2021

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Commentaires (6)

  • AVEC LES MOYENS MIS A SA DISPOSITION PAR LES MAFIEUX GOUVERNANTS DE LA TETE ESPERONS QU,IL PUISSE RENDRE LA MEME QUALITE DE SERVICES

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    09 h 07, le 12 octobre 2021

  • Bravo et merci Mr Abiad , dans ce pays , il nous en faudra beaucoup de gens intègre comme vous, nommé ministre par le mérite , et rien d’autre.

    Ziad

    21 h 43, le 11 octobre 2021

  • Un dirigeant, et des meilleurs.

    Esber

    19 h 01, le 11 octobre 2021

  • On ne regrette pas l'ancien playboy ni ses magouilles scabreuses.

    Je partage mon avis

    08 h 11, le 11 octobre 2021

  • Un homme intègre, passionné, expérimenté et compétent entre dans un ministère gangrené par la corruption et l'affairisme. S'il réussit, cela voudra dire qu'il y a vraiment de l'espoir pour un nouveau Liban. S'il échoue, ce sera par la faute des politiciens pourris et il devra procéder à l'autopsie finale du pays.

    KASSIR Mounir

    07 h 01, le 11 octobre 2021

  • Bravo Firas! We are proud of you and need more men and women like you in government to save our dying nation! Keep up the great work and hope you serve as a role model for our failed political class and young generations.

    Sabri

    05 h 24, le 11 octobre 2021

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