Rechercher
Rechercher

Idées - Au-delà de l’effondrement

Une pause pour retrouver le temps de l’imagination

Une pause pour retrouver le temps de l’imagination

Crédit photo : Lina Mounzer

Cela fait près de deux ans que nous sommes descendus dans la rue en octobre 2019, bien que la distance qui nous sépare de ce moment ne puisse pas vraiment être mesurée dans le temps. Ou peut-être est-ce que ce temps-là semble désormais si lointain que « deux ans » est une donnée qui paraît être devenue complètement dénuée de sens. La longue et violente chute, des sommets du 17 octobre vers les bas-fonds actuels, nous a ébranlés au point de modifier notre propre langage. Ce qui a du sens pour les autres n’en a pas pour nous ; de même, la façon dont nous mesurons et comprenons les choses ne peut plus être traduite de manière vraiment satisfaisante à des personnes extérieures à cette réalité. Ainsi, alors que ces dernières pourraient se contenter de dire « il y a deux ans » et en rester là, dans notre langage, il serait plus exact de dire : « deux millions d’estomacs vides plus tard », « du temps de la stabilité monétaire », « lorsque Beyrouth était intacte » ou encore « quand nous avions encore un espoir et un avenir »…

Et pourtant, même si nous ne pouvons plus vraiment employer le terme de « révolution » en restant crédibles, l’histoire de ce que nous sommes devenus au cours des deux dernières années ne peut que commencer par – ou du moins inclure – ces deux mois magiques et enivrants de la fin de l’année 2019.

J’ai beaucoup réfléchi à cette histoire – comment la raconter et avec quel langage – depuis que je suis arrivée ici, en cette résidence littéraire dans un petit village suisse. L’immense fenêtre de ma cabane donne sur une vallée verdoyante, parsemée de vaches, avec le lac Léman qui scintille et le mont Blanc qui se dresse au loin. Comment est-il possible qu’un tel endroit ne se trouve qu’à un vol d’avion (et un trajet ferroviaire) du Liban? Cette fois encore, la distance n’est pas quelque chose qui peut être exprimé à travers les unités de mesure habituelles : dire que j’ai franchi un portail de téléportation vers une autre planète, ou que j’ai été projetée dans un univers parallèle au moyen d’un dispositif, me paraît presque plus crédible.

Je partage cette résidence avec un petit groupe d’écrivains et de traducteurs, tous venus, jusqu’à présent, d’Europe ou d’Amérique du Nord. Et, bien que l’on échange dans de (très) nombreuses langues, il n’y a personne avec qui je puisse parler ce nouveau langage que le Liban a inventé pour nous au cours des deux dernières années. Ainsi, pour répondre à toutes les questions curieuses que me posent mes interlocuteurs – plus ou moins informés – sur l’endroit d’où je viens, je dois effectuer une traduction bien plus compliquée que toutes les autres que j’ai eu à faire.

Dans la même rubrique

Le mal d’un pays au plus mal

C’est en partie parce que pour raconter l’histoire de ce qu’est Beyrouth, de ce qu’est le Liban aujourd’hui, pour en faire ressentir tout l’impact, je ne peux pas laisser de côté ce qu’ils ont été, ni ce qu’ils ont rêvé d’être. En partie aussi parce que les détails de tout cela sont si compliqués, et la série d’événements qui ont eu lieu si dramatiques et extrêmes, que, relayés tous ensemble, ils peuvent presque sembler absurdes.

« Non, dis-je en réponse à une question, ce n’est pas le soulèvement qui a causé l’effondrement économique, mais les conditions qui ont conduit à cet effondrement ont également déclenché le soulèvement. » « Non, dis-je à un autre, ce n’est pas l’effondrement économique qui a provoqué l’explosion, mais la négligence qui a permis l’explosion a également accéléré et aggravé les effets de l’effondrement économique. »

Et lorsque l’on me demande : « Comment c’est d’être ici maintenant ? » j’ai envie de dire : « C’est comme être dans un rêve, mais je ne suis pas sûre de savoir quel est le rêve, le cauchemar du Liban ou le fantasme de cet endroit vert et tranquille. » Ou encore : « On éprouve un sentiment de trahison en découvrant, sans le moindre doute, que pendant tout ce temps où nous nous sommes débattus et avons souffert, il y avait un tout autre monde qui – malgré la pandémie – a pu continuer à fonctionner plus ou moins normalement. » Je veux décrire comment, alors que j’attendais d’embarquer dans mon avion à l’aéroport de Beyrouth, il y a eu soudainement une forte détonation, et plusieurs personnes ont crié, moi y compris, et comment les fonctionnaires ont rassuré tout le monde gentiment en disant que c’était juste un podium qui avait été renversé, et comment j’ai regardé la femme qui était assise à côté de moi et je me suis excusée d’avoir réagi de manière excessive, et comment elle a souri et m’a tapoté la main en disant « c’est bon habibté, il n’y a personne ici qui ne soit pas à bout de nerfs ». Et puis comment, à la gare de Genève, lorsqu’un préposé portant une pile de planches de bois les a fait tomber dans un grand fracas, j’ai sursauté, puis j’ai regardé autour de moi pour constater que personne n’avait entendu ce bruit, et comment je me suis sentie si secouée, surtout après mon long vol sans sommeil, que j’ai remonté mon masque pour pouvoir pleurer sans que personne ne le remarque, et c’est là que j’ai vraiment réalisé à quel point j’étais loin de chez moi.

« Ça fait quoi d’être ici maintenant? » Pour cette question-là, je renonce à traduire, et me contente de mots communs et plats, ceux qui permettent d’atténuer les sentiments ou de détourner l’attention : « Bizarre… un peu irréel. »

Je reste prudente. Je ne veux pas en dire trop, trop tôt, parce que je ne veux pas que ma personnalité soit confondue avec la souffrance de mon pays, qu’une litanie de ses misères devienne tout ce que je peux offrir en guise de conversation. Je peux supporter que mon altérité soit désignée de bien des manières, mais pas par la pitié.

Dans la même rubrique

Quand on a cru entendre un battement de cœur

Mais par-dessus tout, je veux être capable de faire profil bas et de me fondre dans la masse autant que possible, afin de pouvoir faire le travail pour lequel je suis venue ici. Le genre de travail que je n’ai pas pu faire depuis le temps où le pays était encore éclairé, celui où Gemmayzé était encore intact, le temps où l’on trouvait des médicaments dans les pharmacies… Je veux être capable de me décentrer de l’immédiateté du Liban pendant un moment pour essayer d’être présente, physiquement et mentalement, à l’endroit où je me trouve. Regarder par la fenêtre et voir des collines verdoyantes et une forêt qui prend lentement ses couleurs d’automne sans que l’obscurité urbaine de Beyrouth ne vienne s’y superposer. Me souvenir de ce que c’était que d’avoir une imagination qui n’était pas constamment occupée à anticiper le pire, mais à se projeter vers des choses situées en dehors des limites étroites de l’ici et du maintenant. Le genre d’imagination que j’avais – que nous avions tous – en octobre 2019.

PS : pour toutes ces raisons, j’ai décidé de profiter de ces trois mois de retraite pour prendre provisoirement congé de cette chronique, afin de mieux me concentrer sur la rédaction d’un livre que j’ai l’intention de terminer ici. Écrire cette chronique m’a apporté un grand réconfort, en m’aidant à essayer de donner un sens à tout ce que nous avons vécu au cours des derniers mois tumultueux. Mais je suis maintenant ailleurs. Merci à tous ceux qui ont pris le temps de la lire ou de s’y intéresser d’une façon ou d’une autre. Mais je compte bien la reprendre à mon retour dans quelque mois. Entre-temps, je vous adresse tous mes vœux de santé et de bonheur – du moins autant qu’il soit possible d’en avoir en ces temps et lieux si éprouvants.


Cela fait près de deux ans que nous sommes descendus dans la rue en octobre 2019, bien que la distance qui nous sépare de ce moment ne puisse pas vraiment être mesurée dans le temps. Ou peut-être est-ce que ce temps-là semble désormais si lointain que « deux ans » est une donnée qui paraît être devenue complètement dénuée de sens. La longue et violente chute, des sommets...

commentaires (6)

ajoutons sans fausse honte que nous ne vivions pas un reve , nous vivions present superficiel ! un present vide de toute objectivite mis a part celle qui se limitait a des initiatives toutes personnelles .

Gaby SIOUFI

10 h 48, le 10 octobre 2021

Tous les commentaires

Commentaires (6)

  • ajoutons sans fausse honte que nous ne vivions pas un reve , nous vivions present superficiel ! un present vide de toute objectivite mis a part celle qui se limitait a des initiatives toutes personnelles .

    Gaby SIOUFI

    10 h 48, le 10 octobre 2021

  • « deux millions d’estomacs vides plus tard >> par contre malheureusement impossible d'ecrire " UNE BANDE DE CHAROGNARDS CRAPULEUSE PLUS TARD ! ya reit on pouvait !

    Gaby SIOUFI

    10 h 41, le 10 octobre 2021

  • Bonne chance Lina et prenez soin de vous, et surtout revenez-nous ! Nous avons besoin de toutes les Libanaises et Libanais talentueux, authentiques et engagés pour reconstruire le Pays ....

    ELIAS SKAFF

    09 h 21, le 10 octobre 2021

  • Toutes les rubriques ou presque dans le journal de ce jour, à contenu tellement pessimiste, donnent la nausée. Pas besoin de les commenter.

    Esber

    17 h 19, le 09 octobre 2021

  • Merci pour votre beau texte réaliste dont je partage tous vos sentiments. Vous souhaite toute l inspiration nécessaire pour écrire votre beau livre.

    Farhat Charlotte

    00 h 35, le 09 octobre 2021

  • Merci pour ce beau texte. Je partage tous vos sentiments. Oui elle est belle la Suisse. Vous souhaite toute l inspiration féconde pour écrire.

    Farhat Charlotte

    00 h 32, le 09 octobre 2021

Retour en haut