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Idées - Au-delà de l’effondrement

Quand on a cru entendre un battement de cœur

Quand on a cru entendre un battement de cœur

Des sauveteurs chiliens et des équipes de la Défense civile à la recherche de survivants à l’explosion du 4 août, le 3 septembre 2020. Joseph Eid/AFP

Une fois n’est pas coutume, je savais évidemment depuis fort longtemps sur quoi allait porter ma chronique de ce mois-ci, il ne me restait donc plus qu’à l’écrire. Le problème est que je n’ai jamais vraiment réfléchi à ce que j’allais écrire, supposant que, le moment venu, j’aurais bien quelque chose à dire. Mais je ne sais toujours pas vraiment quoi dire, en particulier à ceux que je considère comme les principaux lecteurs de L’Orient-Le Jour, mes compatriotes libanais proches et lointains. Que puis-je encore dire sur le 4 août que vous ne sachiez déjà ? Que vous n’avez pas déjà vécu, que vous ne continuez pas à subir ? Alors que pour le reste du monde le temps a fait son œuvre, nous sommes restés, ici, figés sur place, paralysés depuis une année entière par le poison de cette maudite journée, incapables d’avancer.

Je ne sais même pas quel pronom utiliser quand je vous parle de l’explosion. Jusqu’à présent, la plupart de mes écrits sur ce sujet étaient destinés à des publications étrangères, et j’ai donc naturellement eu recours à la première personne du pluriel. En parlant aux gens à l’extérieur, en essayant de décrire ce qui s’est passé ici, en essayant de garder leur attention, mon objectif principal a toujours été de relayer ce qui nous est arrivé exactement à « nous ». La gravité du drame, son horreur, son ampleur. J’écrivais donc : « Notre ville a explosé » ; « Nos dirigeants sont responsables » ; « Nous avons perdu des parents, des enfants, des amis… ».

J’ai aussi employé ce « nous » pour puiser de la force dans sa pluralité. Pour rassembler autour de ce « nous » une foule capable de s’opposer à « eux », c’est-à-dire ceux qui ont fait ça. Et j’écrivais ainsi : « Notre ville a explosé » ; « Nos dirigeants sont responsables » ; « Nous réclamons justice » ; « Nous demandons des comptes… ».

« Regardez l’ampleur de ce cataclysme », j’aurais pu ajouter, « le nombre d’entre nous qu’il a brisés. C’est à ce nous qu’ils doivent justice. Ce nous qui ne sera plus jamais le même ». Dans chacun de ces articles destinés à des lecteurs étrangers, je dressais, encore et encore, le bilan chiffré de nos pertes, matérielles et immatérielles. Le nombre de morts et de blessés. Celui des sans-abri. Les quartiers et les maisons détruits. Mais aussi le bilan psychologique de la catastrophe, la façon dont nous sommes maintenant toujours en colère, toujours effrayés. « Voyez notre douleur. N’est-elle pas immense ? Nos nombreuses victimes innocentes ne méritent-elles pas attention, empathie et justice ? »

Sauf que cette fois, c’est à vous que j’écris, et il ne me viendrait pas à l’idée de vous inviter à contempler, à nouveau, cette douleur. Vous la vivez tous les jours. Elle est présente dans vos maisons et dans vos corps. Elle s’assied à table avec vous chaque soir et vous suit dans vos rêves. Inutile de vous demander de la regarder quand je sais qu’elle est de toute façon la première chose que vous voyez, quand je sais comment elle déforme la forme, le goût et la texture de votre quotidien.

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Et je dois aussi vous avouer que, parfois, je me sens un peu malhonnête en utilisant ce « nous ». Parce qu’en réalité, nos pertes ne sont pas toutes semblables : « Nous » avons perdu des maisons, mais pas « moi ». « Nous » avons perdu des parents et des enfants; « moi » non. Cet aveu n’est en rien une manière pour moi de « reconnaître mes privilèges » – comme c’est désormais la mode dans les pays anglo-saxons par exemple – ou de céder à toute autre posture bien-pensante consistant à distinguer ceux qui seraient autorisés à s’exprimer sur la souffrance et ceux qui ne le sont pas.

Je pense simplement qu’il est important, lorsque l’on parle de souffrance, d’être précis sur les spécificités de cette souffrance, sans tomber dans le piège de la sensiblerie, via de grandiloquentes déclarations d’agonie dans lesquelles la particularité de chaque souffrance finit par se perdre à force d’être généralisée. Je ne doute pas de la profondeur de mon traumatisme ni ne le minimise. Je sens physiquement la terre trembler au moins une fois par jour, et j’ai appris à regarder un objet fixe pour convaincre mon esprit paniqué que la terre n’est pas en train de trembler, tel le signe avant-coureur d’une autre explosion. Il reste que les enjeux sont pour moi différents : les fardeaux émotionnels, psychologiques et financiers que l’explosion a fait peser sur mes épaules sont loin d’être les mêmes que ceux de celui ou celle qui a perdu son enfant, sa vue, sa maison…La derrière raison pour laquelle j’hésite à employer le « nous » avec vous relève du contexte local actuel : il est désormais clair que nous sommes divisés. Nous nous sommes vivement disputés à propos des films qui ont été tournés sur l’explosion, des chansons qui ont été écrites, des produits et des statues fabriqués à partir de ses débris, de la bonne façon de demander des comptes, ou tout simplement de celle de passer cette journée de commémoration. Peut-elle être le prétexte d’une expression artistique ? Est-il permis de vendre quelque chose autour de ce sujet ? D’organiser des conférences sur ce thème? Pourquoi en font-« ils » une marchandise, un carnaval, alors que « nous » pensons que c’est inacceptable ? S’il s’agit bien de notre traumatisme collectif, nous avons chacun notre propre opinion sur la façon convenable de traiter ce deuil intime. À qui appartient donc le chagrin collectif ? Qui a le droit de le distiller ; d’en faire quelque chose ; bref, de parler à la première personne du pluriel pour exprimer quelque chose de singulier ? D’ailleurs, quelle peut bien être la signification de ce « nous » lorsqu’il est même employé par des Gebran Bassil ou des Hassane Diab qui s’approprient ainsi celui d’un peuple libanais à l’agonie ? Que peut-il exprimer si les meurtriers et ceux qui les protègent peuvent si facilement se glisser et se cacher parmi le « nous » des victimes ?

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Je suis donc soulagée d’écrire ces lignes sans avoir à assumer le poids de ce « nous » et m’adresser directement à vous. Et lorsque je repense au drame du 4 août, ce que je veux retenir avec vous tous, ce n’est pas le jour lui-même, mais ce qui s’est passé un mois plus tard, lorsqu’une équipe de secours du Chili a annoncé qu’elle avait détecté un battement de cœur sous les décombres de Gemmayzé. Pendant quarante-huit heures, tout le monde a attendu en retenant son souffle, une foule silencieuse de personnes traumatisées par l’explosion s’est rassemblée dans cette rue en ruine, poussiéreuse et étouffante, tandis que des équipes de volontaires retiraient soigneusement les pierres et les débris pour identifier la source du battement de cœur. Les spéculations allaient bon train quant à l’identité de ceux qui se trouvaient là. Il y avait deux personnes, puis il y en avait une. Peut-être une mère et son enfant. Peut-être seulement un enfant. Peut-être l’un était-il mort et l’autre avait-il survécu, attendant seul dans le noir pendant un mois. Les autorités n’ont rien fait pour aider, bien sûr, même si le temps était compté et qu’il s’écoulait rapidement. Un volontaire civil a dû trouver une pelleteuse pour aider à déplacer la lourde pierre.

Et tout le monde a attendu, et attendu encore… Tous les Libanais de par le monde retenaient leur souffle, essayant de rester aussi silencieux que possible pour ne pas interférer avec les éventuels signaux captés par l’appareil d’écoute. L’espoir et l’horreur se mêlaient : se pouvait-il que quelqu’un soit encore en vie là-dessous ? Que parmi toute cette mort, il y ait encore une vie à sauver ? Mais si quelqu’un – un enfant – était vraiment resté seul, sous les décombres, pendant un mois entier, comment en sortirait-il ? Quelle sorte de vie serait encore possible pour lui ?

Mais il n’y a finalement rien eu du tout. Pas de battement de cœur, pas de survivant, pas de miracle inattendu. Pas même la plus petite conclusion à toutes les horreurs que nous avions endurées. Il n’y avait que nous, espérant tous ensemble, sans oser vraiment espérer, de tous nos cœurs en deuil, ce qui avait été pris pour un signe de vie.

Lina MOUNZER est écrivaine, traductrice et chroniqueuse à L'Orient-Le Jour.


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