Rechercher
Rechercher

Nos Lecteurs ont la Parole

Considérations sur la « banalité du mal »

Dans sa lettre aux Romains, saint Paul avait écrit : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » La notion du mal sert encore de nos jours à définir un ennemi ou à insulter un concurrent.

Dans son livre semi-historique situé au Ve siècle Azazeel, Youssef Zeidan décrit l’agonie morale puis le meurtre brutal d’Hypatia, la philosophe-mathématicienne responsable de la bibliothèque d’Alexandrie, suivis du saccage de la bibliothèque par une horde fanatique en colère, incitée par l’évêque Cyril, préoccupé par la popularité de la culture païenne et la menace qu’elle faisait peser sur le christianisme naissant.

Deux siècles plus tard, l’avènement de l’islam cherchant à répandre une nouvelle doctrine religieuse dans un monde qualifié d’« ignorant » signalait un tournant majeur dans l’histoire de la région. L’âge de l’Ignorance aurait dû subir une conversion divine, mais s’était contenté d’être éduqué à la pointe de l’épée. Le polythéisme s’estompait graduellement, alors que le christianisme perdait de son ascendant.

L’absolutisme religieux, soutenu par le silence d’une masse apeurée et complice, paralysée par une religion déployée jusqu’aux confins de l’insanité, allait sévir durant des siècles, pour s’effondrer, du moins dans les contrées à l’héritage chrétien, devant le défi de la réformation, prolongée par l’épanouissement de la Renaissance, entraînant dans sa chute l’hégémonie de la culture chrétienne. L’ambition théocratique de l’homme avait été déçue. Une nouvelle formule était nécessaire. Inspirée par le marxisme, la révolution bolchevique de 1917 allait enfanter une série d’idéologies corrosives et séculaires, formant la charpente de l’absolutisme politique du XXe siècle. Le concept de l’Übermensch définissait l’homme idéal et établissait la base d’une société à la race épurée, alors que Teilhard de Chardin préconisait une vision cosmique du Christ, envisagée comme la finalité de l’évolution humaine par la convergence des consciences vers le point oméga.

La défaite du nazisme, la chute du communisme, la déchristianisation de la société occidentale avaient donné l’impression d’une évolution dynamique de la société mondiale, dirigée vers une uniformité de pensées et d’actions, illustrée dans un livre-clé de Francis Fukuyama publié en 1992,The End of History (« La fin de l’histoire »), où il affirmait que la démocratie libérale allait dominer le monde.

« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », aurait dit André Malraux. Alors que le monde cherchait un nouvel équilibre, la communauté arabe avait préservé sa rigidité doctrinale et politique en restant à l’écart de toute évolution, en sombrant encore plus socialement et intellectuellement dans le fondamentalisme religieux, qui s’était accentué dramatiquement à la suite de la révolution islamique iranienne. La faillite du nationalisme arabe mettait en évidence que l’unité arabe n’était qu’une vue de l’esprit entraînant dans son sillage d’autres idéologies appelant à une même conformité sous une narration différente.

Le monde arabe se considérant à un moment séculaire s’était réfugié dans des idéologies importées, incompatibles avec la culture autochtone et rebelle, mais surtout antagonistes au monde occidental, accusé d’avoir usurpé les trésors naturels de l’Orient par le phénomène de l’orientalisme, d’avoir fomenté des massacres et, pire, des génocides, d’avoir implanté une culture allogène sur sa terre, d’avoir mené la guerre d’Algérie, la guerre de Suez, ainsi que commis des abus de pouvoir pendant les périodes coloniales. La goutte qui avait fait déborder le vase était la création de deux États à prédominante controversée, Israël, et le problème des réfugiés qui en avait résulté, et à moindre échelle, le Liban. La théorie des complots allait prendre un essor intellectuel obsessionnel, pénétrant dans les moindres recoins de l’intellect levantin, persuadé d’être la victime prométhéenne du monstre occidental. Rien ne pouvait dissuader l’esprit moyen-oriental que le jeu des grandes nations faisait partie de l’ordre mondial, et que le meilleur moyen de lutter était la légalité, la justice et la dignité. Dans un univers dominé par le despotisme, noyé dans des idéologies coercitives, cerné par l’obscurité des intentions, le mal ne pouvait être combattu que par le mal.

La décadence du monde moyen-oriental, illustrée par un soutien insolite et introverti du terrorisme, par les orgies révolutionnaires fugaces, par la prodigalité de la violence, témoigne de l’avantage dont le mal jouit dans la nature humaine quand celle-ci continue de vivre dans l’ignorance et le déni, néglige l’essence de son énergie intrinsèque et adopte des valeurs aliénantes, incapable de tolérance et de compromission.

Le désarroi de ce monde en ébullition allait pénétrer dans la sphère fragile d’un Liban divisé en plusieurs sectes et communautés. Le spectre destructeur du mal allait y trouver un champ fertile pour ses débauches et un allié pour satisfaire son ambition expérimentale devant les diverses couches de corruption et de dépravation morale, à travers une société prise dans l’étau de la connaissance dénuée d’authenticité. Le penchant pour le mal, en subordonnant la loi morale à la satisfaction des ambitions personnelles, au détriment du bien-être universel, est à l’origine de la carence intellectuelle fondamentale.

Devant les changements géopolitiques en devenir, la notion d’un Liban unanime reste tout aussi imprécise que volatile. L’expérience du Grand Liban a abouti à une nation dysfonctionnelle. Récemment, des servilités qu’on aurait crues dépassées ont de nouveau fait surface. Il n’en reste pas moins qu’il est pénible d’imaginer le Liban amputé ou divisé. Pourquoi en fait ne pas considérer une reconstruction de la Phénicie antique, ou de la terre biblique de Canaan ? Une nouvelle orientation est nécessaire, mais aussi un pragmatisme dénué de toute culpabilité. L’ennemi est celui par qui le mal arrive.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Dans sa lettre aux Romains, saint Paul avait écrit : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » La notion du mal sert encore de nos jours à définir un ennemi ou à insulter un concurrent.Dans son livre semi-historique situé au Ve siècle Azazeel, Youssef Zeidan décrit l’agonie morale puis le meurtre brutal d’Hypatia, la...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut