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La conjuration des fluides


Au contraire d’un gaz, tout liquide est peu, ou pas du tout, compressible; c’est ce qu’on enseigne en cours de mécanique des fluides. Mais allez faire croire ça au malheureux citoyen libanais qui a vu ses avoirs – en liquide très précisément, comme en banque – se réduire à vue d’œil, telles ces carcasses d’automobiles compactées, broyées sous la monstrueuse étreinte de la presse à ferraille.

Car non seulement le peuple s’est fait (dé)posséder dans les grandes largeurs par une mafia politico-bancaire qui, non contente de bloquer ses économies, en a ramené la valeur réelle au dixième. Non seulement trois Libanais sur quatre, tous niveaux d’éducation confondus, vivent désormais dans la pauvreté, comme s’en alarmait hier même l’organe socio-économique de l’ONU. Mais c’est au compte-gouttes seulement que les gens peuvent avoir accès à ces liasses de billets dont se paie la plus sobre des virées au supermarché où, de surcroît, les prix ne cessent de monter.

De nouvelles restrictions viennent d’ailleurs d’être apportées à ces retraits en monnaie de singe, et ce n’est pas l’Assemblée qui, dans son infinie sagesse, risque d’arranger les choses. Planchant sur la question, la commission des Finances imagine ainsi d’ajouter un nouveau taux de change à la demi-douzaine d’autres peuplant déjà le marché : voudrait-on cravacher de plus belle une inflation lancée au triple galop qu’on ne s’y prendrait pas autrement…

Et si ces inutiles, ces démagogiques députés se souciaient plutôt de la foule d’autres scandales qui assaillent le pays ? Il est, en effet, des liquides mille fois plus précieux que ce cash craquant neuf qu’idolâtre tant la caste politique. Arrive naturellement en tête le sang : et en haute priorité, celui des nombreuses victimes de l’explosion de nitrate dans le port de Beyrouth. Honte à un Parlement supposé façonner les lois et qui, sous prétexte d’absurdes immunités, soustrait à la primauté de la loi les responsables de ce carnage. Honte à des élus qui demeurent insensibles aux rageuses larmes des familles endeuillées. Qui n’ont cure de cet autre type d’hémorragie fatale qu’est l’exode massif de la jeunesse et des cerveaux fuyant l’impensable champ de ruines laissé par la nullité au pouvoir.

Essentiels pour la survie socio-économique du pays sont par ailleurs ces carburants criminellement déniés à l’usager libanais pour être acheminés vers la Syrie. Laquelle Syrie, soit dit en passant, nous fait cadeau, en retour, d’une abondante marée noire causée par une fuite de pétrole ; voilà toujours de quoi varier l’infâme assaisonnement de notre portion de Méditerranée livrée, décennie après décennie, aux anarchiques déjections des égouts. Le plus cruellement ironique reste toutefois la désastreuse réaction en chaîne, le pernicieux effet domino résultant de cette malédiction des fluides qui poursuit le Liban. Car la crise de l’essence, ce n’est pas seulement les interminables et avilissantes queues imposées aux automobilistes devant les stations-service ; c’est aussi la source d’une nette dégradation de l’état de la sécurité. À son tour, la pénurie de fuel, outre l’obscurité totale qu’elle nous réserve, menace gravement le fonctionnement, même approximatif, des hôpitaux et des boulangeries ; mais elle en vient aussi à présager d’une disparition de ce suprême élixir de vie qu’est l’eau.

Un État en fonte comme neige au soleil, des institutions dégoulinant d’inconsistance comme de la cire molle et, en prime, des flots de salive meublant le discours politique : pour bien moins, on jurerait que les dirigeants libanais n’ont d’autre tâche que de liquéfier le pays.

Pire, de le liquider.

Issa GORAIEB

[email protected]


Au contraire d’un gaz, tout liquide est peu, ou pas du tout, compressible; c’est ce qu’on enseigne en cours de mécanique des fluides. Mais allez faire croire ça au malheureux citoyen libanais qui a vu ses avoirs – en liquide très précisément, comme en banque – se réduire à vue d’œil, telles ces carcasses d’automobiles compactées, broyées sous la monstrueuse étreinte de...