D’être demandeur vous place-t-il d’emblée en position de faiblesse lors de toute négociation ? En quasi parfaite simultanéité, le sommet sino-américain et le troisième round de pourparlers libano-israéliens portent à se poser la question.
Sans aller jusqu’à croire que le leadership mondial a déjà basculé en sa faveur, la Chine se pose du moins en acteur incontournable. Grâce à l’énorme excédent de sa balance commerciale, elle est bien équipée pour endurer, tout le temps qu’il faudra, la guerre économique et douanière ; ou alors pour y mettre fin, pour peu que ses conditions soient satisfaites. Et même s’il fait de la question de Taïwan sa priorité absolue, même s’il met en garde contre un conflit dont cette île serait l’enjeu, Xi Jinping a bel et bien instauré avec Donald Trump un partenariat de stabilité stratégique constructive. Le one-man-show américain devient duopole ; sa suprématie mondiale qu’il aime brandir en toute occasion, le bison yankee accepte de la partager avec le dragon chinois. Dès lors, les deux superpuissances s’engagent à œuvrer de concert pour gérer tout point chaud se déclarant à la surface du globe.
Tel est précisément le cas de l’Iran, théâtre où l’Amérique enlisée dans la guerre fait clairement désormais figure de solliciteur. De fait, l’Oncle Sam ne pouvait mieux tomber. La Chine est elle-même la première à souffrir de la fermeture du détroit d’Ormuz car, bravant les sanctions US, elle importe la presque totalité du pétrole iranien. Elle est d’ailleurs le premier partenaire économique et commercial de la République islamique, et elle met à la disposition de cette dernière tout un réseau de filières permettant d’esquiver ces mêmes sanctions. Pour toutes ces raisons, le dossier iranien ne pouvait que figurer en bonne place au menu du sommet de Pékin. Y a-t-on eu le loisir de ramer au-delà du goulot d’Ormuz ? Outre son uranium et ses missiles, les instruments régionaux de Téhéran, et à leur tête le Hezbollah, ont-ils été évoqués ? Ce serait pousser le bouchon un peu loin (et avec lui notre incurable nombrilisme !) que de le croire, du moins à ce stade. En revanche, c’est plutôt à Washington que, deux jours durant, la brûlante actualité projetait le Liban au tout devant de la scène.
Sans grande surprise, la négociation entre le Liban et Israël, précédée de deux rounds de contacts préliminaires, aura donné lieu à un dialogue de sourds. Car si la délégation libanaise a présenté la liste de ses doléances, elle lie tout progrès à l’instauration d’un cessez-le-feu effectif : exigence rejetée d’office par Israël, qui poursuit imperturbablement ses frappes. Tout au plus a-t-on pu espérer une prolongation de l’actuel, et fort meurtrier, simulacre de trêve. C’est dire que ce face-à-face, arbitré par un médiateur US à l’impartialité plus que contestable, il n’y a aucune honte à admettre qu’il est outrageusement inégal. Mais il serait trop facile, et par trop inique, d’en faire le reproche au négociateur libanais.
Le pouvoir a d’abord hérité d’une situation insensée – un État dans l’État – laissée par des décennies de démissions étatiques face à la montée en puissance du Hezbollah. La partie la plus lourde du funeste legs est cependant l’effroyable bilan humain et matériel des guerres à répétition qu’a initiées ce dernier pour le compte de ses patrons iraniens. Or le voici maintenant qui s’acharne à miner encore et plus la position officielle du pays, sa crédibilité, déjà bafouées par Israël. À l’inverse de la rhétorique du Hezbollah, ce n’est pas l’État qui fait un cadeau gratuit au cracheur de feu israélien en s’en allant discuter directement avec lui. C’est la milice qui, par son désastreux aventurisme, n’a pas laissé d’autre choix au Liban. Elle s’est fendue, de surcroît, d’un somptueux présent territorial à l’ennemi : présent qui était tout sauf gratuit, à en juger par la sanguinolente facture insolemment présentée au pays tout entier.
Le débat n’est pas clos pour autant. Réduit au rang peu glorieux de solliciteur, le Liban n’en est pas moins enjoint d’étaler sa vision de l’avenir, de définir ses intentions, d’en fixer éventuellement les limites. L’objectif de désarmement du Hezbollah ne peut plus continuer d’être matière à seules déclarations et décisions gouvernementales. C’est un programme détaillé, et surtout convaincant, qu’il lui faut exhiber au médiateur américain.
Et aussi, et surtout, aux Libanais.
Issa GORAIEB

