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Cibles thermiques


« Terrasse. » Ce mot gorgé de soleil, de basilic et de fleurs prend un sinistre détour en ce printemps incertain. Cet élément d’architecture si inséparable de l’art de vivre libanais avait été l’élément bonheur des maisons dessinées par l’architecte Hashim Sarkis, au moment où il avait fallu reloger les pêcheurs de Tyr. Leur quartier en bord de mer était devenu trop étroit pour leur indigente communauté. Devant chaque porte, à chaque niveau du modeste ensemble résidentiel, s’étalait un lieu de convivialité où l’on se retrouvait comme avant, au détour d’une volée de marches, pour réparer les filets. Les chats y venaient quémander les débris de chairs coincés entre les nœuds. La marmaille, trop nombreuse pour les modestes moyens, s’y poursuivait en poussant des cris qui ne dérangeaient personne. Ils constituaient la bande-son des joies ordinaires. La pauvreté est tout le contraire de la solitude. Elle crée des liens indéfectibles, rapproche les familles, crée la communauté. La terrasse en est le territoire. Elle est le lieu où l’on met en commun le fretin, l’invendable sur les criées où le chaland vient happer le plus gros poisson aux yeux d’or venu mordre à l’hameçon du veinard du jour. Au moment où le soleil jette ses derniers feux, juste avant de reprendre la mer que le crépuscule apaise comme par magie, on s’accorde ce moment de terrasse où les femmes vont servir le taboulé, ce presque rien, quelques bottes de persil, deux grosses tomates, une poignée de boulgour, un peu d’huile d’olive et de citron, et cette explosion de rouge et de vert, les couleurs de la vie. Sur le grill rudimentaire où brésille le charbon, des odeurs iodées se mêleront à la fumée. Chacun aura apporté son écot. Il y aura parfois une chance de café. Bientôt chaque fanal ira danser doucement entre les vagues, reproduisant sur la nuit aquatique une mouvante constellation. Dans ces barques de rien, tout l’espoir du monde.

D’où vient que ce doux mot de terrasse soit désormais réduit à un verbe, le plus sombre qui soit ? Terrasser : On y entend l’effondrement, la pierre qui écrase, le gravier qui s’incruste, le fer qui transperce. De toute éternité, les guerres ont donné lieu à des épopées, des œuvres tragiques et exaltantes à la gloire du courage et de la foi, des Don Rodrigue contant à Don Ferdinand « les Mores et la mer » et « nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ». Depuis 2006 où l’on a vu un drone poursuivre une ambulance, la cibler et projeter ses occupants des dizaines de mètres en l’air, le Liban semble le décor d’un jeu vidéo qui n’a plus rien de virtuel. Les soldats israéliens sont des soldats assis. Ils guident les drones sur des cartes numériques, des paysages confus dont ils ne voient que les reliefs, gris sur gris. Il leur suffit de repérer un signe de chaleur. C’est du sang, de la chair humaine, des corps fébriles qui courent pour leur vie. Manette, cible, bouton, boum ! On ne sait ni ce qu’on a tué ni qui. On n’a fait qu’effacer une image, une silhouette qui se meut. On se retrouve à la caserne pour la relève. On rigole un bon coup, chacun étale en se rengorgeant son tableau de chasse. Mérite-t-on des médailles pour de si dérisoires, si vains exploits ? Pourchasser des familles sur les routes parce que l’IA a confondu une mère portant contre elle son nourrisson sur les chemins d’exode, avec une brigade de miliciens armés ? C’est peut-être là le plus écrasant dans cette interminable guerre : ce sentiment des Libanais d’être les premiers humains à subir l’innocente cruauté des robots.

« Terrasse. » Ce mot gorgé de soleil, de basilic et de fleurs prend un sinistre détour en ce printemps incertain. Cet élément d’architecture si inséparable de l’art de vivre libanais avait été l’élément bonheur des maisons dessinées par l’architecte Hashim Sarkis, au moment où il avait fallu reloger les pêcheurs de Tyr. Leur quartier en bord de mer était devenu trop étroit pour leur indigente communauté. Devant chaque porte, à chaque niveau du modeste ensemble résidentiel, s’étalait un lieu de convivialité où l’on se retrouvait comme avant, au détour d’une volée de marches, pour réparer les filets. Les chats y venaient quémander les débris de chairs coincés entre les nœuds. La marmaille, trop nombreuse pour les modestes moyens, s’y poursuivait en poussant des cris qui ne dérangeaient...
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