Le titre de cet article est trompeur. Parce que l’heure de tirer un bilan définitif sur les conséquences de la guerre israélo-américaine contre l’Iran n’est pas encore venue, la fin de l’histoire n’étant pas encore écrite.
Nous ne savons pas encore à quel point cette guerre sera un tournant non seulement pour le mandat de Donald Trump ni plus largement pour la suprématie américaine sur la scène internationale. Non seulement les États-Unis n’ont pas atteint leur objectif de guerre – faire plier le régime –, mais l’Iran conserverait 70 % de ses capacités balistiques d’après les dernières fuites des renseignements américains. Même si ces chiffres méritent d’être nuancés–les drones ne pouvant être comparés à des missiles de longue portée –, cette guerre a montré à la fois les limites d’une campagne aérienne et le risque d’épuisement rapide des stocks américains d’intercepteurs dans un conflit de haute intensité. De là à y voir un « moment Suez » pour l’empire américain ? Il est encore trop tôt pour le dire, d’autant que les faiblesses relèvent davantage de choix stratégiques – la dissonance entre des objectifs maximalistes et des moyens limités – que de capacités militaires stricto sensu.
Nous ne savons pas davantage dans quelle mesure cette guerre reconfigure les relations israélo-américaines, alors que l’État hébreu est plus impopulaire que jamais – y compris dans le camp républicain. Benjamin Netanyahu cherche depuis des décennies à entraîner Washington dans un affrontement direct avec la République islamique, mais l’échec, pour l’heure, de cette campagne militaire pourrait se retourner contre Tel-Aviv à court et moyen terme. La stratégie israélienne de remodelage du Moyen-Orient par la force a elle aussi montré ses limites : non seulement l’État hébreu n’a pas réussi à « en finir » avec l’axe iranien, mais il semble surtout de plus en plus isolé à mesure qu’il s’entête dans ses guerres perpétuelles sans horizon stratégique. Là encore, il est néanmoins trop tôt pour tirer un bilan définitif, Israël étant, par bien des aspects, en bien meilleure position que son principal adversaire.
Nous savons encore moins dans quelle mesure ce conflit transforme le régime iranien. De nombreux analystes estiment qu’il s’est radicalisé, qu’il a resserré ses rangs, qu’il est plus déterminé que jamais à obtenir la bombe et surtout qu’il en sort renforcé sur le plan stratégique. La République islamique a réussi à résister à deux des plus puissantes armées au monde sans s’écrouler en menant une guerre asymétrique axée sur ses capacités à saturer les défenses des pétromonarchies du Golfe– grâce à des drones à faibles coûts qu’elle produit par milliers– et à bloquer le détroit d’Ormuz. Mais la séquence n’est pas encore terminée – la guerre peut reprendre – et l’Iran n’a pas réussi, pour le moment, à convertir ce qu’il estime être une victoire en un accord qui modifierait la configuration géopolitique à son avantage. En réalité, personne ne sait réellement dans quel état est le régime après avoir subi plus de 20 000 frappes en un peu plus d’un mois. Existe-t-il des dissensions au sein des forces sécuritaires ? Dans quel état d’esprit se trouve la majorité de la population ? À quel point le blocus américain peut-il l’asphyxier – à défaut de le faire plier – s’il se maintient durant encore des mois, sinon des années ? Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre à ce stade. Trop d’analyses projettent leurs biais politiques sur ce conflit ; la réalité est que les données manquent encore cruellement et qu’il faudra du temps pour en mesurer pleinement les effets.
Une certitude toutefois : les pays du Golfe apparaissent, pour le moment, comme les grands perdants de ce conflit. Ils ont officiellement tout fait pour l’empêcher, tout en encourageant Donald Trump en coulisses à en finir avec leur ennemi historique. Ils ont adopté une position de neutralité et ont été, en retour, les principales cibles des missiles et des drones lancés par leur voisin. Ils ont subi de plein fouet les conséquences d’une guerre sur laquelle ils n’avaient aucune influence et vont devoir repenser leur modèle en conséquence.
Certes, plus de 90 % des missiles ont été interceptés par les systèmes de défense de leur allié américain. Mais cette guerre a aussi prouvé que quelques drones pouvaient suffire à perturber l’une des régions les plus stratégiques pour l’économie mondiale, et que tout ce que les pétromonarchies avaient construit pendant des décennies pouvait être fragilisé par l’inconséquence américaine, l’égoïsme israélien et le jusqu’au-boutisme iranien.
« La dispute entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis est secondaire. En réalité, ils sont tous dans le même bateau », nous confiait récemment un diplomate arabe de haut rang, alors que le conflit a accentué en plus les divergences entre les deux leaders du Golfe. S’ils en tirent des choix stratégiques divergents, les pétromonarchies ont toutes été mises à nu par cette guerre. Que doivent-elles en retenir ? Que les États-Unis privilégient encore les intérêts d’Israël aux leurs ? Que le parapluie américain est troué ? Que la détente avec l’Iran, dont la Chine était le médiateur, s’est avérée illusoire ? Surtout : qu’elles ont été quotidiennement attaquées pendant cinq semaines sans pour autant y répondre. Parce qu’elles ne le voulaient pas – pour ne pas insulter l’avenir – ou parce qu’elles ne le pouvaient pas ? C’est toute la question.
Les pétromonarchies ont dépensé plusieurs milliers de milliards de dollars ces dernières décennies en armement et en défense. Et au moment où elles en avaient le plus besoin, elles ont agi comme des non-puissances, dépendantes des calculs de leurs ennemis comme de ceux de leurs alliés.
Au-delà du cas iranien, cette séquence pose pour elles une question quasi existentielle : comment survivre dans le monde de Mars sans « hard power » ? Les pétrodollars suffiront-ils à compenser l’absence de tradition militaire et de population prête à se battre, ou a minima à supporter le prix d’un conflit ? Les pétromonarchies doivent rétablir au plus vite, seules ou avec leurs alliés, leur capacité de dissuasion. Elles risquent sinon d’être à leur tour la proie de prédateurs nettement moins riches, mais beaucoup plus à l’aise dans l’usage de la force qu’elles ne le seront jamais.


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