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Société - Explosions du port

Figée depuis le 4 août 2020, Arlette est partie le 4 août 2021

Le jour de la commémoration de la double explosion au port de Beyrouth, la pharmacienne a succombé au traumatisme dont elle ne s’était jamais remise.

Figée depuis le 4 août 2020, Arlette est partie le 4 août 2021

Arlette Katta, avant le drame du 4 août, dont elle ne s’est jamais remise. Photo DR

4 août 2021. Tandis que des dizaines de milliers de Libanais se mettent en marche, aux environs de 15h30, vers le port de Beyrouth, Arlette Katta s’éteint dans un centre de soins de Ghadras. Un an plus tôt, à 18h07, cette pharmacienne était soufflée par les explosions au port. Ce ne sont pas des blessures physiques qui ont eu raison de cette femme de 64 ans. Ses blessures, à elle, sont cachées. Des blessures au cœur, des blessures à l’âme, à l’esprit, dont elle ne s’est jamais remise.

Le traumatisme qu’elle a subi le 4 août 2020, alors qu’elle se trouvait dans son officine, à la Quarantaine, un des quartiers de la capitale les plus dévastés par l’explosion, ont eu raison de son corps.

Son décès est certes un cas extrême des conséquences du traumatisme du 4 août, mais il est révélateur de ce qu’a subi toute une population que le 4 août n’a jamais quitté. Dans un rapport publié quelques jours avant le premier anniversaire du drame, l’Unicef révélait ainsi qu’à travers le pays, une « famille sur trois (34 %) comprenait des enfants montrant encore des signes de détresse psychologique. (…) Dans le cas des adultes, la proportion atteint près d’une personne sur deux (45,6 %) ».

« Après l’explosion, elle n’a plus jamais été la même », raconte son frère Michel, 45 ans, posé dans le salon de sa maison, située à la Quarantaine, où des ouvriers sont toujours en train, un an plus tard, d’effacer les stigmates du drame. À ses côtés se trouve sa sœur, Marlène, tout de noir vêtue. « C’est la détonation qui l’a tuée, rien d’autre », martèle Michel. Le 4 août 2021, la « colonne vertébrale » de la famille a « rejoint les cieux », glisse sa sœur, 59 ans, sous le choc.

Le 4 août 2020, quelques minutes avant la double explosion, Arlette était, avec Marlène, dans sa pharmacie, la seule du quartier. Une officine dont tous les habitants du quartier savaient que même dénués de tout moyen, on n’en ressortait pas les mains vides. Se trouvait également, ce jour-là, dans l’officine, un nouvel employé, que les deux sœurs formaient parce que, explique Marlène, « il était grand temps pour nous de voyager, pour respirer un peu ». Dans un Liban déjà plongé depuis des mois dans une crise multidimensionnelle aiguë, Arlette avait beaucoup de mal à encaisser les conséquences de la pénurie naissante de médicaments.

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« Elle déprimait parce qu’elle avait l’impression de laisser tomber ses clients à chaque fois qu’elle ne pouvait leur fournir un médicament en raison des ruptures de stock… À un moment, elle a même envisagé de fermer la pharmacie », se souvient Marlène. Ne plus pouvoir soutenir sa communauté est extrêmement difficile pour cette pharmacienne qui officie depuis plus de quarante ans.

À 18h08, Arlette est derrière son bureau, installé au fond de la pharmacie, lorsque la seconde explosion la propulse vers le comptoir. Les murs, les vitrines et le faux plafond s’écroulent sur sa sœur. « J’étais sous les débris, elle a cru que j’étais morte », raconte-t-elle, la gorge serrée. C’est le nouvel employé qui dégage Marlène de sous les décombres. « Une fois debout, j’ai hurlé Arlette, Arl… ». Les mots se noient dans les larmes de Marlène.

À ce moment-là, Arlette est debout, pétrifiée, raide comme une planche. Elle dit : « Chou hayda ? (C’est quoi ça). » Ce sont les derniers mots qu’elle prononcera jamais.

Marlène essaie de faire sortir sa sœur de la pharmacie détruite. Elle n’y parvient pas. Le nouvel employé non plus. Arlette est tétanisée. « J’ai commencé à hurler pour demander de l’aide », continue-t-elle. Des cris entendus par Joseph Nasser, un voisin et ami d’enfance. « On a soulevé le rideau de fer. Arlette claquait des dents, ses mains étaient repliées comme des serres, les muscles de ses jambes crispés », se souvient Joseph. S’ensuit une course folle pour retrouver les proches, les amis. « Arlette ne marchait pas normalement. Elle levait ses jambes très haut puis les baissait », raconte Marlène.

Sur le chemin, Marlène découvre son quartier en ruine, les bâtiments se sont écroulés, certains ont été totalement soufflés, les rues sont couvertes de sang. « Tout était rouge », dit-elle la voix tremblotante. Marlène trouve sa mère, qui s’en est sortie. Elle lui confie Arlette et poursuit sa ronde. Partout, de la poussière, du verre brisé, et cette femme qui a perdu un œil mais ne réalise pas encore l’ampleur de sa blessure : le quartier de la Quarantaine est ravagé.

Quand elle revient auprès d’Arlette et de sa mère, leur autre sœur, Paulina, vient d’arriver de Naccache. Elle touche Arlette, la serre, mais cette dernière ne réagit pas. C’est à ce moment que Marlène commence à comprendre l’étendue des ravages de la double explosion. Les chiffres viendront plus tard, les 218 victimes, les milliers de blessés, les quartiers ravagés, et les 30 000 personnes désormais sans domicile, dont elle, sa mère et sa sœur font partie.

À Naccache, où elle installe sa famille, Marlène donne une douche à Arlette. Qui ne réagit toujours pas. Toute la nuit durant, Arlette reste immobile et silencieuse. Elle le restera le lendemain, puis le jour suivant. Et après encore.

« Elle doit revenir là où elle vivait »

Marlène emmène alors sa sœur chez un neurologue : Arlette est traumatisée, dit-il. La solution. « Elle doit revenir là où elle vivait. » Son quartier, sa pharmacie, son domicile sont dévastés. Ce retour est impossible.

Alors, au fil des jours, Arlette devient l’ombre d’elle-même. « Elle s’est dissoute », raconte Marlène. D’août à septembre, elle ne sourit qu’en présence d’enfants, mais ne parvient pas à marcher. Les médicaments qui lui ont été prescrits ne changent rien. Certaines nuits, elle se réveille en hurlant. Parfois, aussi, elle murmure des choses incompréhensibles. En novembre 2020, Arlette est admise dans un centre de repos, sur ordre d’un médecin. En raison de la pandémie, les visites sont très limitées. « On la voyait derrière une vitre. On entendait ses dents claquer », se souvient son frère Michel. « Ce n’était plus mon Arlette », renchérit Marlène.

En avril, nouvelle détérioration. Arlette ne parvient plus à manger. Il faut la nourrir à la seringue. « Sa mâchoire et ses dents étaient serrées », continue Marlène. En juillet, on doit lui donner de l’oxygène, pendant quelques jours. Puis, elle est hospitalisée. « Il aurait fallu lui faire une opération pour qu’elle puisse se nourrir, mais son estomac était trop petit. En plus, étant donné son état général, elle aurait pu mourir lors de l’opération. Alors, il a été décidé qu’on lui mettrait une sonde dans le nez », raconte sa sœur.

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Dans un Liban en effondrement, les aliments spécifiques dont Arlette a besoin sont en rupture de stock. Marlène réussit néanmoins à s’en procurer pour tenir un mois. Arlette ne le finira pas, ce mois. Le 4 août 2021, alors que les manifestants, à travers Beyrouth, appellent à ce que justice soit enfin rendue, Arlette s’éteint. Le jour de la commémoration, elle « s’est étouffée, sa pression artérielle a chuté d’un coup alors qu’elle était stable le matin », raconte sa sœur.

Le silence se fait dans le salon familial. Michel, le frère, fait glisser les photos sur son téléphone. « Voilà Arlette après l’explosion », dit-il en présentant l’écran de l’appareil. On y voit sa sœur toute recroquevillée sur sa chaise roulante, avec un masque oxygène sur le visage, la peau sur les os. Il reprend le téléphone, cherche un peu, puis le tend à nouveau. Sur une vidéo, apparaît Arlette, de nouveau, avant le drame. Elle est sur une balancelle avec ses neveux, elle leur apprend l’hymne national, elle sourit.

Arlette aimait son pays, malgré tout. « Il aurait été inimaginable pour elle de quitter le Liban. Son grand accomplissement, était l’ouverture de sa pharmacie, en 2002, au bout de vingt ans de travail acharné. » « Elle aidait tout le monde sans distinction », raconte Joseph Nasser. Arlette était la pharmacienne et « le médecin de la Quarantaine ». Après la fermeture de la pharmacie, à 20h, il lui arrivait souvent d’administrer des soins aux voisins. Parmi eux, le père de Fady, lorsqu’il était sous dialyse en 2014. En apprenant le décès d’Arlette, Fady n’a pu retenir ses larmes. « Certains médicaments étaient trop chers pour moi. Elle me les a donnés gratuitement », explique l’homme. À ses côtés, Tony renchérit : « Ceux qui n’avaient pas d’argent, elle leur donnait le médicament dont ils avaient besoin, et leur disait de payer quand ils le pourraient. » Arlette venait aussi « à n’importe quelle heure », quand la mère de Souad, atteinte d’un cancer, avait besoin d’aide.

« C’est certain, elle est désormais au paradis », affirme son frère qui avait reconstruit la pharmacie « exactement comme elle l’aurait voulu. Mais elle ne la verra jamais », ajoute-t-il, avant de fondre en larmes.


Bien que la pharmacie d’Arlette Katta, à la Quarantaine, ait été reconstruite, « exactement comme elle l’aurait voulu », elle restera fermée avec la disparition de sa propriétaire. Photo DR

Tous les gens qui l’ont connue mettent en avant la générosité de cette femme qui n’avait pas eu une vie facile. Arlette avait perdu son père, emporté par un cancer, alors qu’elle n’avait que 21 ans. Une douleur pour elle, car son père ne l’a jamais vue diplômée de la faculté de pharmacie de l’Université Saint-Joseph. Après ce décès qui ébranle toute la famille, leur mère sombre dans une dépression, la famille est endettée, Arlette et sa sœur décident de donner des cours particuliers tout en continuant leurs études.

« Elle était le père, la mère et la sœur de la famille », explique Marlène. L’aînée d’une fratrie de cinq enfants, dont un garçon, Pierre qui est décédé, Arlette tient le rôle de chef de famille. Elle inscrit son petit frère, Michel, dans les meilleurs établissements. « Elle dépensait tout son salaire pour m’acheter des vêtements alors qu’elle n’achetait rien pour elle », poursuit Marlène.

Un an après le drame du 4 août, Marlène et sa mère, qui n’a pas été informée du décès de sa fille, ne sont toujours pas rentrées chez elles. « Elle ne cesse de demander quand la maison sera finie pour qu’Arlette revienne. Elle était l’oxygène de la maison », dit Marlène, dont la mâchoire se crispe. « Je ressens une véritable rage contre ceux qui ont mis ce nitrate d’ammonium au port, contre ceux qui sont toujours collés à leur chaise et regardent le peuple mourir à petit feu. Mais je sais qu’un jour, ils en paieront le prix. »

4 août 2021. Tandis que des dizaines de milliers de Libanais se mettent en marche, aux environs de 15h30, vers le port de Beyrouth, Arlette Katta s’éteint dans un centre de soins de Ghadras. Un an plus tôt, à 18h07, cette pharmacienne était soufflée par les explosions au port. Ce ne sont pas des blessures physiques qui ont eu raison de cette femme de 64 ans. Ses blessures, à elle, sont...
commentaires (6)

Figé depuis 5 ans, on aimerait bien que Aoun parte à son tour...

Carlos El KHOURY

14 h 51, le 18 août 2021

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Commentaires (6)

  • Figé depuis 5 ans, on aimerait bien que Aoun parte à son tour...

    Carlos El KHOURY

    14 h 51, le 18 août 2021

  • Un ange parmi les anges…

    Citoyen lambda

    13 h 22, le 18 août 2021

  • Un ange parmi les anges…

    Citoyen lambda

    13 h 22, le 18 août 2021

  • Quelle triste histoire et triste fin pour cette personne qui aurait mérité infiniment mieux. Terrible est la responsabilité de ces corrompus et incapables qui nous gouvernent et à qui j'espère un juste châtiment pour bientôt.

    CAMAYOU / INEOS

    10 h 33, le 18 août 2021

  • RIP Madame Arlette.

    LE FRANCOPHONE

    10 h 11, le 18 août 2021

  • Une Sainte, comme l’on en verra plus au Liban malheureusement. Ce pays est perdu.

    Zino

    07 h 23, le 18 août 2021

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