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Culture - Quoi qu’on en lise

Paris où il fait bon désespérer

Entre la biographie d’un écrivain arménien méconnu et celle d’un peintre catalan fictif, mon cœur balance.

Paris où il fait bon désespérer

«  Pablo Picasso et Jusep Torres Campalans, Barcelone, 1902  » Ce photomontage est attribué à l’affichiste communiste espagnol Josep Renau. Copyright DR

L’une est une biographie d’un peintre catalan inventée de toutes pièces, l’autre celle d’un poète et écrivain arménien méconnu. Les deux sont bien loin des biographies conventionnelles qu’on trouve souvent en librairie, des textes un peu plan-plan où, si nous ne portons pas un intérêt particulier au personnage historique, il n’y a pas de raison de s’attarder sur le livre. Ici, c’est l’inverse, il faut absolument s’y pencher pour découvrir les personnalités dont il est question et les textes qui les racontent. Pour cette chronique, je ne suis pas parvenu à les départager, à choisir l’un ou l’autre tant chacun de ses ouvrages est exquis pour des raisons distinctes.

D’un côté, on retrouve Jusep Torres Campalans, né le 2 septembre 1886 à Mollerusa et qui, après un premier voyage à Barcelone, un court séjour à Gérone, part pour Paris rejoindre un certain Pablo Ruiz, plus communément connu sous le nom de Picasso. Campalans vit une vie de bohème dans le Montmartre des années vingt. Est-ce d’ailleurs encore la France ? Campalans l’écrit lui-même : « La France n’est qu’une colonie catalane. » Chrétien anarchiste, il n’imagine pas un instant avoir une relation sexuelle avant le mariage, mais Picasso le convainc du contraire et l’emmène dans un bordel où Campalans couche pour la première fois. L’homme peint, il est fort apprécié d’Apollinaire et de Mondrian, on le dit pionnier du cubisme. Il décide pourtant de s’éloigner du monde artistique et de mettre fin à sa carrière en 1914. Il s’exile alors au Mexique où il cultivera un art de vivre hédonique. On peut y voir un point commun fort avec l’auteur de cette biographie, Max Aub, qui, après avoir été interné au camp de Vernet puis en Algérie, embarqua fin 1942 pour le Mexique où il mourut en 1972. Aub n’est rien d’autre que l’homme qui commanda à Picasso la fresque – Guernica – pour l’Exposition universelle de Paris. Auteur dramatique, romancier, essayiste et critique littéraire, il a été français, allemand, espagnol et enfin mexicain. Son œuvre la plus connue s’intitule Le Labyrinthe magique où, à travers six tomes, il raconte la guerre d’Espagne dans une grande fresque historique. À côté de ce pavé, il a publié des textes atypiques, comme Le Manuscrit corbeau, Crimes exemplaires ou encore cette supercherie littéraire, Jusep Torres Campalans, que les éditions Verticales viennent de rééditer. Inventant la vie de ce peintre à coups de photomontage, de peintures et de carnets retrouvés, Aub s’amuse, et on prend plaisir avec lui à se faire avoir. Certains tomberont dans le panneau à la première parution en 1958 et croiront à l’existence de cet artiste fictif. C’est un livre qu’on ne lit pas d’une traite, mais qu’on regarde comme un tableau. C’est un objet, un objet d’art à posséder assurément dans sa bibliothèque.

Armen Lubin

De l’autre, il y a Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian. Né le 3 août 1903 à Constantinople, il parvient, contrairement à beaucoup de ses compatriotes arméniens, à échapper au pire. Après le génocide et ne voulant pas effectuer son service militaire, il fuit pour la France.


Portrait d’Armen Lubin, non daté, pris au studio Phébus. Photo DR

En lisant Armen : l’exil et l’écriture, on vit une histoire d’exil et de diaspora, spécifiquement de la diaspora intellectuelle arménienne à travers les aventures de la revue littéraire Menk ou du journal Haratch, premier quotidien en langue arménienne d’Europe, dont Kérestédjian a été l’un des protagonistes. L’écrivaine qui revient sur « cet adulte orphelin (…) qui, depuis ses vingt ans, n’a plus de pays natal, plus de parents à ses côtés », cet homme « qui n’a jamais rien possédé en dehors de ses bouquins », se nomme Hélène Gestern. En parallèle de la vie de l’auteur, elle a eu l’idée lumineuse de revenir sur son parcours à elle. Elle comble ainsi ce qui manque souvent cruellement aux biographies, de comprendre pourquoi une femme ou un homme a passé des heures, des semaines, des mois, voire parfois des années, à s’intéresser à un personnage.

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Dans ce livre de 600 pages, on traverse les vies des deux écrivains avec délectation. On passe de l’un à l’autre avec, comme fil conducteur, cette passion dévorante qu’est l’écriture. On y devine un amour tendre de Gestern pour Kérestédjian. Elle le trouve beau, brave, courageux, et dans ses mots, on se met aussi à aimer cet écrivain méticuleux qui retouchait sans cesse ses textes à en épuiser ses éditeurs. Atteint assez jeune d’une tuberculose osseuse, le mal de Pott, Kérestédjian vécut une grande partie de sa vie entre des hôpitaux et des sanatoriums situés dans les quatre coins de France. Édité par Gallimard et Grasset, l’homme, qui écrivait en arménien et en français, a gardé tout au long de sa vie un souvenir marquant de ces moments vécus à Paris, même s’il y vivait comme un misérable. La capitale est tout compte fait le personnage commun de ces deux biographies écrites par Max Aub et Hélène Gestern. De Montmartre à Montparnasse, on parcourt le Paris des peintres catalans et des hommes de lettres arméniens où cette ville, qui n’a jamais autant semblé, comme le disait Cioran, le « point le plus éloigné du paradis, n’en demeure pas moins le seul endroit où il fasse bon désespérer ».

« Armen : l’exil et l’écriture »

Hélène Gestern

Les éditions Arléa

« Jusep Torres Campalans »

Max Aub

Les éditions Verticales

L’une est une biographie d’un peintre catalan inventée de toutes pièces, l’autre celle d’un poète et écrivain arménien méconnu. Les deux sont bien loin des biographies conventionnelles qu’on trouve souvent en librairie, des textes un peu plan-plan où, si nous ne portons pas un intérêt particulier au personnage historique, il n’y a pas de raison de s’attarder sur le livre....
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