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À hue et à dia

Un État en décomposition, un des effondrements financiers les plus fracassants des temps contemporains, toute une population lâchement laissée à l’abandon : hier encore chanté sur tous les tons, le miracle libanais se trouve cruellement démythifié aujourd’hui. Si le Liban n’en demeure pas moins un véritable cas d’étude en matière de science politique, c’est parce qu’il trône désormais dans la rubrique des modèles à ne surtout pas suivre.

Passer en revue les innombrables aberrations du pouvoir libanais, c’est un peu se promener dans une de ces galeries de foire aux parois tapissées de miroirs déformants. Mais tout ce grossier trompe-l’œil ne leurre plus personne. La délicate coexistence islamo-chrétienne n’est plus qu’âpres luttes d’influence – pire, que conflits d’intérêts mafieux – entre chefs de partis prétendant défendre les droits de leurs communautés. Les dirigeants rivalisent d’ardeur pour dénoncer la corruption, et ce sont précisément les plus corrompus qui, le plus insupportablement, agressent votre intelligence autant que vos oreilles. Idem quand vous écoutez certains partis fascistes discourir sur les vertus de la démocratie, ou alors des milices inféodées à des puissances étrangères se glorifier de leur attachement à la patrie. Décidément dégoûté de la politique, soucieux surtout de garnir votre frigo alors que tout ou presque menace de manquer, vous ne serez pas plus avancé au scandaleux spectacle des accusations d’accaparement qu’échangent importateurs, grossistes et détaillants sous le regard indifférent des autorités.

À cet ahurissant palmarès viennent de s’ajouter deux saisissants trésors d’absurdité. Jeudi, on voyait plusieurs formations politiques, pourtant mouillées jusqu’à la moelle dans l’actuelle impasse gouvernementale, soutenir une grève syndicale visant précisément à hâter la formation d’un cabinet de salut. La surréelle inversion des rôles ne risquait évidemment de leurrer personne, ces voraces flibustiers de la politique n’étant guère portés sur l’autoflagellation. Or c’est ce même jour que choisissait le ministre de l’Énergie (département battant tous les records de prévarication et de gaspillage) pour conseiller aux Libanais de se trouver d’autres moyens de déplacement s’ils n’étaient plus en mesure de payer une essence menaçant de quintupler de prix. Dans un pays largement privé de transports en commun, faudra-t-il donc se mouvoir à dos de baudet pour se conformer à une telle fulgurance de sagacité ministérielle ?

* * *

Quitte à faire les choses à l’envers – à sauter, fort à propos, de l’âne au coq –, l’évènement majeur de la semaine écoulée reste l’aide urgente qu’a accordée à l’armée une communauté internationale rameutée, une fois de plus, par la France. Bienvenue certes, immensément pathétique néanmoins est cette assistance à caractère non plus technique mais platement, tristement humanitaire : de la farine, du lait, des médicaments pour la troupe qui, à l’instar du peuple, a été gravement affectée par la crise économique et financière. Mais quelle armée au monde pourrait se complaire longtemps dans une condition d’assistée, elle-même résultat de la faillite politique et morale de l’establishment politique ?

Il est bien vrai que toute aventure militaire est impensable au Liban, car elle menacerait l’unité et la cohésion de la dernière institution encore intacte. Le commandant de l’armée, qui ne se privait pas, l’hiver dernier, de frapper du poing sur la table, jouit d’une vaste estime internationale ; fort de quatre précédents, il peut certes aspirer à un destin national, comme le veut la rumeur. Nul n’escompte sérieusement du général Joseph Aoun qu’il s’en aille embastiller les auteurs de nos malheurs ; en revanche, peu de Libanais comprendraient qu’il attende que soit totalement consommé le désastre, et que la présidence de la République lui tombe comme un fruit mûr dans la main.

Ce que peut faire de suite le général, ce que lui commande l’honneur militaire, c’est de parer au plus urgent, même si cela peut compromettre ses ambitions supposées. C’est de stopper la fuite de précieux carburants, vivres et médicaments subventionnés par l’État, payés par le contribuable libanais et qui, nuit et jour, partent frauduleusement pour la Syrie. C’est de concrétiser, en y mettant tout le potentiel de la grande muette, le timide, le flou et finalement mensonger interdit décrété par un pouvoir politique complice de cette colossale escroquerie du criminel détournement dont est victime le peuple.

Pour les pays comme pour les humains, l’hémorragie, cela n’attend pas…

Issa GORAIEB

[email protected]


Un État en décomposition, un des effondrements financiers les plus fracassants des temps contemporains, toute une population lâchement laissée à l’abandon : hier encore chanté sur tous les tons, le miracle libanais se trouve cruellement démythifié aujourd’hui. Si le Liban n’en demeure pas moins un véritable cas d’étude en matière de science politique, c’est parce...