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Société - Témoignage

« Je devais la conduire à l’autel en robe blanche et non dans un cercueil blanc »

C’est demain, dimanche, que devait être célébré le mariage de Sahar Farès, la secouriste tuée le 4 août alors qu’elle essayait avec ses camarades d’éteindre l’incendie du funeste hangar n° 12.

« Je devais la conduire à l’autel en robe blanche et non dans un cercueil blanc »

Gilbert et Sahar étaient supposés se marier demain. « Je devais la conduire à l'autel dans une robe blanche et non dans un cercueil blanc », a écrit le jeune homme sur cette gigantesque affiche à l'effigie du couple brisé, qu'il a accrochée devant les silos éventrés. Photo Matthieu Karam

« Sahar Farès, secouriste, héroïne et martyre, devait se marier le 6 juin (demain). Vous l’avez privée de sa robe blanche et m’avez laissé la conduire à l’autel dans un cercueil blanc. Criminels ! Vous avez volé même les rêves de jeunes dans la fleur de l’âge ! » Devant le port de Beyrouth, face au site qui porte encore les stigmates de cette journée terrifiante du 4 août 2020, cette phrase est imprimée en grand sur la gigantesque affiche sur laquelle Gilbert Karaan, fiancé de l’infirmière de 27 ans tuée dans la double explosion, alors qu’elle essayait avec ses camarades d’éteindre l’incendie du funeste hangar n° 12, a fait imprimer leur photo de couple.

Une foule de proches rassemblés devant le mémorial de Sahar Farès. Photo DR

À défaut de mariage, c’est un récital de chants religieux que Gilbert organise ce soir en l’église de l’Icône miraculeuse à Achrafieh. « Tous les proches et amis qui devaient partager notre joie seront présents à l’événement », confie à L’Orient-Le jour ce militaire de 31 ans. Une fois le concert terminé, il compte distribuer du chocolat aux convives et lâcher des colombes. « C’est Sahar qui avait proposé pour notre mariage l’envol de colombes, symbole d’amour et de paix », ajoute-t-il, la gorge nouée.

Du temps du bonheur. Photo DR

Le couple s’aimait depuis sept ans et avait prévu de se marier en mai 2020, trois mois avant le drame. Le Liban était plongé dans une crise économique sans nom, assortie de l’épidémie de coronavirus. Sahar n’en avait cure. Elle avait hâte de commencer une nouvelle vie avec Gilbert. Lui préférait attendre. La date du mariage a finalement été reportée. « L’appartement que nous avions acheté à Zouk Mosbeh (Kesrouan) n’étant pas encore habitable à cause de travaux, Sahar a tenté de me convaincre de séjourner provisoirement chez mes parents. J’ai préféré remettre le mariage à l’année en cours », regrette-t-il. La robe de la mariée était pourtant prête. La voix brisée, Gilbert trébuche sur ses mots : « Je m’en veux tellement de ne pas lui avoir permis de réaliser son rêve de s’habiller en blanc, de vivre ce jour J qu’elle attendait tant. » « Je devais la conduire à l’autel en robe blanche et non dans un cercueil blanc », lâche-t-il.

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Pose photo lors de la Journée internationale de l’infirmière, célébrée le 12 mai. Photo DR

A-t-elle souffert ?

Il revient aux derniers instants qui l’ont séparé à jamais de celle aux côtés de qui il voulait passer le reste de sa vie. « Le 4 août à 17h50, Sahar m’a joint en appel vidéo, alors qu’elle se trouvait à bord de l’ambulance qui allait l’emmener dans l’enceinte portuaire, suite à l’alerte à l’incendie que la brigade des pompiers venait de recevoir. D’un signe de la main, elle m’a dit au revoir, avant de raccrocher », se souvient-il. Une fois au port, la jeune infirmière lui envoie le film de l’incendie qu’elle venait de prendre sur place. « Il s’agit de la vidéo montrant le hangar numéro 12 en flammes », raconte-t-il. Gilbert n’aime pas ce qu’il voit. La peur au ventre, il rappelle Sahar en vidéo : « Apeurée, elle avait le dos tourné au hangar, et regardait vers le ciel, comme si quelque chose venait dans sa direction. Je lui ai demandé de courir et c’est ce qu’elle a fait tout en restant connectée. » Subitement, la ligne se coupe. « Je suis tombé du sofa sur lequel j’étais étendu dans l’appartement familial à Antélias. Il était 18h07. » 

Sahar Farès avait un engouement pour la tenue militaire. Photo DR


Depuis ce jour maudit, il revoit souvent sa fiancée en train de courir, et n’en dort pas. Gilbert ne cesse de s’interroger si Sahar a souffert avant de mourir.

Avec du recul, il évoque plusieurs « signes annonciateurs », selon lui, d’une « mort proche ». « Moins de deux heures avant la tragédie, elle a demandé à son supérieur hiérarchique, qui s’apprêtait à partir et qui lui avait à son tour proposé de ne pas attendre la fin de sa permanence pour rentrer chez elle, de l’enlacer, en lui disant qu’il ne la reverra peut-être plus. Effondré, le jeune homme raconte aussi que peu de temps avant la tragédie, sa fiancée lui avait prédit qu’il devra lui faire bientôt un salut militaire. » Ce qu’il avait fait, le jour des funérailles de Sahar…

Les cartons alimentaires, prêts à être distribués. Photo DR

Première soldate martyre

Gilbert ne rate pas une occasion pour rendre hommage à son âme sœur. En janvier dernier, il a tenu à célébrer son anniversaire. Il a érigé un mémorial en son nom devant le siège de la Brigade des pompiers de Beyrouth lors de la Journée internationale de la femme, le 8 mars. « Sahar est la première et seule soldate martyr au Liban », fait-il remarquer.

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« Dimanche, je fleurirai sa tombe dans son village natal de Qaa (Békaa) comme si c’était pour notre mariage », promet-t-il. Au lieu du cocktail d’usage, il compte distribuer des colis alimentaires aux plus démunis de la localité.« Elle serait heureuse de ma démarche, d’autant que j’ai appris après sa mort qu’elle subvenait aux besoins de deux personnes âgées et très pauvres. »

L’affiche hissée devant le port de Beyrouth. Photo DR

Tout ce que Gilbert fait en souvenir de sa fiancée, il l’entreprend avec enthousiasme. Et pourtant, il a perdu le goût de vivre après sa disparition tragique. « J’ai eu des idées de suicide puis j’ai sollicité l’aide d’un psychologue », murmure-t-il, la gorge nouée par l’émotion. Il se rend souvent chez la famille de Sahar, qui était l’aînée de trois filles, avec qui il parle d’elle. « Nous essayons de nous consoler mutuellement, mais ce n’est pas facile », reconnaît-il. « Mon héroïne est la mariée du ciel. C’est elle qui m’apprend à mieux prier », dit-il, éclatant en sanglots après s’être retenu avec peine tout au long de l’entretien.


« Sahar Farès, secouriste, héroïne et martyre, devait se marier le 6 juin (demain). Vous l’avez privée de sa robe blanche et m’avez laissé la conduire à l’autel dans un cercueil blanc. Criminels ! Vous avez volé même les rêves de jeunes dans la fleur de l’âge ! » Devant le port de Beyrouth, face au site qui porte encore les stigmates de cette journée terrifiante du...

commentaires (5)

De tout coeur avec Sahar, Gilbert, et leurs Familles et Amis. Des personnes magnifiques qui seront réunies ... Résurrection.

Marie-Anne Toulouse-noujaim 2531

22 h 52, le 08 juin 2021

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Commentaires (5)

  • De tout coeur avec Sahar, Gilbert, et leurs Familles et Amis. Des personnes magnifiques qui seront réunies ... Résurrection.

    Marie-Anne Toulouse-noujaim 2531

    22 h 52, le 08 juin 2021

  • Requiem in Pace, Sahar, avec mon respect le plus profond et condoléances à Gilbert et à toute la famille.

    Hughes Leroy

    15 h 19, le 08 juin 2021

  • Triste vraiment tres triste , que son âme repose en paix .

    Ziad Moukarim

    19 h 43, le 05 juin 2021

  • Qu'elle repose en paix, elle l'a bien mérité!

    Politiquement incorrect(e)

    16 h 43, le 05 juin 2021

  • A tous les proches de ces valeureux Héros, qui se sont donnés corps et âmes pour le service de leurs frères et sœurs du Liban, tous nos respects, sympathies et surtout remerciements pour avoir offert à chaque libanais ces Héros et pour avoir garder, sans aucune défaillance, leur présence parmi nous!!

    Wlek Sanferlou

    15 h 27, le 05 juin 2021

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