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Moyen-Orient - Éclairage

Hasna el-Hariri rattrapée par l’enfer syrien

L’activiste de 59 ans, réfugiée en Jordanie depuis 2014, a été placée dans le camp d’Azraq à la frontière syrienne.

Hasna el-Hariri rattrapée par l’enfer syrien

Hasna el-Hariri lors de son interview à « Amman Alyoum », en juin 2015. Photo extraite de la vidéo sur YouTube

Son visage est marqué par la douleur, mais son regard, déterminé. Tout habillée de noir, elle raconte inlassablement son histoire. Sa vie d’avant la révolution, le martyre de plusieurs de ses enfants morts en prison ou dans les combats. La torture au sein de la désormais célèbre branche 215 d’un centre de détention à Kfar Soussé, dans la banlieue de Damas, surnommée « branche de la mort », où elle sera emprisonnée deux fois entre 2011 et 2014. Un jour, elle le jure, elle témoignera devant des tribunaux des atrocités qu’elle a subies et de celles qu’elle a vues. Hasna el-Hariri, 59 ans, l’une des figures emblématiques de la révolution syrienne, réfugiée en Jordanie depuis 2014 et perçue par certains comme la « mère des martyrs », a été arrêtée le 4 mai par la police locale et conduite jeudi au camp de réfugiés d’Azraq, à 80 km au nord d’Amman. Début avril, l’activiste avait alerté l’opinion suite à sa convocation par les services de sécurité jordaniens qui l’avaient sommée de cesser ses activités sous quatorze jours. Dans une interview accordée au Monde mercredi, elle affirme que ces services lui ont fait comprendre que « les Syriens la réclament à nouveau avec insistance », comme ils l’avaient fait en 2018 en exigeant son transfert. « Je représente un danger et le régime de Damas rêve de me faire taire ! » explique-t-elle. Dès sa remise en liberté lors d’un échange de prisonniers en janvier 2014, cette mère de famille qui découvre à sa sortie la mort de son mari, de trois fils et de ses gendres, ne s’est plus tue. Dans les médias jordaniens d’abord, sa terre d’asile. Cette femme originaire de Busr al-Hariri, une ville de la province de Deraa, relate au média Amman Alyoum en 2015 ses 25 ans passés au Liban, dont dix dans le quartier de Haret Hreik, tout en effectuant des allers-retours en Syrie.

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Une figure de la révolution syrienne transférée dans un camp

Face caméra, elle raconte qu’un cadre du Hezbollah du nom d’Abou Hassan qu’elle avait bien connu au Liban s’est introduit chez elle en Syrie en lui lançant « on vient vous protéger des terroristes ». « Ils étaient là dès les premiers jours, et pour faire quoi ? Nous libérer de nos propres enfants “les terroristes” », dit-elle. Lorsque l’un de ses fils, soldat, fait défection dès le début de la révolution, le destin de la famille chavire. Hasna el-Hariri est arrêtée une première fois à Deraa. Quelques années plus tard et deux fils tombés en martyr, elle s’affiche en mère courage en secourant les combattants blessés. Elle « prépare à manger aux rebelles », « lave leur linge », leur fait parvenir des médicaments. Elle est alors persuadée que la Syrie est sur le point d’être libérée de « cette tyrannie » qui pèse sur leurs têtes depuis « trop longtemps ». Les services sécuritaires traquent les dissidents sans relâche. « Tu connais Hasna el-Hariri », lui demande un jour un soldat à un check-point. « Non, mais si je la vois je te l’emmène », lui répond-elle alors. « Ils ne connaissaient pas mon visage et à l’époque je portais le voile jusqu’aux yeux », raconte-t-elle avec un brin de malice à la journaliste jordanienne de Amman Alyoum.

Vue de l’enfer

Hasna el-Hariri sera arrêtée fin 2013 et conduite à la branche 215. Là-bas, elle est à la fois victime et témoin des pires sévices qu’elle racontera dans un témoignage poignant au Monde lors de la sortie du documentaire réalisé par Manon Loizeau et coécrit avec Annick Cojean en décembre 2017. « Ce que j’ai vu alors dans les couloirs du sous-sol, avant même d’entrer dans ma cellule, ressemblait à une vue de l’enfer », confiera-t-elle. Le viol est l’arme ultime du régime de Bachar el-Assad et ses sbires pour briser les femmes, comme les hommes. « Un jeune soldat m’a enfoncé les doigts dans le sexe. J’ai hurlé : “Je pourrais être ta mère !” Mais le viol était partout. Dans les actes, dans les menaces, dans les discours. C’était le maître mot », relate-t-elle. Cette femme de poigne n’hésitera pas à confronter ses bourreaux malgré les risque encourus, « mais ne craignez-vous pas Dieu ? » Durant ses dix-huit mois de détention, elle va vivre côte à côte avec la mort, tout en aidant à donner la vie à des bébés issus des viols. « Oui, j’ai mémorisé les noms des officiers, des gardiens, des violeurs et de tous nos bourreaux. Je garde des preuves. Je documente. Car je veux pouvoir raconter aux jeunes générations ce qui a été vécu par leurs aînés, pourquoi ils se sont révoltés, pourquoi ils ont dû s’exiler. Et surtout, je veux confondre un jour le despote de Damas et tous les salauds à sa solde. Car ils seront jugés un jour, inch’Allah ! Et je serai la première à témoigner contre eux devant un tribunal international », dira-t-elle dans ce même témoignage en guise de conclusion. Comment cette femme, habituée des plateaux télévisés, et invitée jusqu’à Riyad, comme en décembre 2017 lors de la conférence réunissant les différentes plateformes de l’opposition syrienne, peut-elle se retrouver aujourd’hui dans un camp de réfugiés contre son gré ? Haïe et vilipendée par le camp loyaliste, elle ne fait pas l’unanimité au sein de l’opposition syrienne. Le mois dernier, une source gouvernementale jordanienne citée par l’AFP avait qualifié ses activités d’« illégales ». Amman « ne l’a pas obligée à retourner en Syrie mais l’a prévenue à plusieurs reprises d’arrêter des activités illégales qui portent atteinte à la Jordanie ». « Elle a été transférée dans le camp car elle est soupçonnée d’avoir détourné “à son profit” des dons “pour les familles de martyrs en Syrie ou pour l’opposition dans le Sud” », affirme Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), joint par téléphone. « Les autorités jordaniennes ont assuré qu’elles ne comptaient pas la renvoyer en Syrie », poursuit-il. Ziad el-Rayess, un journaliste syrien exilé en Jordanie qui connaît bien Hasna el-Hariri, également joint, explique qu’elle a été écartée et placée dans le camp parce que son comportement déplairait aux autorités locales, mais qu’elle peut circuler librement dans les limites du camp. Cette voix, féminine de surcroît, de l’opposition, également baptisée « Khansa Houran » – région dont fait partie Deraa et en référence à la poétesse el-Khansa convertie à l’islam au VIIe siècle après J-C – aurait pu, au fil des ans, attiser la jalousie. « Certains disent qu’elle a profité de l’intérêt des médias pour tirer la couverture à son profit, matériellement. D’autres affirment qu’elle aurait été arrêtée par les autorités syriennes non pas pour sa participation à la révolution mais parce qu’elle se serait livrée à de la contrebande entre la Syrie et le Liban, où elle vivait », explique le journaliste. Hasna el-Hariri n’a pas répondu aux sollicitations de L’OLJ. Sa mise au ban dans ce qu’elle a décrit comme une « prison à ciel ouvert » a suscité de nombreuses réactions au sein du camp anti-Assad qui craint qu’elle soit déportée en Syrie. « Dès qu’elle a alerté les activistes et les journalistes, tout à coup on lui a collé sur le dos des “activités illégales”. Si c’était le cas, pourquoi n’est-elle pas en prison ? » fustige Hatem*, un activiste originaire de la province d’Alep, exilé en Turquie. « C’est d’abord un message aux Syriens de la part des Jordaniens, qu’ils sont prêts à renvoyer la plus grande personnalité d’entre nous, indépendamment de son statut. Et c’est aussi un message au régime de la part d’Amman afin de développer les relations », conclut l’activiste.

* Prénom modifié pour des raisons de sécurité


Son visage est marqué par la douleur, mais son regard, déterminé. Tout habillée de noir, elle raconte inlassablement son histoire. Sa vie d’avant la révolution, le martyre de plusieurs de ses enfants morts en prison ou dans les combats. La torture au sein de la désormais célèbre branche 215 d’un centre de détention à Kfar Soussé, dans la banlieue de Damas, surnommée...

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