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Témoignage - Enquête sur le port de Beyrouth

« Ma fille est en prison... et ni elle ni nous ne savons pourquoi »

L’ingénieure franco-libanaise Nayla el-Hage est la seule femme détenue dans l’affaire de l’explosion du port de Beyrouth. Elle était chargée du contrôle technique du chantier sur le hangar qui abritait les tonnes de nitrate d’ammonium. Sa famille clame son innocence face à un juge muré dans le silence.

« Ma fille est en prison... et ni elle ni nous ne savons pourquoi »

Dans l’appartement de sa fille, Geralda regarde une photo de Nayla enfant. Photo Mj.S

« Heureusement que Nayla n’était pas chez elle au moment de l’explosion. Elle adorait s’asseoir sur ce fauteuil, juste sous cette peinture qui a été complètement déchiquetée. Elle aurait été défigurée. » Malgré la détention inexpliquée de sa fille, Geralda el-Hage a trouvé une forme de consolation dans le fait que Nayla a survécu au 4 août. Elle balaie du regard le domicile fraîchement réparé de sa fille à Mar Mikhaël, quartier dévasté par la déflagration. Le jour de l’explosion, après avoir quitté le port sur le coup de 16h, l’ingénieure a pris la route en direction de Jal el-Dib pour une réunion avec un partenaire de travail. Découragée par un embouteillage monstre, elle décide de l’appeler pour lui proposer qu’ils se rencontrent chez elle. Mais ce dernier ne décroche pas. Par acquit de conscience, elle choisit de continuer son chemin jusqu’à sa destination initiale. Un choix salutaire puisque son appartement a été complètement détruit par la déflagration survenue à 18h08. À ce moment précis, la femme de 42 ans ne se doute pas une seconde que la catastrophe émane du hangar où elle se trouvait quelques heures plus tôt en compagnie d’ouvriers et autres employés du port. Ce jour-là, elle échappe doublement à la mort. 200 autres n’auront pas cette chance-là.

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Nayla el-Hage a grandi en France où elle a obtenu son diplôme d’ingénieure civile à la prestigieuse ESTP, l’École spéciale des travaux publics à Paris. Elle a vécu la majeure partie de sa vie à l’étranger et s’est installée au Liban en 2015. Sa mission au port de Beyrouth a débuté il y a deux ans. Elle y intervient pour le compte d’une société internationale de prestation de services spécialisée dans le contrôle technique. Son rôle est de s’assurer que les chantiers au sein de l’infrastructure portuaire sont faits dans le respect des normes techniques et de rédiger des rapports à cet égard. Celui sur les opérations menées sur le hangar numéro 12, qui devait être remis le 5 août aux autorités portuaires, est désormais aux mains de la justice. Cela faisait trois jours qu’avaient lieu des travaux de réparation de ce bâtiment dont les failles sécuritaires avaient été mises en lumière quelques mois plus tôt dans un rapport du capitaine Joseph Naddaf, dont le bureau au port est rattaché à la Direction générale de la Sûreté de l’État. Ce document que L’Orient-Le Jour a pu consulter, et qui mentionne noir sur blanc le danger d’une explosion du nitrate d’ammonium stocké dans ce hangar et le risque de vols de matières en raison de trous dans les murs et de l’endommagement des portes, est parvenu le 28 mai au procureur général près la Cour de cassation, Ghassan Oueidate, qui a donné l’ordre de commencer les travaux. Les enquêtes internes menées par le capitaine Naddaf révèlent aussi que la plupart des responsables du port et des douanes ainsi que de nombreux hauts responsables de l’État avaient connaissance depuis un certain temps de la présence et de la nature de ces matières. Pourtant, ni les personnes qui intervenaient directement sur le chantier, à savoir l’entrepreneur et ses ouvriers, ni les personnes en charge de son contrôle technique, à savoir Nayla el-Hage, n’auraient été mises au courant de la présence de nitrate d’ammonium dans ce bâtiment de 8 000 m². « Ma fille n’était pas au Liban au moment de l’arrivée du navire de la mort. Elle n’est pas chargée de l’inventaire des matières et elle ne savait même pas ce qu’il y avait à l’intérieur de ce hangar, alors pourquoi est-elle enfermée ? » La famille de Nayla el-Hage n’a jamais eu de réponses à cette question. Les tentatives d’obtenir des informations auprès du juge d’instruction sont restées vaines, sans parler des demandes de mise en liberté conditionnelle toujours refusées. Fadi Sawan a travaillé jusque-là dans le plus grand secret et aucune communication avec son bureau n’est autorisée. « Tout ce qu’on attend c’est que ce juge fasse son boulot et qu’il nous dise quel est le chef d’accusation porté contre Nayla », affirme son frère Fouad qui se souvient, ému, du jour où sa sœur lui a exprimé sa peur d’être prise en bouc émissaire après avoir reçu un appel des renseignements la convoquant à l’interrogatoire dont elle n’est plus jamais ressortie.

Nayla el-Hage (à gauche) avec sa mère, son frère et sa nièce.

Personne ne croit à la thèse de la soudure

Les travaux sur le hangar 12 devaient initialement se dérouler à portes fermées. Mais comme l’une d’entre elles était sortie de son rail, l’entrepreneur, soit la compagnie Chebli, a demandé que l’on démonte la porte afin de procéder à sa réparation. C’est là que les gros sacs blancs empilés les uns sur les autres sont apparus pour la première fois aux yeux de l’ingénieure et à ceux des ouvriers du chantier. Nayla fait alors quelques pas dans l’entrée du hangar et aperçoit une formule chimique inscrite sur les sacs. Elle fait une recherche sur internet qui lui indique qu’il s’agit d’un fertilisant. Rien qui ne va réellement l’interpeller. Savait-elle qu’aux côtés de ces substances étaient stockées des tonnes de feux d’artifice et des matières hautement inflammables telles que de l’essence, du kérosène et de l’acide chlorhydrique ? Son avocat répond qu’on ne lui a jamais fourni d’inventaires mais après ouverture de la porte du hangar, elle et les ouvriers ont été avertis de la présence de matières inflammables.

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Le juge Sawan peut reprendre son enquête

Le chantier se poursuit les jours suivants avec des travaux de soudure effectués à l’extérieur du bâtiment, loin des sacs de nitrate. Le 4 août à 13h45, Nayla el-Hage a fini sa mission au hangar et les ouvriers se dirigent de leur côté vers un autre site pour effectuer une intervention. Selon une source judiciaire, ces derniers quitteront le port deux heures avant le déclenchement de l’incendie qui a provoqué la déflagration. « Il est impossible que la soudure soit à l’origine du feu. Toutes les informations collectées ont révélé que l’incendie a commencé dans une zone différente de celle où ont eu lieu les travaux. De plus, les ouvriers soudaient à l’extérieur du hangar et non à l’intérieur », précise encore cette source. « L’histoire de la soudure est une grande farce, affirme ironiquement le frère de Nayla. Personne n’y croit ! D’ailleurs Nayla m’a raconté que quelques jours avant l’explosion, ils ont procédé à des travaux de soudure qui ont duré des heures dans la même journée et si ça avait dû exploser, ça aurait été ce jour-là ! Le 4 août, ils n’ont effectué que de la microsoudure. » D’autres sources judiciaires proches du dossier sont du même avis : rien ne prouve que la soudure est à l’origine de l’incendie, et à ce jour le juge d’instruction n’aurait même pas pu déterminer ce qui a allumé la mèche. Reste à savoir si Fadi Sawan regarde encore du côté de cette piste et si c’est la raison pour laquelle l’ingénieure est encore en détention. « Nayla n’a de toute manière aucune responsabilité. Légalement elle ne représente ni le maître d’ouvrage, qui est le port, ni l’entrepreneur, qui effectue les travaux sur lesquels elle n’a aucune autorité. C’est la preuve de sa non-culpabilité », précise son avocat Akram Maalouf qui met en garde contre le préjudice psychologique que risque de causer la longue détention de cette ingénieure dont le parcours brillant a tourné au cauchemar.

« Si ma détention peut aider, je suis prête à rester enfermée »

Faute de quartier pour les femmes, Nayla el-Hage est détenue dans un conteneur à la prison militaire de Rihaniyé à Baabda. Ses proches peuvent la voir une à trois fois par semaine. Une longue attente et une série d’autorisations à remplir pour une visite de quinze minutes strictement chronométrées sous la surveillance de deux gardes. Ils lui apportent des habits propres et de l’argent pour qu’elle puisse payer ses repas. « Ils lui font le test PCR chaque mois. Je lui ai demandé s’ils le lui font payer aussi », ironise Geralda, sa mère. Son frère Fouad a tenté par plusieurs moyens d’améliorer ses conditions de détention. « Toutes nos interventions ont échoué. J’ai même sollicité l’ambassade de France. Le consul nous a répondu qu’il ne peut rien faire parce que Nayla a la double nationalité, elle est donc soumise à la loi libanaise. » Pendant des mois, sa cellule ne comportait qu’un matelas jeté au sol. Ce n’est que récemment que la détenue a obtenu une table et une chaise. Pour lui rendre visite, chacun de ses proches doit avoir une autorisation obtenue au Palais de justice où il faut se rendre chaque semaine. Mais la délivrance de ces permis prend beaucoup de temps. « J’ai les moyens et le temps pour supporter toutes ces conditions, mais je me demande comment font les plus démunis ou ceux qui ne peuvent s’absenter de leur travail. » Le frère de l’ingénieure se désole de la corruption que l’on retrouve dans toutes les couches de l’administration libanaise. Mais la famille el-Hage est surtout rongée par la méfiance à l’égard de la justice. « Ma sœur m’a confié que si sa détention pouvait permettre au juge de découvrir la vérité, elle serait prête à rester encore un an. Mais nous ne sommes pas dupes. Tout le monde sait que la vérité va rester cachée, alors qu’ils laissent les innocents tranquilles », soupire Fouad.


« Heureusement que Nayla n’était pas chez elle au moment de l’explosion. Elle adorait s’asseoir sur ce fauteuil, juste sous cette peinture qui a été complètement déchiquetée. Elle aurait été défigurée. » Malgré la détention inexpliquée de sa fille, Geralda el-Hage a trouvé une forme de consolation dans le fait que Nayla a survécu au 4 août. Elle balaie du regard...

commentaires (11)

Ou est donc la solidarite des franco libanais devant cet acte d’abus et de privation de liberte dont souffre leur compatriote? Quant au silence du Consulat de France, il est assourdissant !

Cadige William

23 h 15, le 13 janvier 2021

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Commentaires (11)

  • Ou est donc la solidarite des franco libanais devant cet acte d’abus et de privation de liberte dont souffre leur compatriote? Quant au silence du Consulat de France, il est assourdissant !

    Cadige William

    23 h 15, le 13 janvier 2021

  • Message a la famille el-Hage : j'ai envoyé le contenu de mes commentaires par mail a l 'Ambassade de France a Beirut . Votre message dans l'article OLJ est vraiment alarmant.

    DRAGHI Umberto

    21 h 16, le 13 janvier 2021

  • "J’ai même sollicité l’ambassade de France. Le consul nous a répondu qu’il ne peut rien faire parce que Nayla a la double nationalité, elle est donc soumise à la loi libanaise. » Honte a la France et Honte a son Consul en poste au Liban. Nayla el-Hage a les droits de protection et d'aide de la France . Pour quelle raison la France demande la libération de la Franco-Iranienne Fariba Adelkhah , lui offre l'aide juridique , la visite dans son lieu de détention et ne bouge pas son petit doigt pour tenter de faire sortir Nayla el-Hage des griffes de ces tortionnaires.? Il semble qu'elle est considérée comme citoyenne française de seconde catégorie. Ceci est la vérité car Fariba Abdelkhah a un compagnon de pure souche française et Nayla el Hage est une jeune fille qui se fait des illusions en pensant que la Mére France pourrait l'aider et venir a son secours. Les interets de la France au Liban passent bien avant ces supposés citoyens . Honte sur vous France.

    DRAGHI Umberto

    20 h 18, le 13 janvier 2021

  • Venezuela....

    Eleni Caridopoulou

    18 h 31, le 13 janvier 2021

  • Même les animaux ne sont pas enfermés dans des conteneurs..... Pauvre Liban.

    DRAGHI Umberto

    14 h 33, le 13 janvier 2021

  • C’est une détention arbitraire, et la patience atteint ses limites au pays où les criminels sont libres et les innocents en prison.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    14 h 16, le 13 janvier 2021

  • Patience Madame, patience, et nous lecteurs, nous ne savons pas pour quoi l’ingénieure El-Hage est à l’arrêt. Patience donc, mais jusqu’à quand ?

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    14 h 12, le 13 janvier 2021

  • justice au Liban Les uns sont dans des hopitaux apres avoir passe une seule nuit dans une chambre sans air conditionne en semi prison, d'autres dans des containers sans meme une chaise pendant des mois courage madame, ce cauchemar que vous vivez aujourdh'ui devra bien finir un jour LA VERITE LES PRIVILIGIES QUI DEVRAIENT ETRE EN PRISON ET PAS DANS DES LITS D'HOPITAUX DEVRAIENT REVENIR EN PRISON MEME SI ILS SONT PROCHES DU CPL OU AUTRE PARTI ET LAISSER LES LITS AUX VRAIS MALADES

    LA VERITE

    13 h 57, le 13 janvier 2021

  • CHERCHEZ LE PROPRIETAIRE DU NITRATE ET QUI AVAIT INTERET EN CES JOURS NOIRS DU LIBAN DE SEMER UNE DESOLATION SUPPLEMENTAIRE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    07 h 55, le 13 janvier 2021

  • Quelle injustice !

    Lamia Abboud

    01 h 40, le 13 janvier 2021

  • Peut-être qu'elle reste détenu, simplement, pour la protéger de ceux qui sont coupables et court toujours!

    Aboumatta

    00 h 46, le 13 janvier 2021