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La Mode

Rabih Kayrouz : Oublier la nostalgie

Il voudrait ne plus évoquer le tragique 4 août, Rabih Kayrouz. Au milieu de plus de deux cents morts, six mille blessés, il y avait aussi lui, ni vivant ni mort, dans la sublime demeure du XIXe siècle où il avait ancré son atelier beyrouthin. Aujourd’hui, il renoue avec son art particulier de démultiplier le présent.

Rabih Kayrouz : Oublier la nostalgie

Rabih Kayrouz et une de ses créations automne-hiver 2021.

Quand le souffle méphitique a abattu les murs, le laissant séparé de lui-même, errant dans la poussière et les débris de sa rue pour tenter de secourir ceux qui peuvent l’être, inconscient d’avoir lui-même urgemment besoin d’être secouru malgré son visage en sang et une méchante blessure à la tête, Rabih Kayrouz s’étonne encore de n’avoir « rien senti ».

La douleur le rattrapera à l’hôpital, où l’on constate une commotion cérébrale et deux hématomes dans la boîte crânienne. Dans ses premiers portraits publiés après le drame, encore dans ses pansements, il a ce regard à la fois doux et sidéré, ce sourire mi-amer, mi-reconnaissant, une élégante tristesse, déjà dans un entre-deux du retrait et de l’élan qui annonce une nouvelle phase. Le temps du repos fut lui-même à la fois trop court et trop long. La famille de l’atelier s’est organisée avec célérité et diligence en attendant le retour du « patron », on ne pouvait permettre au temps de s’arrêter, fût-ce sous les décombres. Il y avait des commandes à livrer, des robes qui avaient été mises par hasard à l’abri de la tragédie et dont la délicatesse avait su résister à la troisième plus puissante explosion non atomique de l’histoire. « Seule une robe de mariée avait subi une éraflure, à peine une cicatrice dans le tulle, et que nous avons soignée », sourit le créateur.

Création Rabih Kayrouz automne-hiver 2021. Photo tirée du compte Instagram @maisonrabihkayrouz

Sens et innocence

En juin dernier, une poignée de semaines avant la tragédie qui se préparait à l’insu de tous, il nous confiait dans ces mêmes colonnes avoir « toujours aimé le vêtement et détesté la mode ». Rabih Kayrouz s’est toujours inscrit dans une lignée de couturiers de la lenteur, se dérobant, non sans risque de se retrouver hors circuit dans une industrie emballée jusqu’à la surchauffe, aux diktats des calendriers et des saisons de défilés. Il nous annonçait son désir de collaborer avec de jeunes talents qui, eux, n’ont pas encore mis le doigt dans l’engrenage du marché et affichent l’insolente liberté des insoumis, avides par-dessus tout de donner à leur travail du sens et de l’innocence. Parce qu’ils sont conscients de pratiquer leur art dans l’une des industries les plus déchaînées et les plus polluantes du monde, et que l’avenir leur appartient, et qu’ils ne veulent pas contribuer à son assassinat. Le couturier, qui a connu les débuts de cette frénésie au cours de sa formation chez Dior, a assisté progressivement au débrayage qui a transformé les saisons de défilés en scènes de massacre où les créateurs craquaient, les mannequins tombaient, les ateliers se retrouvaient exsangues, tous affichant des sourires médiatiques qui commençaient à mal cacher la détresse dont se nourrissait le marché du luxe.

Création Rabih Kayrouz automne-hiver 2021. Photo tirée du compte Instagram @maisonrabihkayrouz

Textures et nervures tactiles

C’en était trop pour un Rabih Kayrouz venu des langueurs ottomanes. Pionnier d’un certain lien esthétique entre Orient et Occident, il a toujours veillé à introduire dans ses collections des pièces neutres, un vêtement qui sied aussi bien aux hommes qu’aux femmes et à ceux qui refusent le marquage des genres. De belles vareuses, des sarouels, des chemises qui vont à tous et d’une pertinente contemporanéité. En plus de sa passion sensuelle pour les textures et les nervures tactiles, il a créé un style reconnaissable entre tous, souvent monochrome, célébrant l’éternel féminin comme une attitude et non comme un manifeste, avec une élégante discrétion, toujours un ton plus bas, avec des coupes qui exaltent par-dessus tout le mouvement et cadencent une certaine façon de marcher.

Création Rabih Kayrouz automne-hiver 2021. Photo tirée du compte Instagram @maisonrabihkayrouz

« Rigueur sans contraintes »

« Depuis la fondation de Maison Rabih Kayrouz, il y a vingt ans, je cherche à habiller la femme dans tous ses moments, et tout, depuis vingt ans, est encore présent dans nos collections. Je travaille aujourd’hui à créer dans ma production trois familles de style. Nous avons des coupes tellement simples et uniques qu’il serait dommage d’abandonner. Aujourd’hui, au lieu d’épuiser les artisans à faire du nouveau à tout prix, j’ai envie de retrouver ces vêtements, ces vestes, déclinés dans des matières différentes, des draps de laine, des brocards qui leur confèrent un nouveau souffle sans changer leur nature. Ils seront intégrés dans une ligne que je baptise les Reconduits. Nous continuerons à produire aussi ces pièces pour lesquelles nous voyons revenir nos clientes, des basiques qui portent la patte de la Maison et que j’appellerais les Essentiels.

Pour mémoire

Rabih Kayrouz, Nasri Sayegh, Rimbaud, des mains et une robe sans tissu

Et parce que la haute couture, le plaisir de créer de la magie avec la complicité du temps, avec le talent des artisans et l’envie de semer la joie qui demeure malgré tout font partie de notre identité, nous continuerons à introduire cet ingrédient, ce souffle nouveau qui nous permet de chahuter, d’amuser avec des techniques incroyables, des tissages avec des rubans, des broderies fines qui viendront rehausser la famille des Exceptionnels  », nous confie Rabih Kayrouz. Paradoxalement, le créateur, qui s’est toujours nourri de la tradition qu’il s’est attaché à faire survivre à travers un souffle neuf, ajoute, avec ce sourire retrouvé qui annonce un confiant retour aux armes : « Je veux oublier la nostalgie. » Il ajoute aussi qu’il ne veut plus « rien planifier ». Ainsi suspendu dans un présent dont il veut explorer l’infinie richesse, il s’applique à « une rigueur sans contraintes, enrichie de rencontres, d’inspirations », et poursuit son engagement à créer pour « les femmes qu’(il) aime ». Ces femmes qu’il aime ne sont autres que ces cocréatrices qui s’approprient ses vêtements et en font ce que bon leur semble, pourvu qu’ils vivent et continuent à procurer plaisir et assurance, « loin de la dictature des miroirs et du regard des autres ».


Quand le souffle méphitique a abattu les murs, le laissant séparé de lui-même, errant dans la poussière et les débris de sa rue pour tenter de secourir ceux qui peuvent l’être, inconscient d’avoir lui-même urgemment besoin d’être secouru malgré son visage en sang et une méchante blessure à la tête, Rabih Kayrouz s’étonne encore de n’avoir « rien senti ».La...

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Un homme, un vrai.

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20 h 07, le 13 janvier 2021

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  • Un homme, un vrai.

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    20 h 07, le 13 janvier 2021