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Lifestyle - La Mode

Rabih Kayrouz, Nasri Sayegh, Rimbaud, des mains et une robe sans tissu

Lancée le lundi 6 juillet, la semaine parisienne de la haute couture a été, cette année, virtuelle pour la première fois. Pour le créateur libanais Rabih Kayrouz, cette absence de contrainte, cette libération du stress des défilés, a été l’occasion de laisser mûrir une idée et de la traduire en un petit film – cinq minutes d’une infinie poésie – enrichi par la vision de l’artiste visuel Nasri Sayegh.

Rabih Kayrouz, Nasri Sayegh, Rimbaud, des mains et une robe sans tissu

Image extraite du film « 320/38 ». Photo DR

Beyrouth, son brouhaha, son chaos, images floues et puis un coussin à aiguilles. Sur les images de la ville viennent se tracer, en rythme avec l’introduction orchestrale d’une chanson de Shadia, grande vedette de l’âge d’or du cinéma égyptien, les traits inauguraux d’une robe qui va se faire sous les yeux du spectateur. L’architecture de la robe va se poser sur le paysage urbain comme une certitude apaisante dans le trouble ambiant. Des mains cousent l’invisible, celles d’une couturière qui se prête au jeu pour la première fois et qui rit hors champ parce que sans tissu, le geste ressemble à une danse. Entre ensuite le ruban vermillon que les mains de Rabih Kayrouz déroulent sur le marbre blanc de la table, d’un trait, comme on trace une frontière. Au-delà du trait vermillon, on est transporté à Paris, dans la cour de l’ancien Petit Théâtre de Babylone sous la verrière duquel se poursuit l’incarnation de la robe. Un autre aimant à aiguilles, et le ruban s’étire à nouveau, poursuit son déroulement magique au rythme de la musique obsédante de Mounir Mrad sur laquelle va bientôt se poser la mélopée de Shadia. Le ruban se découpe, s’épingle, s’assemble, se fixe sur le mannequin d’atelier. Le cœur n’aime qu’une fois, jamais deux, dit la chanson, et la robe finie passe du Stockman à la silhouette sculpturale de Yousra Mohsen, la danseuse libanaise du mythique Crazy Horse, prête aux arabesques, aux tourbillons, à l’envol. Un poisson carmin tourne dans son bocal. Générique de fin. Le titre du film est 320/38, en évocation des deux adresses de la Maison Rabih Kayrouz, à Beyrouth et Paris.

Images extraites du film « 320/38 ». Photo DR

Le défi de traiter le ruban comme une étoffe

C’est donc l’histoire d’une robe, comme l’avait annoncé Rabih Kayrouz dans ces mêmes colonnes, sans encore savoir de quelle manière elle serait racontée. Ce serait une robe entre deux cultures, orientale et française ; entre deux ateliers séparés par 4 168,33 km, l’un à Beyrouth, 320 rue Gouraud, l’autre à Paris, 38 boulevard Raspail ; entre deux matériaux qui se tissent, le rêve et le fil. Ce serait « la robe sans tissu », pure invention kayrouzienne qui fait de l’ornement, rubans ou broderies, la chair même de l’architecture qui en leur absence disparaîtrait tout simplement. « J’ai commencé à décliner la robe en ruban de gros-grain à Beyrouth, au début des années 2000. Je m’étais posé le défi de traiter ce ruban comme une étoffe pour donner corps à la construction. J’ai fait la même chose avec des broderies. La robe ne tiendrait pas sans ces broderies. La robe est la construction. Ce n’est qu’en 2019 que j’ai présenté ce modèle à Paris dans ma collection d’hiver », confie le couturier. Et c’est la prise de corps de cette même robe qu’il va révéler en direct à travers la présentation virtuelle de son inspiration couture 2020.

Cet intuitif familier du rush des dernières minutes, qui n’aime rien tant que laisser longuement mûrir et s’épanouir l’idée avant de la traduire en matière fût-ce en bout de course, vit cette édition particulière de la semaine de la couture parisienne comme un cadeau. Pour la première fois, pas d’essayages, pas de panique, pas de retouches in extremis, pas de mannequins à caster, pas de mise en scène, pas de conflits de premier rang. « Pour la première fois, en pleine semaine de la couture, j’étais dans la Békaa, en train de me balader sans aucun sentiment de culpabilité, et pourquoi pas ? Pour moi, la robe est faite et elle représente l’essentiel. Ce qui est génial, c’est que grâce à ces changements, je peux imposer un nouveau rythme dans mon travail. On peut tout faire, et bien le faire, sans stress, en toute fluidité », ajoute Kayrouz. Cette robe « faite » n’est rien d’autre que le point focal du film écrit, conçu et réalisé par Nasri Sayegh à qui le couturier a donné des consignes simples : « J’ai envie de travailler avec toi, je ne veux pas de narration. Je voudrais simplement mettre l’accent sur la robe et le savoir-faire. »

Yousra Mohsen et la robe en rubans. Photo DR

Rendre hommage aux mains

Rabih Kayrouz n’avait jamais vu Sayegh. Leur rencontre doit tout à la magie de la Toile. L’artiste visuel pose, pour son plaisir, sur son compte Instagram @nasrisays, des pépites de pop orientale sur des bouts de films d’archives qui n’ont rien à voir, mais qui tout à coup se trouvent sublimés par ces détournements, nimbés de mystère, fusionnant deux cultures pour en générer une troisième. Et, au fond, n’est-ce pas exactement ce que fait inlassablement le couturier à travers ses créations ? C’est donc là que Kayrouz découvre son cinéaste. Celui-ci nous confie : « Je viens de la littérature, des mots, de l’amour des mots. C’est quelque chose qui est présent tout le temps dans tout ce que j’entreprends. Enfant, j’ai grandi dans ça, avec Rimbaud pour autorité. De manière consciente ou inconsciente, il est toujours présent dans mon travail entre musique et images anciennes, avec sa grande liberté de résonance. Artiste visuel, acteur à la base, fasciné par l’image que je sois devant ou derrière la caméra en tant qu’acteur, je suis tombé dans l’image avec ma première expo de photos en 2016, Beyrouth peut-être, suivie de deux autres. Depuis tout petit, je brode aussi au point de croix, c’est un travail qui m’habite. Le temps passé à la broderie est précieux et méditatif mais sans grandes pensées, une manière de placer les idées qui structure et apaise. Cela m’a permis de participer à l’exposition Unraveled au Beirut Art Center aux côtés de grands artistes tels qu’Annette Messager ou Mona Hatoum. La musique est très présente dans ma vie, ainsi que la radio, toujours là, qui m’influence en permanence. Tous les différents métiers et activités auxquels je m’adonne résultent de rencontres et d’un désir.

J’ai toujours été un admirateur du beau, de la simplicité et de l’évidence que produit Rabih, dont le travail est à la fois énormément poétique et concret. Rabih m’a contacté il y a un mois et demi, on était en confinement mais il venait de rouvrir sa maison à Beyrouth, les couturières étaient là, il m’a demandé de faire un film. Je n’avais jamais réalisé de film mais j’ai dit oui, et la machine s’est enclenchée. Dans l’univers de Rabih Kayrouz, il y a infiniment de motifs, de gestes. Je suis moi-même brodeur, bien que loin d’égaliser le talent des petites et sublimes mains de Rabih. J’ai demandé à une couturière de broder dans le vide, elle a ri, j’ai insisté. Le moment où elle a reproduit le geste était un moment magique. À partir de cette image tout a coulé de source. À cause du confinement, Rabih ne pouvait être sur place, ne serait-ce que pour toucher ou retoucher sa robe. Il s’agissait donc de raconter la possibilité d’une robe, sa conception à distance, le génial talent de l’équipe, et rendre hommage aux mains. Dans le film, on ne voit que des mains. Le seul visage de Yousra qui porte la robe. Shadia est évidemment très présente, et avec elle l’âge d’or du cinéma égyptien. Sa chanson enrobe et enveloppe le film. »

Dépourvu d’ego, ce film ne parle que d’une robe et d’un savoir-faire. Il résume avec une émouvante économie d’effets l’esprit couture de la Maison Rabih Kayrouz et contraste puissamment avec les présentations virtuelles de cette saison où la plupart des maisons traditionnelles se sont surinvesties en spectaculaire, comme pour compenser par l’image ce que la réalité n’a pas pu offrir cette année.


Beyrouth, son brouhaha, son chaos, images floues et puis un coussin à aiguilles. Sur les images de la ville viennent se tracer, en rythme avec l’introduction orchestrale d’une chanson de Shadia, grande vedette de l’âge d’or du cinéma égyptien, les traits inauguraux d’une robe qui va se faire sous les yeux du spectateur. L’architecture de la robe va se poser sur le paysage urbain...

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Que cest beau et comme ça nous change de nos gouvernants malsains et de notre quotidien avilissant. Merci Mr Keyrouz.

Je partage mon avis

18 h 29, le 15 juillet 2020

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Commentaires (1)

  • Que cest beau et comme ça nous change de nos gouvernants malsains et de notre quotidien avilissant. Merci Mr Keyrouz.

    Je partage mon avis

    18 h 29, le 15 juillet 2020

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