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Nos Lecteurs ont la Parole

Histoire pour ne plus dormir

Je n’arrive pas à me décider : guillotine à double tranchant? Pressoirs en vis-à-vis ? Déluges en face à face sur le point d’entrer en collision ?

Les trois à la fois ?

Peut-être.

Je tiens dans mes mains un tissu de soie rectangulaire. Je le fais glisser entre mes doigts. Je le caresse, je le froisse rageusement puis le lisse. Les marques infligées par le froissement ne disparaissent pas du seul fait de l’avoir remis en place.

En deux secondes, le temps de le réduire à une boule vulgaire qui atterrit dans un vide-poche, le tissu a vieilli d’une bonne centaine de rides désagréables. Ce n’est qu’ainsi que je peux le scruter sans me sentir trahie parce qu’il ne ment plus.

Mais de grâce !

Plus de métaphores du bien pour panser provisoirement le mal.

Plus de cette symbolique écœurante pour se donner bonne conscience.

Plus d’œillères pour ne pas regarder la réalité dans les yeux.

Rouge. Blanc. Rouge. Et vert.

Symétrie et perfection pour tant d’asymétrie et d’imperfection.

Pour tant de déséquilibre et d’absurde.

Deux bandes rouges aux dimensions identiques, en vis-à-vis, encadrent une bande blanche dont la dimension est égale à la somme des deux premières.

Au centre de la tranche blanche, une forme verte, en contraste avec le minimalisme et la droiture des bandes, aux contours tantôt galbés, tantôt pointus ; une figure perforée, sinueuse et approximative. Une forme, en somme, normale et naturelle. La vie au milieu de l’objet impitoyablement inanimé.

On demande aux enfants, selon les âges, de décrire cet emblème national.

Rouge pour l’amour. Blanc pour la paix. Vert pour la vie.

Rouge pour le sang des innocents. Blanc pour le recommencement. Cèdre pour la résilience.

Rouge pour la mémoire. Blanc pour l’espoir. Cèdre pour l’identité.

Mais l’enfant en moi ne voit plus rien de toutes ces balivernes dont on nous bourra inlassablement le crâne pour nous forcer d’oublier l’histoire dont on tenta par tous les moyens d’en effacer, au point de ne jamais l’écrire dans les livres, jusqu’à la moindre trace.

En novembre de l’année 2020, je n’arrive donc pas à me décider sur la perception que m’inspire le drapeau.

Surtout ne pas s’approcher des sacrés nationaux.

Surtout ne pas insulter, entacher, critiquer ou blasphémer contre les étendards, les blasons, les titres, les grades, vos excellences, nos maîtres… « sur ma tête ».

L’injure et le blasphème sont des figures de style, et la critique une opinion.

Des prohibitions, m’a-t-on dit.

Or il n’est point question de cela aujourd’hui, alors bas les griffes.

Ce que j’écris-là est un simple constat, personnel certes, désobligeant aussi, mais au goût du jour, c’est-à-dire noir et glaçant, sans subterfuges.

Je dissèque mon étendard.

Une guillotine à deux lames plutôt qu’une pour ne pas rater le cou(p) ?

L’une qui chute du haut vers le bas (pléonasme nécessaire), l’autre qui va la rejoindre en synchro du bas vers le haut, rouges d’avoir trop décapité.

Le blanc : l’instant du vide qui se fait dans la tête la seconde avant le vide éternel. Le cèdre, la vie condamnée (mais jamais la vie condamnable, injustice oblige ! ), la mienne, la nôtre, trouée de tant de mauvais coups, qui tremble et devient floue dans l’espoir de disparaître, de se faire si petite que peut-être les couperets la rateraient-ils (?)

N’est-ce pas ainsi que nous (sur)vivons aujourd’hui ?

Ne nous faisons-nous pas si petits devant l’inévitable, en position quasi collective d’attente délusoire qu’une superpuissance terrienne ou divine nous eussent extraits de la gueule du Léviathan ?

Non ?

Alors quoi ?

Deux pressoirs d’un rouge vif montés en vis-à-vis, pesant chacun 15 ans de souffrances, qui s’entrechoquent pour aplatir les hommes, les arbres et les pierres ?

Cycliquement, le mécanisme tortionnaire fait reculer les deux étaux carmin jusqu’à l’équidistance, laissant alors entrevoir un espace blanc et pur qui donne l’illusion d’une paix retrouvée, d’une douceur revenue, d’un démon calmé. La vie reprend, se relève du dernier écrasement et prétend ne pas s’attendre au prochain choc des pressoirs. Non par résilience ou résistance comme le cèdre mille fois millénaire, inébranlable dans la tempête, mais plutôt par malléabilité tel un saule pleureur voûté d’avoir trop courbé le dos à force d’adaptation ou de soumission. Aussitôt, c’est une fatalité, le temps d’avoir cru que ce fut fini, les plaques rouges se remettent en marche, dans une mouvance lente mais sûre afin de comprimer les villes et les vies enfin reconstruites.

Ou alors deux mers diluviennes d’un liquide opaque et visqueux qui pue la mort alors qu’il est sève de vie. Y nagent toutes les âmes fauchées et toutes sortes de monstres insatiables prénommés corruption, crime et usurpation. Enserrée entre ces deux marécages aux trajectoires, qui, bien qu’antagonistes, sont également dangereuses, une éclaboussure verte survit en émulsion comme une goutte d’huile dans une marmite d’eau bouillante, tel un ange au milieu de l’enfer. Une légitimité désormais ersatz.

Ceci est le récit d’une dystopie devenue réalité.

Il se termine ainsi à chaque boucle bouclée, c’est-à-dire sans dénouement.

Encore moins un dénouement heureux.

Parce que nous dormons.

Nous sommes des Sisyphe, des héros ultimes de l’absurde.

Nous sommes des Sisyphe en plus aberrants parce que ce ne sont pas les dieux que nous défiâmes vainement, mais les crétins et les diables.

Qu’à cela ne tienne ! Nous faisons ce que Camus proposa : nous nous imaginons heureux afin de trouver un sens à l’insensé, nous considérons notre capacité à supporter encore et encore le châtiment non mérité, et cela dans l’absence totale d’espoir mais sans désespoir, comme une forme de victoire.

Ainsi soit-il !

Mais qu’on ne me parle plus d’« indépendance ».

Je n’arrive pas à me décider.

Bonne fête de l’Usurpation ?

Bonne fête de l’Occupation ?

Bonne « défête » ?

Citoyenne désenchantée

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Je n’arrive pas à me décider : guillotine à double tranchant? Pressoirs en vis-à-vis ? Déluges en face à face sur le point d’entrer en collision ? Les trois à la fois ? Peut-être.Je tiens dans mes mains un tissu de soie rectangulaire. Je le fais glisser entre mes doigts. Je le caresse, je le froisse rageusement puis le lisse. Les marques infligées par le froissement ne...

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