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TÉMOIGNAGE

Hanna Fahed, interne : « Je refoule mes larmes, et je pense à ce qui m’attend à Paris... »

Hanna Fahed, interne en rhumatologie de 29 ans, figure parmi les centaines de médecins qui ont quitté le Liban ces dernières semaines pour s’installer à l’étranger. Il raconte.

Hanna Fahed, interne : « Je refoule mes larmes, et je pense à ce qui m’attend à Paris... »

Hanna Fahed, jeune interne en rhumatologie à l’hôpital universitaire la Pitié-Salpêtrière, Paris. DR

« J’ai rangé ton mug Disney dans l’armoire du haut, ainsi ton père ne le cassera pas en faisant la vaisselle. » C’était le vendredi 16 octobre, 3 jours avant mon grand départ pour Paris. Je m’étais préparé des mois à l’avance pour ce voyage, mais c’est avec cette remarque de ma mère que j’ai réalisé l’imminence du départ, et surtout sa durée indéterminée.

Jamais auparavant ma tasse Disney n’a quitté le deuxième tiroir du bas. Jamais auparavant ma chambre ne s’est vidée des piles de livres qui jonchaient chacun de ses coins. Jamais auparavant je n’ai rendu les ouvrages empruntés à l’Institut français de Jounieh sans en reprendre d’autres depuis l’âge de 5 ans. En fait, je n’ai pas pu le faire, et j’ai demandé à mes parents de les rendre pour moi en revenant de l’aéroport.

Me voilà donc, en ce 19 octobre, siège 23A côté hublot, sur ce Transavia Beyrouth-Paris. Je ne sais plus au-dessus de quels territoires, de quelles eaux, j’écris ces lignes, mais déjà bien loin de la côte de Beyrouth. Cette côte pour laquelle je me pliais en quatre à chaque décollage ou atterrissage pour pouvoir la voir, en me disant que Beyrouth est si belle de haut et de loin ; sa misère n’est visible que de près. Je ne peux même plus dire cela, elle est complètement défigurée de près comme de loin, après ce maudit 4 août.

Je me détourne de ce paysage. Je referme les yeux. Et je pense à mes parents laissés à l’entrée de l’aéroport. Je me revois tentant en vain de les raisonner, et les implorant de retenir leurs larmes, déjà versées en trombe pour mon frère, parti un mois plus tôt, essayant de les faire rire en leur disant sur un ton badin que ça y est : je ne serai plus là à vider l’eau chaude après chaque douche, à éteindre la télé, à rallumer la lumière, à mettre du Lara Fabian à fond, puis imposer le silence lorsque je bouquine toute la journée sur la terrasse… Mais le cœur n’y est pas. Tout ce que j’ai obtenu, c’est un petit sourire au coin de leurs lèvres. Être parent n’est certes pas facile. On oublie sa propre vie. On donne tout à ses enfants. On supporte leurs lubies et leurs caprices. Puis quand le jour vient où on les voit partir, où on peut avoir de nouveau du temps pour soi, on se rend compte qu’on ne sait plus faire, qu’on ne veut même pas d’une vie sans eux.

Je refoule les larmes qui me viennent enfin, et je repense à ce qui m’attend à Paris. Je serai interne en rhumatologie à la Pitié-Salpêtrière, 1er hôpital de France et 12e au monde dans le dernier classement international. Mon frère est déjà à la base militaire de Brest pour se spécialiser en architecture navale. Toutes nos économies en livres libanaises ne valent plus rien. Mes parents, à l’instar de tant d’autres, ont vu leur épargne d’une vie se réduire à une somme dérisoire en euros. Pourtant c’est le sourire aux lèvres, la détermination et l’espoir au cœur que mon frère et moi quittons le pays. Être un jeune au Liban aujourd’hui, c’est y vivre dans l’unique espoir de le quitter.

Toutes ces années d’études en médecine. Ces longues nuits blanches et ces journées hyper-caféinées, à retenir des pages et des pages, des livres et des articles, et à se former au plus noble des métiers. Douze ans passés sur les bancs de l’USJ et dans les couloirs de l’Hôtel-Dieu de France, pour finalement partir soigner un autre peuple...

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Je me rappelle mon premier texte publié dans L’Orient-Le Jour, écrit pour marquer mon passage de la faculté de médecine à l’hôpital, en 6e année, et où je racontais ma volonté d’être à la hauteur des attentes de ma famille, et de celles du village entier. J’ai tout fait pour cela, mais c’est le pays qui n’était pas à la hauteur de mes attentes. Je le dis sans regret. Quand tu es un résident dans un hôpital au Liban en cette période, que tu soignes les blessés durant les manifestations, que tu effectues des gardes en réanimation en pleine pandémie, que tu vis dans l’angoisse continue de contaminer tes parents, et qu’arrive le 4 août, avec toute son atrocité, et que tu te retrouves face à des scènes d’horreur indescriptibles où tu te vois entasser des cadavres, choisir qui parmi les blessés sauver en premier… on ne peut pas te reprocher de vouloir partir…

« C’est d’abord à ton pays de tenir, envers toi, un certain nombre d’engagements […], sinon, tu ne lui dois rien. Ni attachement au sol ni salut au drapeau. » Ces phrases d’Amin Maalouf reviennent à mon esprit et se font l’écho de ma colère envers ce pays. Et je pense à ce qu’une amie m’a dit il y a quelques jours : « Le Liban ne produit rien, mais il produit des Libanais. »

Je pars donc sans regrets, sauf celui d’avoir laissé mes parents derrière moi. Mon père a plaisanté avant mon départ : « Ton frère, il bricolait tout à la maison, changeait les lampes, arrangeait les pannes d’électricité… Je l’ai remplacé par des techniciens ou l’aide d’un proche. Mais toi, comment te remplacer ? » Je pars donc dans l’espoir de faire venir mon père et ma mère à Paris, dès que j’aurais de quoi les faire vivre dignement. Je pars en espérant ne pas devoir les remplacer eux, par des photos accrochées aux murs et des prières du soir, avant d’avoir pu leur rendre ce qui leur est dû…

Je pars sans regrets, juste la peine au cœur. Les larmes commencent à tacher mon carnet. Sur le tee-shirt que je porte, cette phrase qui dit quand même : « Toutes les routes mènent à Beyrouth. »

Hanna FAHED, 29 ans, interne en rhumatologie, hôpital universitaire la Pitié-Salpêtrière AP-HP, Paris


« J’ai rangé ton mug Disney dans l’armoire du haut, ainsi ton père ne le cassera pas en faisant la vaisselle. » C’était le vendredi 16 octobre, 3 jours avant mon grand départ pour Paris. Je m’étais préparé des mois à l’avance pour ce voyage, mais c’est avec cette remarque de ma mère que j’ai réalisé l’imminence du départ, et surtout sa durée...

commentaires (12)

Cher confrère, le Liban coule dans nos veines. Soyez courageux et portez haut les couleurs de la diaspora libanaise où que vous soyez. Il nous reste notre Courage et notre Fierté.

Darwiche Jihad

23 h 00, le 30 octobre 2020

Tous les commentaires

Commentaires (12)

  • Cher confrère, le Liban coule dans nos veines. Soyez courageux et portez haut les couleurs de la diaspora libanaise où que vous soyez. Il nous reste notre Courage et notre Fierté.

    Darwiche Jihad

    23 h 00, le 30 octobre 2020

  • Je ne comprends pas pour quelle raison vous dramatisez votre situation! Vous allez vous spécialiser à l’étranger, et alors? Vous agissez dans votre intérêt et alors? Presque tous les médecins libanais ont fait le même parcours que vous, en temps de guerre et en tant de paix! N’en voulez pas trop au Liban. Le Liban est le résultat de ce que nous tous on en à fait! Bonne chance à vous.

    Carole chelhot

    20 h 45, le 29 octobre 2020

  • Non monsieur ne regretter rien ...le Liban est mort...vous etes parmi les privilegiers ..etre interne a la Salle petriere ...quelle chance ..allez vivre avec des gens civilises....et des medecins competents ..qui respectent le sermon d'yppocrate...pas comme les notres dont leur seul but est malheureusement le dollars....pour les parents ..soyez heureux il y a whatsapp ...tout est beau en France et surtout les filles...

    Houri Ziad

    15 h 32, le 29 octobre 2020

  • Chère Hannah, Je suis partis en 1984 pour de bon du Liban. La première fois ce n'était par choix, mais par obligation de mon père. Je suis retourné en 1982 a Beyrouth en pensant que c'était pour de bon. Je comprends votre déchirement, je suis partis sur Le Sun Boat du Port de Jounieh... Toute ma famille était la! Je n'ai pas pleuré une fois! J'avais même le sourire aux lèvres! Sur le Sun Boat, j'ai demandé une petite bouteille de mousseux et j'ai levé mon verre pour dire Adieu a mon pays et de nouveau lever mon verre a l'opposé pour dire Bonjour a nouveau a Montréal. Et depuis je n'ai jamais remis les pieds sur mon sol natale. Mais l'appel du pays reste en vous! Je n'ai jamais été capable, de tourner la page a 100%. Le Liban coule dans mes veines! Et comme vous j'ai écrit quelques lettres a L'OLJ qui ont été aussi publié. Garder la tête Haute, vous n'avez rien a vous reprocher! C'est compréhensible. J'essaie de convaincre ma famille de quitter au moins pour quelques temps, pour prendre un répis. Et ma grande soeur me répète: "Nahnou Samidoun"! Vous reviendrez a Beyrouth, concentrez-vous a prendre plus d'expériences et de faire profiter a votre retour, votre village et le pays de vos connaissances! Marwan Mounir Takchi

    Marwan Takchi

    15 h 29, le 29 octobre 2020

  • Chère Hanna, Votre histoire est émouvante. Hélas, elle ne fait que répéter le même récit, la même aventure de milliers, voire de centaines de milliers de jeunes Libanais, hautement instruits et éduqués, comme vous, qui vont vers d’autres horizons pour plus d’une raison : l’étroitesse du pays, le manque de possibilités de travail, les crises politiques ou économique de notre pays. Mais toute épreuve a ses étoiles lumineuses. Le jeune médecin spécialiste que vous êtes verra de nombreuses possibilités s’ouvrir devant lui en terre de France. Un jour, vous retournerez vers la maison familiale, l’eau du cœur inondant vos yeux. Un jour vous vous marierez, à une Française, elles sont si belles, ou à une Libanaise, elles sont si attrayantes, et vous aurez des enfants. Donnez, sans hésiter, au garçon le prénom de votre père et à la fille celui de votre mère pour que ceux-ci demeurent présents non seulement dans votre mémoire mais aussi dans le quotidien de votre vie.

    Agenor

    14 h 39, le 29 octobre 2020

  • cher confrere je me revois à votre place en septembre 1988, les larmes aux yeux m 'éloignant de Beyrouth pour la France... dejà à l 'époque un certain general tentait de chasser les syriens du Liban ....Tiens il est encore la!!! et nous, nous continuons de quitter ce pays... Vous serez dépaysé , mais au bout de 5 a 6 mois paris deviendras votre nouvelle ville , en bon libanais vous y brillerez car on a une capacité d 'intégration hors norme et dans quelques annees vous serez heureux de rentrer chez vous mais à paris!!! le Liban ne deviendra qu 'une parenthese de vacances dans votre vie.... bon courage dans votre nouvelle vie "normale " imaginez plus de pannes de courant , un salaire en euros une vie digne et des francais qui adorent les Libanais vous avez tout pour réussir et faites vite venir vos parents pour les rendre fiers

    Elime 11

    14 h 26, le 29 octobre 2020

  • Beaucoup de libanais se sont retrouvés à faire un choix difficile. La mort dans l’âme ils quittent leur pays en espérant toujours revenir dans leur berceau renifler les odeurs de leur enfance et jouir d’une vie digne tant espérée depuis des décennies et que ces pourris leur ont spolié. Ne vous inquiétez pas pour vos parents, leurs larmes seront séchées et leur peine adoucit par les proches et les voisins puisqu’au Liban tout s’essouffle et se perd sauf la compassion et la solidarité entre nous. Par contre nous nous faisons beaucoup de soucis pour nos enfants qui, loin de nous n’aurons personnes pour sécher leurs larmes et les prendre dans leurs bras pour les consoler leur dire que demain tout ira mieux.

    Sissi zayyat

    11 h 52, le 29 octobre 2020

  • Mon cher docteur Le Libanais a toujours émigré pour trouver une meilleure vie à l’étranger et le nombre de Libanais qui ont réussi est extraordinaire. Deux d’entre eux sont même devenu président dans leurs pays respectifs Vos mots touchent au cœur de chaque personne et de chaque parent en particulier qui a lui aussi vu ses enfants partir pour des cieux meilleurs Sachez que vous faites le bon choix car il n y a que la diaspora Libanaise qui sauvera le Liban un jour surtout quand cette clique de vieux névrosés cessera de nous gouverner Courage à vous car les débuts ne sont pas facile pour s’acclimater dans un nouveau pays même la France mais au moins la bas votre mérite sera reconnu à sa juste valeur alors qu’au Liban le mérite est reconnu à l’épaisseur de votre Porte-monnaie quelque soit la façon dont vous l’avez acquis

    LA VERITE

    10 h 46, le 29 octobre 2020

  • Message aux parents : soyez fiers de vos enfants Ce message, j’aurai souhaité l’adresser à mes parents décédés il y a fort longtemps et dont le souvenir me revient à la lecture de cette histoire, encore une qui se répète à qq dizaines d’années d’intervalle. Je leur dirai soyez fiers de moi, soyez fiers d’eux car la bataille à la quelle ils se préparent est la vraie bataille de la vie, et ils vont la gagner haut la main car elle se fera dans un cadre juste et respectueux de leur vraie valeur. Les règles sont claires et l’égalité des chances leur assure toutes les chances s’ils sauront les saisir, ils renverront ainsi L’image de la vraie valeur de leur pays et la plus belle récompense à vos sacrifices. Vous serez ainsi très fiers de ce que vous avez accompli et vos larmes se transformeront je l’espère en larmes de joie.

    Haddad aimé

    09 h 59, le 29 octobre 2020

  • Très émouvant. Quelle épreuve pour les familles que d’avoir vu leurs économies bouffées par l’incurie des gouvernements successifs et de devoir, en plus, voir leurs enfants partir.

    Marionet

    08 h 50, le 29 octobre 2020

  • Quelle tristesse de voir un pays abandonné par les meilleurs! quelle tristesse pour ces jeunes de devoir partir, laisser leur passé derrière eux et devoir se refaire une vie ailleurs....Même si cet ailleurs est Paris...Quelle honte qu'un gouvernement inapte et corrompu permette ce genre d'exode....Bonne chance cher Dr. Fahed...

    Ballin, Marie-Therese

    04 h 09, le 29 octobre 2020

  • Ne pleurez pas , vous êtes chanceux de trouver une place pour votre émancipation et l ´essor de votre carrière , vous allez en france pas à Téhéran quand même !!!!! Le Liban n ´a rien fait pour vous garder , allez travaillez fort publiez. Brillez , rendez nous fier! R Moumdjian MD Professeur de Neurochirurgie Montreal, Canada

    Robert Moumdjian

    03 h 01, le 29 octobre 2020