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Nos Lecteurs ont la Parole

Jeunesse ! Reste

Partir le cœur brisé. Fuir malgré soi, fuir par choix pour chercher un pays qui ne ressemblera jamais au nôtre, pour vivre au sein d’un État que nous finirons par obtenir chez soi… finalement. Mais seulement si nous restons.

Partir est tellement facile. Partir, pourtant, est vraiment difficile. Partir n’a jamais été le choix ; une émigration forcée s’appelle un bannissement. La jeunesse à l’étranger, comme celle d’ici, est donc en exil, et cela n’est point innocent. Le phénomène de déportation indirecte, chronique et massive des jeunes, et qui est maquillé par le mot « émigration » est voulu. Inconsciemment, la jeunesse libanaise subit un sort pire que celui des Syriens et des Palestiniens réunis. Comment donc partir et pourquoi faudrait-il rester – si rester est encore possible ?

Avec force et conscience, toutes les mafias au pouvoir ont marginalisé la jeunesse libanaise en l’écartant sans remords, en l’étouffant ou en l’annexant volontiers à leurs partis, justement parce que cette dernière est le seul espoir de salut. C’est qu’en ôtant la jeunesse à un pays, on lui ôte son espoir d’avenir, sa démographie, son progrès économique et son épanouissement culturel. L’émigration – cet euphémisme du bannissement ! – est devenue un culte qu’ont bien enrichi, et les gouvernants par méchanceté et les parents peureux par désespoir. Il est pourtant biologiquement anormal de demander à un/e jeune de capituler, de partir, de se taire. On a réussi à faire croire à la jeunesse que son salut se trouve ailleurs, elle, qui est ce salut même du pays. On a (presque) réussi à étouffer la voix de ceux qui ont décidé de rester par choix ou par foi. On leur a fait croire que le désespoir chronique est fatal, que l’émigration « en vogue » est parfaitement normale, que leurs rêves ici sont inexécutables. On le fait depuis des décennies, l’une des raisons essentielles pour lesquelles le pays s’écroule. Mais tout est de passage, tout périra. Même l’écroulement, même les mafias.

Inutile de rappeler le pouvoir frais de la jeunesse qui fait le progrès même de toute société : la modernité et la révolution.

La modernité est une attitude, une capacité de réfléchir et d’agir, veillant à faire rupture avec le système qui précède. Comment, en analysant la scène actuelle, néglige-t-on la jeunesse libanaise rompant avec le passé, non pour l’oublier, et bouleversant, non par anarchie, l’ordre déguisé justement pour en rétablir le vrai ? Les jeunes Libanais trinquaient chaque week-end, toutes confessions confondues, à Mar Mikhaël dans des bars aux vieilles dalles – qu’ils balayent hélas. Ces jeunes qui veulent la rupture afin d’aboutir à la citoyenneté ont un attachement religieux à la seule tradition qu’ils jugent digne d’être préservée, celle des arcades, des vieilles persiennes, du folklore, des mets et de toutes les icônes artistiques qui font une nation.

Non seulement nous formons une nation unie et détachée des mafias, mais aussi nous nous aimons les uns les autres, nous trinquons et balayons ensemble. Pour nous, la « différence » s’appelle diversité. Nous sommes le Dionysos que veulent par force démembrer les vieux Apollon déguisés et attachés à un vieux régime en perdition, à une charogne en décomposition. Mais peut-on vraiment nous faire face ? Nous sommes les obstinés qui rompent avec le mauvais tout en gardant ce qu’il faut préserver. Nous n’agissons que par amour à l’encontre de nos parents. Études ? Par amour ! Travail ? Par amour ! Mariage ? Quand et si l’on veut : par amour ! Pourquoi donc nous arrêter là ? Pourquoi accepter le règne des vieilles générations, leurs péchés, leurs traumatismes et leur ego ? Quant à la révolution, les tentatives se sont multipliées par le passé ; nombre de jeunes affichaient nos slogans. Certains ont grandi et n’y croient plus – comme tous les adultes d’ailleurs. Certains sont partis. Certains ont succombé au désespoir, faute d’avoir jadis trop espéré. Certains ont succombé au sale sarcasme car ils sont perdus et incapables d’agir. Mais certains, comme nous, y croient toujours : la remise en question, la volonté d’exister puis de progresser, l’espoir, la passion, l’élan, l’audace et le rêve… C’est surtout maintenant qu’ils doivent bourdonner dans les tréfonds de nos âmes. En un mot, cela s’appelle révolution. Nous nous révoltons pour vraiment nettoyer car nous sommes les seuls à pouvoir rompre avec ce cercle vicieux, car nous rejetons les mauvaises coutumes et les accoutumances, nous refusons le slogan « Lebnen heik » (Le Liban, c’est comme ça), nous refusons le bannissement – et certains ont même l’audace de refuser des postes dans les pays du Golfe pour sauver leur pays – car le désespoir n’est pas fatal, comme le disait Samir Kassir. Car son ami Gebran a cru en nous quand il a créé Nahar al-chabab, car nous avons trop de cœur dans la tête et trop de tête dans le cœur, car rien ne dure, ni la corruption ni le chaos – même pas l’apocalypse. Regardez l’ordre qui régit, la cosmopolite Big Apple d’aujourd’hui, ne l’appelait-on pas autrefois « Gangs of New York » ?

Les « Gangs of Lebanon » ne sont donc point éternels. L’approche manichéenne est erronée et davantage désuète, d’où l’urgente importance d’approches suivies par les jeunes. Il ne s’agit point de trancher : chrétiens/musulmans, sunnites/chiites, CPL/FL, 8/14, partir ou rester, majorité ou minorité, Arabie saoudite ou Iran, Israël/Daech ou Hezb, niqab chiite ou burqa sunnite, chefs ou chaos, Europe ou Chine, USA ou Russie, capitalisme ou communisme, droite ou gauche, mauvais ou pire... Le Liban – et c’est bien pour lui – se trouve au centre de la carte; il est donc la modération et l’équilibre même. Il n’a pas à choisir, mais, s’il le faut et au lieu de choisir entre deux blocs, il se frayera un nouveau chemin en trouvant une troisième option façonnée par une nouvelle société jeune et civile.

Jeunesse, reste si tu peux, pars s’il le faut, même si l’herbe du voisin n’est pas si verte.

Pourquoi rester ? Parce qu’on appartient au Liban, et nous ne devons pas abandonner un Liban déjà abandonné et en agonie. Pourquoi le sauver ? Car c’est notre pays, et on doit le secourir au lieu de rêver de princes charmants d’Occident et d’Orient. C’est à nous seuls de nettoyer le pays du sale contre-État au pouvoir.

Il est temps de distinguer le Liban-pays, la terre, l’âme, le peuple, du Liban-État mafieux qui est plutôt un contre-État.

Il est temps que les jeunes Socrate d’Athènes s’opposent au vieux sophistisme de Sparte.

Il est temps que la souffrante jeunesse émigrée – malgré elle – revienne.

Il est temps que l’audacieuse jeunesse (presque) étouffée s’émancipe.

Il est temps que la jeunesse soit l’orateur, non l’auditeur. Elle qui sait parler et gérer mieux que députés, ministres et chefs réunis.

Aux déchus et aux déchets politiques, un ostracisme, un bannissement, un Safar Barlek bien mérité.

Nettoyons. Écrivons. Agissons.

Dans ce huis clos théâtral mêlé de mascarade apocalyptique, la parole sert d’action.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Partir le cœur brisé. Fuir malgré soi, fuir par choix pour chercher un pays qui ne ressemblera jamais au nôtre, pour vivre au sein d’un État que nous finirons par obtenir chez soi… finalement. Mais seulement si nous restons.

Partir est tellement facile. Partir, pourtant, est vraiment difficile. Partir n’a jamais été le choix ; une émigration forcée s’appelle un...

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