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La Mode

Les mille éclats de la vitrine de Beyrouth

Ce n’est sans doute pas le moment de parler de mode, mais une pertinence s’impose : les quartiers traditionnels de Gemmayzé et Mar Mikhaël, lentement ressuscités après la guerre par la communauté des créatifs de la ville, rassemblaient le plus grand nombre de maisons de mode et de galeries d’art. Ils ont été effacés par l’explosion.

Les mille éclats de la vitrine de Beyrouth

La façade des ateliers de Zuhair Murad face au port. Photo Carla Henoud

En perdant ces ateliers et ces lieux d’exposition, la capitale libanaise perd sa plus belle vitrine, le meilleur de son savoir-faire et une part de ce qui faisait sa beauté et sa réputation créative au-delà des frontières. L’émotion que renfermaient ces secteurs à proximité du port vibrait déjà au contact des vieilles pierres de ces demeures traditionnelles qui y survivaient encore, leurs vérandas à triple arcade, leur coquetterie de petits palais ouverts sur des jardins qui exhalaient encore, comme aux siècles qui les ont vus apparaître, des parfums de jasmin et de fleur d’oranger. C’est là qu’étaient logées des maisons dont nul, dans l’industrie la plus glamour du globe, n’ignorait la réputation. Et ces maisons, dans l’univers de la mode tout de paillettes, à la merci du moindre vent mauvais, souffraient déjà de la crise économique locale et de la tiédeur du marché international plombé par la pandémie.

Sandra Mansour : « Il ne reste rien, mais nous avons réchappé »

Sandra Mansour d’abord, puisque l’explosion n’a pas attendu l’arrivée en boutique, le 6 août, de sa collection pour H&M, pour tout ravager. La jeune créatrice avait été choisie entre des milliers de candidats possibles par l’enseigne suédoise pour réaliser ce projet convoité entre tous : une capsule démocratique dans l’esprit couture qui est le sien. Installés au fond d’une cour de la rue Gouraud (Gemmayzé), le showroom et l’atelier de Sandra Mansour abritaient ses archives, ses petites-mains et un magnifique salon d’essayage et de présentation qui incarnait le bel aboutissement de longues années de travail acharné. Il n’en reste plus rien, témoigne-t-elle, n’en revenant toujours pas, elle-même et son équipe, d’avoir réchappé sans trop de séquelles physiques au cataclysme.

Rabih Kayrouz : petite hémorragie cérébrale, deux thromboses et 22 points de suture. Photo tirée de la page Instagram Maison Rabih Kayrouz

Rabih Kayrouz : « Nous jugerons… et nous danserons »

Rabih Kayrouz n’a pas eu cette chance, si l’on ose dire. Lui aussi, récemment installé dans une magnifique demeure traditionnelle de la rue Gouraud, a tout perdu. Mais il a en plus subi une « petite » commotion cérébrale. Sur son compte Instagram, son portrait de rescapé en noir et blanc dit toute la tristesse mêlée à tout l’ahurissement du monde. Un pansement au-dessus de l’œil droit indique qu’il était à un cheveu de le perdre. L’œil gauche regarde dans le vide, comme s’il n’y avait plus rien à voir. « Comme vous tous, j’essaie encore d’absorber le choc de cette horrible catastrophe. J’espère que vous allez bien, ainsi que vos familles. Vos milliers de vœux et de prières m’ont fait chaud au cœur et donné la force d’aller de l’avant. Je me remets lentement, mais sûrement d’une petite hémorragie cérébrale, deux thromboses et 22 points de suture. On prend grand soin de moi, mais je suis encore incapable de répondre aux appels et aux messages pour le moment. Les mots ne suffisent pas. Nous n’oublierons jamais. Nous jugerons. Nous reconstruirons… et nous danserons ! »

Zuhair Murad, sauvé par la pandémie

Zuhair Murad, le chouchou des tapis rouges hollywoodiens, dressait fièrement son enseigne sur toute la hauteur d’un building face au port où se déployait toute son activité passée, présente et future. La sortie des ateliers, tous les soirs vers 18h, était comparable à l’heure de sortie du « Bonheur des dames » dans le roman de Zola. Autour de la bâtisse bourdonnait une activité incessante, un va-et-vient permanent de blouses blanches. Elle a été frappée de plein fouet. « Vous ne pouvez pas imaginer les dommages », dit le couturier. En raison des restrictions imposées par la pandémie, l’atelier ne fonctionnait que partiellement, et à l’heure de l’explosion, les employés ayant reçu la directive de partir plus tôt avaient déjà quitté les lieux. Replié dans sa maison de la montagne, le couturier organise des levées de fonds pour aider les victimes. « Il nous faut continuer, malgré la tragédie, même si nous devons repartir de zéro. J’ai un message et une mission de beauté, de joie, d’amour et de paix », confie Zuhair Murad à Vogue Arabia.

Lara Khoury, la porte de l’espace sacré

Cet atelier, cette maison, était le petit temple construit pierre après pierre de la jeune créatrice Lara Khoury, l’une des pionnières de la mode telle que la perçoit la nouvelle génération : écologique, économe de moyens, généreuse d’effets. Dès les premiers jours de l’effondrement économique du Liban, et avec la propagation inexorable de la pandémie, elle avait conçu un kit à mettre à la disposition de toute jeune personne désireuse de réaliser ses vêtements avec une simple machine à coudre et une paire de ciseaux, parce que le vêtement, elle ne le sait que trop en tant que libanaise, c’est une partie de la dignité. « Il n’y a pas de mots pour dire la douleur que j’ai ressentie en franchissant ma porte cassée, partie en éclats, chaque fragment, une profonde lacération. La porte de mon espace sacré, de mes rêves, s’ouvre désormais sur la destruction et l’horreur. Au dehors, ma ville est couchée en ruine, mes voisins ont été tués, leurs maisons, leurs espérances, leurs rêves ont été détruits. Est-ce la fin, pour Beyrouth ? » commente-t-elle sur son compte Instagram.

Chez Tony Ward. Photo tirée de son compte Instagram

Tony Ward, déjà sur pied

Dans son bel immeuble en verre, pourtant loin des quartiers les plus touchés, Tony Ward s’en tire avec des vitres brisées… mais quelles vitres ! Les fragments de verre ont tout envahi, se sont faufilés parmi les robes, se sont écrasés sur les mannequins, les archives, les dessins… « Nous prions pour Beyrouth, notre ville bien-aimée, pour qu’une fois de plus elle renaisse de ses cendres. Nous sommes reconnaissants parce que la famille Tony Ward est saine et sauve, et notre gratitude va à tous ceux qui n’ont pas ménagé leur peine pour restaurer notre quartier général et le rendre à nouveau opérationnel et ouvert aux clients et amis qui nous ont comblés de leur soutien. Nous avons la chance d’être en vie et de retour au travail, tandis que tant d’entre nous ont perdu la vie, leurs rêves, leurs espoirs et leurs maisons. Nous partageons ici la liste des ONG fiables auxquelles envoyer vos dons aux Libanais. Joignons nos forces pour reconstruire et émerger plus forts de cette tragédie, parce que le Liban a besoin de nous tous », a commenté le couturier sur son compte Instagram.

À l’instar d’Élie Saab dont le travail a fait rayonner la couture libanaise et ouvert la voie à de nombreuses vocations, et qui s’est contenté de passer sur ses réseaux sociaux un film ancien de Beyrouth en noir et blanc avec, en fond sonore, le célèbre Ya Beyrouth de Feyrouz, sur l’air d’Aranjuez, les plus jeunes, bien que très atteints à leur petite échelle, ont préféré rester discrets sur les dommages subis. Tant Éric Ritter (Emergency Room) que Roni Hélou se sont contentés de lancer des appels à rejoindre les équipes d’aide. Se détournant de leurs propres dégâts et troquant la machine à coudre pour le balai, ils ont rejoint ces brigades du cœur qui sillonnent Beyrouth détruite pour soulager, nettoyer, sauver ce qui peut l’être…


En perdant ces ateliers et ces lieux d’exposition, la capitale libanaise perd sa plus belle vitrine, le meilleur de son savoir-faire et une part de ce qui faisait sa beauté et sa réputation créative au-delà des frontières. L’émotion que renfermaient ces secteurs à proximité du port vibrait déjà au contact des vieilles pierres de ces demeures traditionnelles qui y survivaient...

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