Rechercher
Rechercher

Histoire et diaspora

La vallée de Nahr el-Kalb décrite par un empereur brésilien au XIXe siècle

La visite de Dom Pedro II au Mont-Liban date de 1876, et elle a été à l’origine d’une première vague d’émigration vers le Brésil. Son regard sur un site aujourd’hui menacé est précieux.

La vallée de Nahr el-Kalb décrite par un empereur brésilien au XIXe siècle

L’empereur brésilien Dom Pedro II, en 1876. Musée impérial de Petrópolis, Rio de Janeiro.

Au XIXe siècle, à l’instar de nombreux Européens, comme Lamartine, Renan ou Flaubert, l’empereur du Brésil Dom Pedro a visité l’Orient, immortalisant son voyage sur le fleuve de Nahr el-Kalb par un récit qui est parvenu jusqu’à nous.

Dom Pedro II de Alcântara, empereur du Brésil de 1840 à 1889, était un monarque cultivé et éclairé, qui se passionnait pour l’histoire des civilisations. Son nom est lié à l’histoire de l’immigration libanaise du fait que sa visite a été à l’origine d’une première vague d’immigration des Libanais vers le Brésil où leurs descendants se comptent par millions actuellement.

L’empereur avait étudié au Brésil les civilisations et les langues orientales aux mains d’orientalistes allemands, dont Christian Friedrich Seybold (1859-1921). Dom Pedro II était polyglotte, parlant 14 langues couramment. Il connaissait les langues sémites, dont l’arabe et l’assyrien, et a traduit lui-même les contes arabes, notamment Les Mille et Une Nuits, en langue portugaise. L’empereur a également étudié les écritures hiéroglyphique égyptienne et cunéiforme. Dom Pedro II était à la fois empereur, philosophe, intellectuel, philologue, humaniste… En 1861, il a écrit dans son journal : « Je suis né pour me consacrer aux lettres et aux sciences… (mais) je ne jure que par la Constitution, et même si je n’en ai pas fait le serment, elle sera pour moi une seconde religion. » C’est donc en connaisseur que l’empereur du Brésil s’est rendu deux fois en Orient, en 1871 en Égypte et en 1876 à Beyrouth, au Mont-Liban (à l’autonome en ce temps-là), en Syrie et en Palestine. Ses voyages n’étaient pas faits à titre officiel, et il était continuellement en compagnie de son épouse, l’impératrice Teresa Cristina.


Les inscriptions de Nahr el-Kalb, par Louis-François Cassas, 1799


Beyrouth puis Nahr el-Kalb
Le 11 novembre 1876, Dom Pedro II et son épouse arrivent au Liban en bateau, en provenance de l’île de Chypre. Depuis la mer, ils regardaient le Mont-Liban enneigé au mois de novembre. L’empereur fut si émerveillé qu’il écrivit à son ami le diplomate et écrivain français, le comte Joseph Arthur de Gobineau : « À partir d’aujourd’hui, commence un nouveau monde. Le Liban se dresse devant moi, avec ses cimes enneigées au caractère sévère, comme il convient à cette sentinelle de la Terre sainte. »

Dans la même rubrique

Monzer Hourani, bâtisseur de complexes hospitaliers aux USA


Le navire Aquila Imperial accosta au port de Beyrouth, qui faisait alors partie du « vilayet » (province) de Syrie de l’Empire ottoman. Entre les empires brésilien et ottoman, un traité d’amitié avait été signé en 1858, qui facilitait les échanges commerciaux et les voyages. Dom Pedro II contourna les protocoles et logea à l’hôtel Belle-Vue, à Karm el-Zeitoun. Cette visite a été relayée par le journal arabe de Beyrouth, Thamarat al-founoun (16-11-1876), tenu par le cheikh Abdel Kader Kabbani. « L’empereur s’est promené en ville, a visité des écoles et rencontré quelques personnes, simplement et sans protocole », pouvait-on y lire.

Le lendemain, le 12 novembre 1876, Dom Pedro II quittait Beyrouth à destination du Mont-Liban (à l’époque, une « moutassarrifiya », c’est-à-dire une province autonome de l’Empire ottoman) où il a notamment visité la vallée historique de Nahr el-Kalb, lieu stratégique et obstacle naturel sur la route côtière du Liban, un lieu connu pour ses stèles datant du XIVe siècle av J.-C., où sont gravés sur les pierres les passages des pharaons, des rois assyriens, grecs, romains, arabes, français, anglais... Un vrai livre d’histoire grandeur nature. Ce site, Dom Pedro II le décrivit en 1876 dans une lettre en langue portugaise destinée à son amie brésilienne, la comtesse de Barral**.

C’est dans cette lettre qu’on retrouve les impressions de l’empereur : « J’ai laissé ma voiture hippomobile peu après le pont de Nahr Beyrouth. Il n’y a que des cailloux et des pierres dans le lit du fleuve. J’ai poursuivi mon chemin à cheval, traversant une grève et une plage, durant une heure et demie (...). Les contreforts du Liban sont cultivés en terrasses, les plantations couvrent les hauteurs et, de loin, on peut voir des traits sur les versants des montagnes. En passant par la zone où une compagnie anglaise a construit la canalisation à travers laquelle est acheminée l’excellente eau potable de Nahr el-Kalb vers la ville. »

Il poursuit : « J’entame une montée par un terrible chemin caillouteux et je grimpe aussi habile qu’une chèvre le long des roches pour voir les premiers bas-reliefs sculptés sur la falaise en vue de les copier. L’assyrien sur les bas-reliefs est très bien conservé. On peut y voir des traits de visage, une barbe en postiche, une tiare et un costume de roi. La main droite est levée, et près d’elle, sont gravés des symboles encore visibles. Des lettres cunéiformes couvrent une partie des jambes (du personnage) et de la superficie du bas-relief. (…) En poursuivant mon chemin en direction d’un pont sur le fleuve, j’ai lu une inscription sculptée sur la roche relatant l’ouverture de la route par Marc Aurèle (stèle attribuée à l’empereur romain Caracalla, 211-217). »


Lettre de Dom Pedro II à la comtesse de Barral, 1876. Musée impérial de Petrópolis, Rio de Janeiro.


« Des teintes variables et splendides »
« Je suis revenu sur mes pas en traversant le fleuve (…), lit-on également dans la lettre. Quelle magnifique vue ! À droite, on peut observer l’étendue sans fin de la mer où les eaux du fleuve se déversent (…) avec des arbres et quelques plantations autour de la maison morisque, et le fleuve entre cette maison et la falaise, qui se précipite sur la route. L’inscription romaine reflète bien ce paysage (…). Le déjeuner était aussi un moment de contemplation du va-et-vient de la côte. Combien de Turcs montent-ils des mulets en côtoyant la stèle avec le nom de Marc Aurèle ? De très belles chèvres aux oreilles pendantes qui glissent sur le sol, de drôles de petits bœufs et d’avides moustiques, des chameaux avec des Bédouins qui ont une physionomie semblable à celle de Abdel Kader ! Deux moines maronites viennent d’arriver, je crois qu’ils m’observaient de l’autre côté du fleuve. Ils m’ont déjà salué, probablement au moment où je contemplais Sennachérib ou Nabuchodonosor. De retour à Beyrouth, je reste séduit par la vue de la mer et des montagnes aux teintes variables et splendides. »

Dans la même rubrique

Les « sœurs Hakim » à Bogotá : une passion pour la pâtisserie et le mélange des cultures


À son amie, l’empereur propose d’envoyer un souvenir de Nahr el-Kalb. Il raconte avoir rencontré un artisan du Liban qui cherchait à lui vendre des broderies. « Il a sorti de sa poche la médaille et le diplôme qui lui ont été décernés en guise de récompense à l’Exposition universelle de Vienne (1873) », écrit-il.

Ce n’est que des décennies plus tard, en 1937, que la vallée historique de Nahr el-Kalb a été classée sur la liste nationale des monuments historiques. En 2005, elle a été inscrite sur le registre de la Mémoire du monde de l’Unesco.

*Auteur des « Voyages de Dom Pedro II, Moyen-Orient et Afrique du Nord, 1871 et 1876 » aux éditions Benvirá (Saraiva), São Paulo.

**L’original des documents cités dans l’article est conservé au Musée impérial de Petrópolis, à Rio de Janeiro, à la bibliothèque de l’Université de Strasbourg, en France, et auprès de la famille Kabbani, au Liban.


Au XIXe siècle, à l’instar de nombreux Européens, comme Lamartine, Renan ou Flaubert, l’empereur du Brésil Dom Pedro a visité l’Orient, immortalisant son voyage sur le fleuve de Nahr el-Kalb par un récit qui est parvenu jusqu’à nous.

Dom Pedro II de Alcântara, empereur du Brésil de 1840 à 1889, était un monarque cultivé et éclairé, qui se passionnait pour...